« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

La science est-elle sacrée ?
par Christian Godin

Dire de la science qu’elle est sacrée, ou qu’elle est notre sacré, c’est faire preuve d’une double ignorance : ignorance de la nature de la science, et ignorance de la nature du sacré. C’est plus que deux erreurs, ce sont deux contresens.

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> Christian Godin, philosophe, maître de conférences de philosophie à l’université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. Auteur de "Le Soupir de la créature accablée. La religion aujourd’hui" (Éditions Mimésis, 2015).

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OUS sommes beaucoup plus attentifs au mouvement de nos sociétés qu’aux forces qui le déterminent. Lorsque l’on parlait naguère de progrès puis, plus modestement, lorsque l’on parle à présent de développement et de croissance, nous les rapportons à la seule économie, comme si le « système capitaliste » dominait la quasi-totalité du monde et de l’histoire humaine par ses seules forces intrinsèques.

Nous oublions, ce faisant, que, par la médiation de la technique, dont elle est par ailleurs de plus en plus difficilement dissociable, c’est la science qui est le premier moteur du développement et de la croissance.

Depuis les commencements des temps modernes, aux XVIème et XVIIème siècles, avec les révolutions copernicienne et galiléenne, la science a été, de toutes les parties et de toutes les dimensions de la culture humaine, la seule à n’avoir jamais connu de crise.

Il y a eu une multitude de crises économiques, politiques et morales, qui ont marqué des temps d’arrêt dans la marche de l’histoire, mais aussi de terribles régressions. Que l’on songe, pour nous en tenir au siècle écoulé, aux deux guerres mondiales et aux deux totalitarismes.

Rien de tel n’est observable dans l’histoire des sciences des cinq derniers siècles. Lorsque l’on y parle de révolutions, comme nous venons de le faire à propos de Nicolas Copernic et de Galilée, il s’agit toujours d’indéniables progrès, et lorsque l’on y parle de crise − il y a eu une crise des fondements en mathématiques et une crise du déterminisme en physique −, loin d’être un temps de stagnation ou de recul, ce temps de controverses ardentes a été lui aussi un signe de progrès objectifs, promesses de mutations décisives dans l’ordre des connaissances.

Il y a aujourd’hui davantage de chercheurs en activité dans le monde qu’il n’y en a jamais eu dans toute l’histoire passée depuis les origines − disons, pour simplifier, Thalès et Pythagore − jusqu’aux physiciens, biologistes et mathématiciens qui viennent de mourir aujourd’hui.

La recherche scientifique est le moteur premier du système économique aujourd’hui mondialisé.

L’arrêt de cette dynamique nous est inconcevable : on ne peut même plus imaginer que le rythme des inventions et des découvertes s’arrêtera brusquement. Bien à l’inverse, on n’a jamais autant découvert de théorèmes en mathématiques, et jamais autant effectué de mesures et d’observations dans les sciences physiques, jamais autant forgé d’hypothèses et édifié de théories hardies.

C’est pourquoi nous ne pouvons nous empêcher de sourire à la naïveté de ces savants de la fin du XIXème siècle qui croyaient que, mis à part deux ou trois points de détail, la physique et la chimie étaient pour l’essentiel des sciences achevées.

 

UNE « AMBIVALENCE AFFECTIVE »
VIS-A-VIS DE LA SCIENCE

 

Si le grand public n’a donc pas toujours claire conscience que la recherche scientifique est le moteur premier du système économique aujourd’hui mondialisé, il sait, en revanche, très clairement, que la science configure l’ensemble de la réalité dans laquelle nous vivons par la médiation des matériaux, des outils et des machines, des moyens d’information et de communication qu’elle rend possibles.

Mais la puissance impressionnante de la science, son incomparable efficacité suscitent également, dans l’esprit du grand public, des sentiments partagés. D’un côté, on admire les « miracles » de la médecine et de l’informatique, mais de l’autre, on craint et on déplore les armes de destruction massive et les industries de pollution non moins massive, que les sciences ont permis de créer.

La puissance impressionnante de la science, son incomparable efficacité suscitent, dans l’esprit du grand public, des sentiments partagés.

Cette « ambivalence affective » − pour reprendre une expression de la psychanalyse −, n’est pas sans nous faire songer à celle que, dans son ouvrage Le Sacré, publié en 1917, le théologien allemand Rudolf Otto, voyait à l’œuvre dans l’expérience du « numineux », à la fois fascinans (fascinant) et tremendum (terrifiant). La théorie de la relativité et la mécanique quantique fascinent, la bombe atomique terrifie. Mais parfois c’est la même pratique scientifique qui terrifie et fascine en même temps : nous désirons et redoutons à la fois le clonage humain et les manipulations génétiques.

En outre, même si nous avons pris la précaution des guillemets, nous n’avons pu nous empêcher d’utiliser le terme banal de « miracle » à propos des progrès récents de la médecine et de l’informatique. Ce terme, comme celui de « sacré », renvoie directement au domaine religieux.

Le miracle n’est-il pas le signe, et même la preuve d’une toute-puissance, que les hommes ont d’abord attribuée aux dieux avant de se la constituer par et pour eux-mêmes ? Ainsi, ce que Jacques Ellul disait de la technique semble pouvoir être attribué logiquement à la science : dans le contexte général du reflux du sacré, la science désormais représenterait le nouveau sacré.

 

Une bougie dans la nuit

 

Maintenant, la question est de savoir si, en parlant de « sacré » à propos de la science, nous ne sommes pas victimes d’une vague analogie, voire d’une simple métaphore.

La science ne connaît que la nature et l’immanence des choses.

On fera en premier lieu remarquer qu’il ne suffit pas qu’une puissance suscite une ambivalence affective pour être sacrée. Le crime et le criminel, la catastrophe provoquent à la fois l’horreur et la fascination, et c’est pourquoi ils représentent la matière première de nos moyens d’information. Cela n’en fait pas pour autant des objets sacrés.

Par ailleurs, lorsque nous parlons de « miracles » à propos de la médecine, qui ne voit que le terme est utilisé en un sens métaphorique ? Le langage des médias, on le sait, écarte systématiquement la litote et cultive l’emphase, aussi joue-t-il constamment du miracle et de l’apocalypse.

Un miracle est, au sens rigoureux du mot, une action surnaturelle, qui émane d’une force transcendante. Or, la science ne connaît que la nature et l’immanence des choses. « Le miracle, c’est qu’il n’y a pas de miracles », disait justement Henri Poincaré.

Non seulement la science explique par les seuls moyens de la raison tous les phénomènes de la nature, mais son travail effectif, la démarche qui lui permet d’aboutir à des théorèmes, à des lois et à des théories, peuvent eux-mêmes être traduits en termes exclusivement rationnels.

La science explique par les seuls moyens de la raison tous les phénomènes de la nature.

Lorsque Mary Shelley imagina son savant Frankenstein donner vie à sa « créature », ce n’est pas en termes de miracle qu’elle décrivait le passage des organismes morts à un organisme vivant − son roman est sous-titré Le Prométhée moderne −, alors que lorsque Jésus ressuscite Lazare, c’est bien de miracle qu’il s’agit.

 

« LE MIRACLE, C'EST QU'IL N'Y A PAS DE MIRACLES »

 

Quelle est, par ailleurs, la marque spécifique du sacré ? C’est d’être vénéré, voire adoré, d’être l’objet d’un culte. Or, nous ne voyons pas que la science soit vénérée, voire adorée. Bien au contraire, elle ne manque pas d’induire dans l’esprit du grand public une certaine suspicion. L’amour des mathématiques n’est pas, c’est le moins que l’on puisse dire, la chose du monde la mieux partagée.

Le rapport que les chercheurs entretiennent avec leur discipline n’est pas de nature religieuse.

Et même pour ceux qui ont fait de la science leur métier, et qui y consacrent leur vie, il est à la fois excessif et malvenu de parler de vénération ou d’adoration. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, que la passion soit absente du travail scientifique. Mais le rapport que les chercheurs entretiennent avec leur discipline n’est pas de nature religieuse.

Si la figure du savant comme « grand prêtre » d’une religion nouvelle a pu être effectivement honorée et cultivée au XIXème siècle par un positivisme exalté en scientisme, elle est aujourd’hui remplacée par celle, beaucoup plus modeste, du chercheur. Nous ne pouvons plus partager les illusions du scientisme.

La désignation du scientifique − nous ne disons plus, significativement, « savant » − comme prêtre d’une modernité qui aurait remplacé la religion par la science, participe elle aussi de la vague analogie que nous avons dénoncée plus haut.

Une religion, en effet, est un ensemble de croyances et de pratiques cultuelles. Or, la science, qui n’est cultivée que par les spécialistes, n’est l’objet d’aucun culte. Gaston Bachelard parlait des « travailleurs de la preuve » : la recherche n’est pas, en effet, une cérémonie, et les laboratoires ne sont pas des temples. On ne poussera pas le démon de l’analogie jusqu’à dire que les chercheurs sont les membres d’une secte.

La recherche n’est pas une cérémonie et les laboratoires ne sont pas des temples.

D’ailleurs, comment la science, qui constitue, avec la technique, la plus puissante force de désacralisation du réel, aurait-elle pu, à son tour, devenir sacrée ? Il n’est pas dieu celui qui prend le pouvoir des dieux − c’est ce qu’illustre également le mythe de Prométhée.

 

 

La science a profané le ciel et la terre, elle a profané la vie et les corps. Pour elle, la lune n’est qu’un tas de poussière, la montagne qu’un plissement de terrain, le corps qu’une machine. Dans le ciel, elle ne voit que du feu. La science a tué les dieux plus sûrement que ne l’ont fait les philosophes. Il n’est pas étonnant que les églises l’aient tout de suite compris.

Il n’y a rien de sacré pour la science, car pour elle tout doit être découvert, observé, manipulé, trituré, exploité.

Protégé par le tabou, le sacré est ce qui doit demeurer à tout jamais intouchable, indemne. Il n’y a rien de sacré pour la science, car pour elle tout doit être découvert, observé, manipulé, trituré, exploité. La logique et la matière remplacent les forces obscures. Il n’y a pas de mystères pour la science, il n’y a que des problèmes.

 

LA DÉSACRALISATION DE LA SCIENCE

 

S’il n’y a rien de sacré pour la science, elle ne fait pas une exception pour elle-même. L’une des photographies les plus célèbres du XXème siècle, en concurrence avec celle de Marilyn Monroe à la robe soulevée par le courant d’air d’une bouche de métro, est celle d’Albert Einstein tirant la langue.

Pourquoi cette image transgressive est-elle devenue légendaire, jusqu’à constituer un véritable mythe ? Parce qu’elle représente un savant lui-même légendaire, le savant par excellence, celui qui a découvert la théorie la plus géniale du siècle, la théorie de la relativité, dans une attitude narquoise et enfantine.

Entre la complexité de la théorie de la relativité, même simplifiée en E=MC2, qui demeure incompréhensible à l’immense majorité des individus, et cette facétie de potache qui consiste à tirer la langue alors même qu’on attend d’un portrait de savant qu’il illustre par sa figure toute la gravité et le sérieux de son travail, le contraste est absolu. Imagine-t-on le Titien peignant le pape Paul III tirant la langue ?

Comment la science, qui constitue, avec la technique, la plus puissante force de désacralisation du réel, aurait-elle pu, à son tour, devenir sacrée ?

Il existe une tradition de blague et de canular dans l’histoire de la science, du moins de celle de la science moderne, qui manifeste quelque chose de profond, au-delà de la banale explication psychologique par la bienfaisante détente de l’esprit venant contrebalancer la tension extrême d’un travail intellectuel particulièrement ardu.

Ce que la langue tirée d’Einstein symbolise, et qui est à la science ce que les cuisses découvertes de Marilyn Monroe sont au spectacle, c’est qu’il n’y a pas de science sans la perpétuelle remise en question de ses propres présupposés et de ses propres résultats. Karl Popper allait jusqu’à dire qu’un énoncé n’est scientifique qu’à la condition d’être réfutable. Ce critère met une fois encore la science aux antipodes de la religion.

 

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> Albert Einstein (1879-1955). / Crédit CC.

 

La religion, en effet, est un ensemble de dogmes et de traditions reçues. Censés être définitifs, ces dogmes et traditions sont pour cette raison sacrés, et c’est être hérétique ou schismatique que de les contester ou les refuser. Beaucoup se sont battus pour cela, et sont morts à cause de cela. Rien de tel en sciences.

Certes, comme toute entreprise humaine, la connaissance scientifique peut se figer en dogmes, mais cela signifie alors qu’elle se trahit elle-même dans son esprit profond. Le travail du négatif − pour reprendre, dans un autre contexte, une expression de Georg Wilhelm Friedrich Hegel − est inhérent à la vie scientifique.

La connaissance scientifique peut se figer en dogmes, mais cela signifie alors qu’elle se trahit elle-même dans son esprit profond.

Nous tenons là une autre différence de taille entre l’histoire de la religion et celle de la science : alors qu’une église peut se débarrasser d’une hérésie et sortir victorieuse d’un schisme, aucune académie n’a jamais arrêté la dynamique de la remise en question des théories établies par des observations et des hypothèses nouvelles.

Charles Darwin et Alfred Wegener ont d’abord rencontré l’hostilité farouche de leurs confrères, et leurs théories ont été longtemps contestées. On ne peut néanmoins imaginer leur défaite finale. Les travaux de Gregor Mendel n’ont été redécouverts que des décennies plus tard. Pareillement, on ne peut imaginer leur oubli définitif.

 

UNE DOUBLE IGNORANCE

 

Ainsi, dire de la science qu’elle est sacrée, ou qu’elle est notre sacré, c’est faire preuve d’une double ignorance : ignorance de la nature de la science, et ignorance de la nature du sacré. C’est plus que deux erreurs, ce sont deux contresens.

Comme les mots résistent bien davantage que les idées à la marche des choses − le langage est une puissante force inertielle −, nous sommes enclins à croire à la permanence et à la continuité du religieux dans des activités et des comportements qui, non seulement ne sont pas de nature religieuse, mais sont frontalement antireligieux.

Il convient par conséquent de faire la distinction entre les pensées et les manières de parler. Sans compter que c’est, sous couvert d’hommage plus ou moins sincère, rendre à la science un bien mauvais service que de l’affubler ainsi du caractère qui lui est le plus opposé.

Christian Godin

> Dessin : Nicolas Karel.

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2 commentaires

  1. « Nous ne pouvons plus partager les illusions du scientisme. »
    Vous avez bien de la chance, monsieur.
    Car visiblement, il y en a encore beaucoup qui partagent cette illusion et qui communient dans le culte de la technoscience, dont le dernier avatar est le transhumanisme.
    Il est significatif que vous n’en parlez pas…

  2. Démonstration limpide, j’aimerais toutefois dire que si la science n’est pas sacrée, comme l’explique fort bien Monsieur Godin, je lui trouve les attributs d’une recherche spirituelle, elle demande en effet de la part des chercheurs, études,patience, persévérance, humilité, enthousiasme, modestie, curiosité, et j’aime tout particulièrement cette phrase de Bachelard, à la fin de son livre  » La formation de l’esprit scientifique »: « Dans l’œuvre de science seulement on peut aimer ce qu’on détruit, on peut continuer le passé en le niant, on peut vénérer son maître en le contredisant. »
    Et selon moi, faire de la recherche scientifique est le plus bel hommage qu’un croyant puisse rendre rendre au créateur.

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