« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

De quelle culture scientifique parlons-nous ?
par Jérôme Santolini

La culture « scientifique » qui clôture et dévitalise le monde n’est pas Science. Cette culture est celle de la Technique, pas celle de la recherche de connaissance. La Science, si quelque chose d'universellement partagé existe derrière ce mot, est le lieu du débat, de l’échange, la confluence des pluralités de pensées. Elle s’ouvre au monde, l’interroge, doute, formule des hypothèses. Cette Science-là ne cherche pas à dominer le débat, à imposer son modèle, à figer le réel. Elle ne cherche qu’à ouvrir son regard et sa pensée afin d'enrichir au mieux notre rapport au monde et aux autres.

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Réponse à la tribune « La culture scientifique est à reconquérir », parue sur le site du Huffington Post le 25 février 2018.

 

> Jérôme Santolini, chercheur en biologie à l'Institut de Biologie Intégrative de la Cellule au Centre du Commissariat à l’Énergie Atomique et aux Énergies Alternatives (CEA) de Saclay. / Crédit DR.

A

U-DELÀ du caractère grossier de cette tribune, qui décrit de façon superficielle et simpliste l'état actuel des rapports Science-Société, le discours clivant des rédacteurs semble consacrer une vision singulière de la Science et de ses rapports avec la Société.

Ce discours s’appuie sur deux croyances – visiblement assez inconscientes 1 – qu’il nous semble nécessaire de ramener à la lumière pour le bien-fondé du débat et pour envisager la construction de rapports Science-Société apaisés et socialement utiles.

Première croyance, il existerait UNE culture scientifique 2, unique et indivisible, qui irriguerait l’ensemble des ethos des chercheurs, médiateurs ou acteurs impliqués dans la « Chose scientifique ». Une seule culture scientifique, comme une seule matrice pour penser notre activité de connaissance, notre appréhension du monde.

Cette vision solitaire et exclusive de la Science est, pour nous, la double conséquence d’une uniformisation de la pensée scientifique et des rapports sociaux.

Cette lente et inexorable uniformisation des façons de regarder le monde, de penser, de rechercher, est le signe de notre incapacité à apercevoir la pluralité des modes d'être.

D’un côté, elle traduit la croyance dans l’existence d’une seule Science, aux canons bien établis qui prévaudraient dans toute activité de connaissance. C’est l’histoire de toutes nos disciplines qui ont du mal aujourd’hui à s’affranchir de la rationalité et de l’injonction méthodologique des Sciences exactes.

Nous vivons dans la croyance d’une matrice originelle, celle des Sciences de la matière, mathématisée, atemporelle, inerte, dont la vision du monde s'est progressivement étendue au vivant, à l'humain, au social, en niant leurs spécificités et leurs singularités.

Cette lente et inexorable uniformisation des façons de regarder le monde, de penser, de rechercher, est le signe de notre incapacité à apercevoir la pluralité des modes d'être et constitue la marque d’un appauvrissement de notre rapport au monde naturel. 3

 

 

Cette vision réductrice et symbolique du monde fait le lit d'une aliénation et d'un totalitarisme 4 qui s'ignorent. C’est, en effet, une vision très particulière de la démocratie, celle qui nie toute réalité − et partant légitimité − à la pluralité des opinions et valeurs − classée sous le vocable « relativisme » −, et qui conçoit l’espace public comme lieu et instrument de domination d’une autorité « scientifiquement » instituée. 5

Il n’échappe à personne que cette intolérance normative n’est qu’une manière fort commune d'imposer aux autres une vision locale − celle d'un nombre réduit de personnes aux intérêts particuliers − en l’érigeant en vérité universelle.

Cette vision réductrice et symbolique du monde fait le lit d'une aliénation et d'un totalitarisme qui s'ignorent.

Cette universalisation du particulier est un simulacre qui permet de dépolitiser les débats au nom de « considérants scientifiques ». 6 Pour tous les tenants d’une pensée unique, il n’y a pas de débat. Il n’y a que des faits, fussent-ils scientifiques, religieux, économiques ou sociaux.

Rappelons-le encore une fois : de quels faits scientifiques parlent les signataires de cette tribune lorsqu’ils évoquent « le gain de temps au quotidien, la modernisation de la cuisine et du ménage, la conservation des mets, la révolution agricole, la communication, l'univers des loisirs… » ?

De quels faits scientifiques parlent-ils lorsqu’ils évoquent l’innocuité des organismes génétiquement modifiés (OGM) 7, des produits phytosanitaires, de la biologie de synthèse

De quels faits scientifiques parlent-ils lorsque tout questionnement véritablement rationnel et scientifique est considéré comme une posture hystérique qui menace Progrès et Civilisation ?

 

 

Depuis sa naissance sur les rives ioniennes, la Science est, et a toujours été, « débat ». Pour que la Science pénètre l’espace public et puisse se réaliser, elle doit s’émanciper des postures d’autorité, comme elle l’a fait au XVIème et XVIIème siècles. 8

Pour que la Science pénètre l’espace public et puisse se réaliser, elle doit s’émanciper des postures d’autorité.

A l’opposé d’un discours qui ne fait que témoigner de l’inculture scientifique et de l’irrationalité qu’il est censé condamner, nous préférons promouvoir une vraie culture du débat, qui n’existe qu’à travers la confrontation d’une multiplicité des visions sur le monde, des expériences humaines, des discours. 9

Cette pluralité des pensées est la condition nécessaire à une démarche riche et ouverte qui permette de (re)construire une relation complexe et plurielle à notre environnement social et naturel.

 

UNE CULTURE SCIENTIFIQUE
UNIQUE ET INDIVISIBLE ?

 

D'autre part, quelle serait cette culture scientifique unique et indivisible ? Les rédacteurs de cette tribune croient donc à l’existence d’une seule et même Science. Mais de quelle Science s’agit-il ?

Les tenants de cette Science unique s’adresse à un monde modélisé, réduit à sa substance, à sa matérialité. C’est un monde dont nous pensons être « comme maitres et possesseurs ».

Les tenants de cette Science unique s’adresse à un monde modélisé, réduit à sa substance, à sa matérialité. C’est un monde-objet devenu monde-ressources, mot aujourd’hui réduit à sa plus triste expression ; objet d’une instrumentalisation économique et/ou politique − les deux semblent désormais se confondre aujourd’hui − au service d’un rapport de pouvoir et de domination. C’est un monde dont nous pensons être « comme maîtres et possesseurs ». 10

Ce rapport au monde, comme le signale la tribune, est désincarné, théorisé, technicisé, politisé et radicalement hors-sol. C’est un monde mis à distance qui ne constitue plus un monde réel et familier. C’est un univers dans lequel on se retrouve perdu lorsqu’il se manifeste, avec pour seule échappatoire la fuite en avant vers un univers davantage artificialisé, ingéniéré, instrumentalisé.

 

 

Cette culture « scientifique » qui clôture et dévitalise le monde n’est pas Science. Cette culture est celle de la Technique, pas celle de la recherche de connaissance. C’est celle de l’ingénieur qui réduit l'objet à son modèle, la vie à un plan, le territoire à une carte. C’est celle qui transforme le monde en un paysage, un tableau dont la seule raison d'être est l'actualisation de nos désirs, de toutes nos pulsions, aussi mortifères soient-elles. 11

Cette culture-là est celle d'une technologie 12 mise au service d'intérêts, de volontés, de désirs particuliers. Elle ne recouvre ni la diversité des hommes et de leur culture, ni celle des objets de science, ni celle de la Science elle-même.

La Science ne cherche pas à dominer le débat, à imposer son modèle, à figer le réel. Elle ne cherche qu’à ouvrir son regard et sa pensée afin d'enrichir au mieux notre rapport au monde et aux autres.

Cette culture du progrès technique 13 n’est pas savoir, mais performativité. Elle n’est pas doute et questionnement, mais certitude et agir. 14 Pour être « maîtres et possesseurs » du monde, nul n’est besoin de le comprendre, il suffit de le saisir. 15

La Science, si quelque chose d'universellement partagé existe derrière ce mot 16, est le lieu du débat, de l’échange, la confluence des pluralités de pensées.

La Science s’ouvre au monde, l’interroge, doute, formule des hypothèses qu’elle sait situer et actualiser.

Cette Science-là ne cherche pas à dominer le débat, à imposer son modèle, à figer le réel. Elle ne cherche qu’à ouvrir son regard et sa pensée afin d'enrichir au mieux notre rapport au monde et aux autres.

Alors oui, la culture scientifique est à reconquérir !

Jérôme Santolini

> Photo de Une : « Œillères », reproduite avec l'aimable autorisation de son auteur, Xavier Brandeis.

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Notes:

  1. NDLR : Lire les tribunes libres de Daniel Cérézuelle, Pour en finir avec le dogme de l'Immaculée Conception de la science, 10 janvier 2017 ; de Simon Charbonneau, Religiosité de la technoscience, 30 avril 2016, et de Christian Godin, La science est-elle sacrée ?, 25 novembre 2015. /
  2. NDLR : Lire le texte de Jean-Marc Lévy-Leblond, Pour une critique de science, 17 mars 2015. /
  3. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Mohammed Taleb, « Oser les indisciplines de l'intuition », 16 mai 2016. /
  4. NDLR : Lire le texte de Hannah Arendt, Penser ce que nous faisons, 25 mars 2017. /
  5. NDLR : Lire le texte de François Veillerette et Christian Vélot, Promouvoir la recherche participative, 8 février 2017. /
  6. NDLR : Lire la tribune libre de Jacques Testart, Pourquoi et comment être « critique de science » ?, 16 février 2015. /
  7. NDLR : Voir notre dossier : Les OGM peuvent-ils nourrir le monde ?, 23 mai 2015 et la vidéo de notre rencontre avec Gilles-Eric Séralini et Bénédicte Bonzi : OGM : du labo à l'assiette, 25 novembre 2017. /
  8. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Jean-Marc Lévy-Leblond, « Il n'y a pas de maîtrise démocratique de la science », 19 décembre 2015. /
  9. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Jacques Testart, « Il faut prendre le mal à la racine », 30 mai 2017. /
  10. NDLR : Lire le texte de Geneviève Azam, Dominique Bourg et Jacques Testart, Subordonner les technosciences à l'éthique, 15 février 2017. /
  11. NDLR : Lire la tribune libre de Pièces et Main-d'Oeuvre (PMO), « Les deux cultures », ou la défaite des humanités, 25 septembre 2016. /
  12. NDLR : Lire la tribune libre de Philippe Godard, La technologie est une politique, 4 septembre 2017 et l'article d'Anthony Laurent, La technologisation de la vie : du mythe à la réalité, 1er mars 2018. /
  13. NDLR : Lire la tribune libre d'Alain Gras, Qu'est-ce que le progrès technique ?, 26 août 2015. /
  14. NDLR : Lire la tribune libre d'André Bellon, Je ne doute pas, donc je ne pense pas, 14 février 2018. /
  15. NDLR : Lire la tribune libre de Philippe Godard, Ce monde qui n'est plus le nôtre, 31 mai 2015. /
  16. NDLR : Lire la tribune libre de Fabrice Flipo, La science est-elle universelle ?, 1er avril 2015. /

2 commentaires

  1. L’article de Virginie Tournay « La culture scientifique est à reconquérir », paru sur le site du Huffington Post est effectivement consternant. On a bien du mal à croire qu’il ait pu être co-écrit par la ribambelle de scientifiques aux titres ronflants dont les noms figurent à la fin du texte.
    Rappelons en quelques mots ce qu’est la science. L’induction a longtemps été considérée comme le moteur de la construction du savoir scientifique : une conjecture était « vérifiée » dès lors qu’elle expliquait un grand nombre d’observations ou d’expériences particulières. La science reposait donc sur le « pari », c’est-à-dire la croyance qu’un ensemble de cas particuliers pouvait représenter le cas général. Au 20ième siècle, Karl Popper a montré qu’une accumulation de cas particuliers peut « corroborer » une conjecture mais ne peut la « vérifier » puisque l’exploration du monde n’est jamais exhaustive. En revanche, un seul cas particulier suffit à réfuter une conjecture avec certitude. Karl Popper fait donc de la réfutation à la fois le moteur de création du savoir scientifique et le critère de démarcation entre science et croyance.
    Mais, ce dont nous parle Virginie Tournay dans son article, ce n’est pas de la création du savoir scientifique (la science), c’est de son utilisation à des fins pratiques dans nos sociétés. Or, à l’inverse de la construction du savoir, son utilisation implique une inférence par induction, c’est-à-dire un « pari » sur l’exhaustivité du savoir scientifique alors qu’on sait qu’il est potentiellement incomplet puisqu’en perpétuelle construction.
    Un chercheur en sciences expérimentales est peu conscient de ce pari car, dans son laboratoire, il maitrise parfaitement les causes (protocole d’expérience) censées engendrer des effets conformes aux prédictions afférentes à ses conjectures. Les applications technologiques engendrées par ses découvertes découlent de prédictions exactes sur un domaine de validité défini. Elles ne sont donc pas tributaires de ce pari. Mais, le savoir scientifique que nous évoquons n’est pas celui qui fonde ces applications en elles-mêmes.
    Le savoir scientifique, sur lequel on parie, concerne la connaissance, potentiellement incomplète, des effets possibles de nouvelles techniques sur l’environnement naturel et humain qu’elles modifient. On entre là dans le domaine des sciences descriptives qui n’ont pas accès à l’expérience et doivent se contenter d’interpréter des effets constatés sur le terrain à partir d’indices ténus de leurs causes possibles. Le savoir engendré est souvent très incomplet. Pour prescrire des actions face aux conséquences éventuelles de telle ou telle technologie nouvelle, l’homme de la situation est alors un praticien généraliste. Ce praticien est légitimement porté sur la prudence, la méfiance et le doute car il craint de rencontrer des situations critiques non encore répertoriées dans le savoir incomplet qu’il pratique. Bref, il craint les dégâts collatéraux non prévisibles.
    Les co-auteurs de l’article de Virginie Tournay, semblent mal placés pour parier sur l’innocuité des applications technologiques qu’ils appellent de leurs vœux sur des environnements dont la réaction est imparfaitement connue. Certes, l’homme a toujours, à tort ou à raison, fait le pari du développement technologique plus ou moins tempéré par un débat entre des optimistes un peu trop enthousiastes et des dubitatifs beaucoup plus prudents. Les premiers mettent en avant l’apport de la technologie. Les seconds évoquent, par exemple, la crise écologique. Mais, ce débat, vieux comme le monde, n’a strictement rien à voir avec la science et la culture scientifique.

  2. Afin d’apporter un peu de mon « eau » au « moulin » de l’auteur, je rappelerai, en toute modestie, que dans un temps très reculé régna sur le monde une science primitive qui fut la base des grandes civilisations de l’antiquité. En ce temps-là, les lois de l’Univers, l’origine de la vie, les véritables lois de l’Evolution des êtres et tout ce qui fait l’objet des recherches des savants modernes étaient connus.
    Ces sciences, et ces notions avaient pris des développements poussés si loin dans les détails, dans la précision des faits, qu’aujourd’hui, pour nous remettre à leur hauteur, il nous serait impératif de donner une vigoureuse impulsion à nos sciences modernes qui se traînent si péniblement par les sentiers de l’empirisme et de la routine.
    il est donc nécessaire de faire une révolution dans la science, révolution qui, si on la comprend bien commencera une ère scientifique nouvelle.
    C’est parce que les vérités, les lois de la Nature sont cachées que les hommes ont vécu longtemps sans les apercevoir et ont mis à leur place des erreurs, telles la loi d’attraction de Newton et la théorie de l’évolution de Darwin.
    Et si elles sont restées longtemps sans être trouvées c’est parce que les voies suivies pour les chercher étaient mauvaises ou insuffisantes. C’est donc en sortant des méthodes classiques qu’il faut chercher et non en continuant à suivre les sentiers battus de la routine.
    Envisageons, dans un exemple, une nouvelle vision sur l’évolution de l’homme et des animaux.
    Deux méthodes seulement ont été considérées jusqu’ici comme pouvant être employées pour arriver à faire l’histoire de l’Évolution : l’Embryologie et la Paléontologie. Comme la Vérité est une, il faut forcément que les mêmes données historiques résultent de ces deux ordres de recherches, il faut que l’Évolution, dans ces trois divisions, aboutisse aux mêmes conclusions par la paléontologie et par l’embryologie.
    Si, cependant, nous nous trouvions en face de contradictions apparentes, quelle est, de ces deux sciences, celle à laquelle nous devrions accorder le plus de confiance ? C’est, sans aucun doute, l’Embryologie. Le développement de l’ovule est continu et sans lacunes, les données fournies par la paléontologie sont incomplètes. Il faut donc, en dernier lieu, recourir à la méthode infaillible.
    De large extraits consacrés à cette nouvelle théorie de l’Évolution de l’homme et des mammifères démontrée par le développement embryonnaire se trouve sur mon blog à l’article « NOS VÉRITABLES ORIGINES ».
    Il est conseillé à ceux qui liront cette nouvelle doctrine d’une grande hardiesse parce qu’elle est d’une grande simplicité, et, en général, à ceux qui se livrent à l’étude, si intéressante, de notre origine, de mettre en pratique, dans cette occasion, la méthode de Descartes, de faire table rase, dans leur entendement, de toutes théories existantes, de se mettre dans la situation d’esprit d’un homme qui n’aurait aucune notion des hypothèses émises sur ce sujet et d’examiner, avec cette liberté d’esprit, les diverses phases traversées par l’embryon pour devenir soit un homme soit un animal quelconque, c’est-à-dire de regarder la Nature telle qu’elle est.
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/06/nos-veritables-origines-nos-racines.html
    Cordialement.

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