« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Religiosité de la technoscience
par Simon Charbonneau

La science remplit dans notre société technicienne le rôle que la religion jouait jadis dans les sociétés du passé. C'est donc la posture de liberté d’esprit qui doit être aujourd’hui à l’origine de sa remise en question comme religion séculière.

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> Simon Charbonneau, juriste spécialiste du droit de l'environnement, ancien maître de conférences à l'Institut Universitaire de Technologie "Hygiène Sécurité Environnement" de Bordeaux, chercheur au Laboratoire d'Automatique et de Productique (LAP) de l'Université de Bordeaux-I. / Crédit DR.

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ES conséquences multiples du déferlement technologique, initié par l’empire de la science dans nos sociétés modernes depuis deux cents ans, n’ont jamais vraiment fait l’objet d’une véritable réflexion philosophique ou religieuse approfondie jusqu’à une époque récente.

Karl Marx a certainement été le penseur phare des mutations économiques et sociales provoquées par les débuts de l’industrialisation, mais il était redevable de l’esprit optimiste hérité des Lumières qui était celui de son temps.

De ce point de vue là, il n’a jamais initié une réflexion plus approfondie, qui lui aurait permis de mesurer les bouleversements à venir provoqués par la révolution scientifique et technique, toujours désignée par le qualificatif optimiste de « modernité ». Un terme qui vise à faire adhérer tout un chacun à ce qui se dit et se fait à un moment donné.

Pour lui, comme pour la bourgeoisie de son temps, à la suite de Nicolas de Condorcet et d’Auguste Comte, le progrès de l’humanité, découlant de celui de la science, relevait d’un déterminisme historique où la liberté n’avait finalement pas sa place !

Par la suite, à partir de la fin du XIXème et du début du XXème siècle, on a assisté à une emprise croissante de la science comme « l’ultima ratio » de notre société industrielle 1. Alors qu’à cette époque, les religions héritées du passé faisaient l’objet d’une vive contestation, tant culturelle que politique au nom de la rationalité scientifique, s’imposait progressivement à la conscience occidentale une nouvelle vérité, source de la puissance industrielle.

Et cette emprise était d’autant plus forte qu’elle se présentait comme l’héritière des Lumières, autrement dit de la Raison. C’est ainsi qu’est né à cette époque ce que l’on a appelé « le scientisme » qui imprégnait les élites occidentales.

Par la suite, l’affaiblissement du rôle social et politique des religions classiques ayant créé un vide au sein de la société, on assista à la naissance de nouvelles formes de religiosité politique, représentées par le communisme et par le nazisme en Allemagne.

Mais, à leur tour, ces religions modernes, ayant montré leur véritable visage, se sont effondrées laissant un vide spirituel qui aujourd’hui est en passe d’être occupé par les manifestations les plus primaires du sentiment religieux qui alimentent maintenant le désordre mondial contemporain. C’est ainsi que nos sociétés matérialistes, vides de tout sens métaphysique, ont fini par voir renaître ce sentiment irréductible à l’homme.

La renaissance des religions archaïques va de pair avec l’emprise de la technoscience sur les consciences de l’oligarchie mondiale.

Or, aujourd’hui, la renaissance de ces religions archaïques, qui mobilisent les populations de pays entiers dans des affrontements sanglants que l’on connaît en Syrie, va de pair avec l’emprise de la technoscience 2 sur les consciences de l’oligarchie mondiale. Cette dernière s’exerce dans un espace politique que l’on peut qualifier de laïque, car apparemment indépendante de toute connotation religieuse. Il s’agit là de ce que l’on pourrait appeler des formes de religion séculière.

C’est ainsi que la bombe atomique et internet sont alors considérés comme au service des manifestions les plus obscurantistes de l’esprit religieux, alors qu’il s’agit de deux faits historiques radicalement étrangers l’un à l’autre sur le plan philosophique. Car autant les premières formes peuvent être considérées comme les héritières tardives, et sans doute dévoyées, des Lumières. Autant les dernières aujourd’hui apparaissent comme des résurgences archaïques.

Pourtant, ces deux formes historiques de religiosité coexistent, et même se confortent l’une et l’autre dans les pays concernés sans que cela paralyse l’expansion de chacun.

C’est ainsi que le prosélytisme islamique, dans nos banlieues et au-delà, a rencontré un grand succès parmi les jeunes des catégories sociales les plus défavorisées grâce à internet. Il faut d’ailleurs souligner à ce sujet l’importance du nombre des jeunes informaticiens présents dans ce genre de mouvements radicaux. La formation scientifique occupe, d'une manière générale, une importance principale, au détriment des autres formes de culture.

 

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De même, l’intégrisme du régime iranien ne lui interdit pas de mener des recherches dans des domaines faisant appel aux technologies les plus sophistiquées, comme celui du nucléaire. Un ingénieur iranien du nucléaire peut ainsi pratiquer assidument la mosquée sans que le rapport à sa religion en soit affecté.

Il est vrai que cela n’a pas empêché non plus nos propres ingénieurs chargés de mettre au point la bombe atomique d’aller à la messe le dimanche !

D’ailleurs, un peuple aussi religieux que celui des Etats-Unis a toujours été à la pointe de l’innovation technoscientifique sans que cela provoque des situations conflictuelles comportant des enjeux politiques. Dans ce pays, comme dans d’autres, la recherche scientifique et les innovations technologiques en découlant n’ont jamais été paralysées par des blocages d’ordre religieux. Tout cela comme si les deux domaines n’avaient aucun rapport l’un avec l’autre.

Seules les recherches sur la reproduction humaine sont susceptibles d’être contestées pour des motifs religieux. Mais en général, lorsqu’il y a blocage, cela ne dure pas longtemps en raison de leurs enjeux économiques, portés par l’idéologie du développement.

Un ingénieur iranien du nucléaire peut pratiquer assidument la mosquée sans que le rapport à sa religion en soit affecté.

Signalons toutefois la vieille querelle entre créationnistes et évolutionnistes, qui n’a jamais concerné les recherches en cours sur les manipulations du génome humain.

De même, je n’ai jamais entendu dire que les recherches menées par le mouvement transhumaniste 3 sur « l’homme augmenté » aient fait l’objet d’une condamnation quelconque de la part des églises américaines.

Comme l’huile et l’eau, les chercheurs financés par Google pourront continuer à poursuivre leurs travaux tout en participant aux célébrations religieuses de leurs églises. Visiblement, travailler à la naissance de l’homme augmenté ne pose aucune question aux représentants des institutions religieuses !

L’archaïsme de certaines représentations religieuses peut visiblement faire bon ménage avec l’esprit prométhéen qui anime la science moderne.

 

QUAND LA SCIENCE SE TRANSFORME
EN RELIGION

 

A ce sujet, il faut noter cependant que la religion communiste possédait de son temps une certaine cohérence par rapport à ce qui se passe aujourd’hui, dans la mesure où elle prétendait justement être fondée sur la science. Ce qui d’ailleurs n’a pas empêché Trofim Denissovitch Lyssenko de prétendre soumettre la biologie aux principes de la doctrine marxiste-léniniste en condamnant la « génétique réactionnaire ». Un écart par la suite condamné par ses pairs dans le monde entier.

Comme quoi, quand la science se transforme en religion, elle ne peut être jugée que par ceux qui sont restés fidèles à ses fondements. Mais, il est vrai que le « socialisme scientifique » a accouché aussi de régimes politiques, comme celui de Mao en Chine ou Kim Jong-Il en Corée du Nord, qui sont plus proches d’une théocratie que d’un pays gouverné par les lumières de la science.

 

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> Trofim Denissovitch Lyssenko (à gauche) s'exprimant au Kremlin, en 1935, devant Joseph Staline (à droite). / Crédit CC.

 

Ceci étant dit, on peut se demander si cette situation de coexistence conflictuelle entre la religion et la science va perdurer dans les années à venir, et sous quelle forme, dans la mesure où la diffusion du positivisme scientifique a tendance à envahir tous les champs de la conscience collective, comme justement le ferait une religion.

Car, il faut bien être conscient du fait que, sociologiquement parlant, la posture scientifique a depuis longtemps cannibalisé le champ des connaissances relevant de ce que l’on appelait jadis celui des « humanités », comme le montre l’emprise des méthodes quantitatives dans les « sciences humaines » sur toutes autres formes de raisonnement et d’appréhension du réel.

LE positivisme scientifique ENVAHIT tous les champs de la conscience collective, comme le ferait une religion.

Cette évolution a bien sûr été initiée aux Etats-Unis, pour trouver son plein épanouissement dans l’économie, dominée jusqu’à présent par un positivisme borné excluant toute autre forme de connaissance. L’économétrie en a été l’apothéose durant les années 1960, enseignée dans toutes les universités, et contribuant ainsi à fabriquer des générations de spécialistes incultes.

Par la suite, cette emprise s’est étendue à la psychologie et la sociologie, disqualifiant ainsi toute autre démarche dans la catégorie littéraire ou philosophique. Combien de chercheurs en sciences sociales se sont ainsi vu refuser des publications au motif qu’ils ne respectaient pas la méthode scientifique imposée par leurs pairs ?

Même l’histoire, et encore plus la géographie, ont eu besoin de faire appel à la légitimité scientifique. Et seul le droit y a échappé en raison de son caractère par définition normatif.

Par contre, la science a, au contraire, eu tendance à concurrencer le droit dans la vie publique, justement dans sa fonction normative, par le biais des règles de police scientifique dans le domaine de la prévention. Ce qui est assez paradoxal dans la mesure où la démarche scientifique ne s’occupe que de ce qui est et non pas de ce qui doit être. Comme le dit le philosophe Christian Godin, « la science ne connaît que la nature et l’immanence des choses » 4.

 

UNE SCIENCE ENVAHISSANTE

 

Si l’on prend aussi l’exemple des décisions de nature politique, on s’aperçoit également du rôle envahissant de la science dans la gestion des affaires publiques. Ce sont des tonnes d’études et de rapports rédigés par des spécialistes qui, chaque jour, alimentent la technocratie chargée de définir ce qui peut être considéré comme d’intérêt public.

C’est ainsi que dans le domaine de l’aménagement du territoire et de la protection de l’environnement, il est fait recours à des études d’impact écologique et de danger pour définir « l’acceptabilité sociale » d’un programme ou d’un projet susceptible de porter atteinte à un territoire 5.

On peut citer également la manie du recours aux techniques de modélisation, qui prétendent rendre compte du réel, alors que leur démarche abstraite ne peut que contribuer à la réduction de sa complexité et de son imprévisibilité.

Combien de chercheurs en sciences sociales se sont vu refuser des publications au motif qu’ils ne respectaient pas la méthode scientifique imposée par leurs pairs ?

Mais cet exemple peut être, bien sûr, étendu à d’autres secteurs de la vie sociale que la recherche, concernant ce qui peut être considéré comme légitime ou non du point de vue de considérations morales, politiques ou de simple bon sens.

C’est ainsi que dans toute cette production intellectuelle officielle, la science sert à justifier des décisions qui ne devraient pas relever d’elle. Cette attitude intellectuelle a d’ailleurs pour conséquence aujourd’hui de voir monter dans l’espace public des critiques plus nombreuses vis-à-vis du fondement scientifique des décisions prises.

De là, le succès actuel des contre-expertises destinées à en contester les fondements en question. Il s’agit là de la rançon du succès de la science illustré par le travail fourni par les « lanceurs d’alerte » dans le domaine de la santé − affaire Médiator − ou de l’écologie − dossier « OGM » 6. La critique des productions scientifiques financées par l’industrie est là pour le prouver 7.

Les activités scientifiques étant de plus en plus intégrées dans les processus économiques, l’objectivité scientifique des recherches publiées ne peut qu’en souffrir.

De là, découle, à une échelle plus générale, la religion de la croissance par les échanges économiques et l’innovation technologique. C’est ainsi paradoxalement que l’immanence de l’économie a contribué aujourd’hui à désacraliser la science !

Comme jadis l’autorité religieuse ne pouvait être contestée que par une autre autorité du même type, celle de la science ne peut l’être que par des scientifiques dotés du même statut. Mais, dans les deux cas, le citoyen profane est forcément disqualifié, car considéré comme hors jeu.

 

 

Autrement dit, aujourd’hui, on peut dire que, contrairement à ce que peut affirmer Christian Godin, la science remplit effectivement, dans notre société, le rôle que la religion jouait jadis dans les sociétés du passé.

Bien sûr, ce constat d’ordre sociologique ne remet pas en question les fondements même de l’esprit scientifique qui a su se libérer des dogmes religieux. De ce point de vue, effectivement, la science, au bon sens du terme, doit être considérée comme l’opposée de l’esprit religieux, dans la mesure où elle repose sur le doute et la démarche critique.

La science sert à justifier des décisions qui ne devraient pas relever d’elle.

On peut d’ailleurs affirmer à ce propos que c’est justement la posture de liberté d’esprit qui doit être aujourd’hui à l’origine de la remise en question de la science comme religion séculière dans notre société technicienne.

Il s’agit donc actuellement de faire naître une société où la science retrouve une place conforme à ses fondements 8 comme à une morale et une politique fidèle à la vocation spirituelle de l’homme.

Simon Charbonneau

 

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Notes:

  1. − Bernard Charbonneau, Nuit et Jour. Science et culture, Editions Economica, 1991, p.160 et suivantes. Guillaume Carnino, L'invention de la science. La nouvelle religion de l'âge industriel, Editions du Seuil, 2015. /
  2. NDLR : Lire la tribune libre de Joël Decarsin, Impasse de la technoscience, 29 septembre 2015. /
  3. NDLR : Lire la tribune libre de Jean-Michel Besnier, Transhumanistes contre bioconservateurs, 25 février 2016. /
  4. − Lire la tribune libre de Christian Godin, La science est-elle sacrée ?, 25 novembre 2015. /
  5. − Ce sont ces études qui ont déterminé la « faisabilité » d'un projet d'aéroport comme celui de Notre-Dame-des-Landes ! /
  6. NDLR : Voir notre Dossier : « Les OGM peuvent-ils nourrir le monde ? », 23 mai 2015. /
  7. − Voir les articles du journaliste Stéphane Foucart publiés régulièrement dans Le Monde. NDLR : Lire également notre « Grand Entretien » avec Stéphane Foucart : « Les débats scientifiques peuvent être instrumentalisés », 1er septembre, 2015. /
  8. − « La clarté que la science répand sur le monde s'apparente moins à l'éclat du soleil qu'au halo d'un réverbère. C'est cela qui en fait le prix. Et c'est ce prix qu'elle perd quand on prend le réverbère pour le soleil. » Olivier Rey, Itinéraire de l'égarement. Du rôle de la science dans l'absurdité contemporaine, Editions du Seuil, 2003. /

2 commentaires

  1. De ce point de vue, effectivement, la science, au bon sens du terme, doit être considérée comme l’opposée de l’esprit religieux, dans la mesure où elle repose sur le doute et la démarche critique.

    Oui.

    La science sert à justifier des décisions qui ne devraient pas relever d’elle.

    Ce n’est pas  » la science », c’est l’idée qu’on s’en fait.

    Il s’agit donc actuellement de faire naître une société où la science retrouve une place conforme à ses fondements 8 comme à une morale et une politique fidèle à la vocation spirituelle de l’homme.

    Oui, et comment ? Il me semble que le problème fondamental est la tendance de l’homme à rêver. On le constate avec les petits enfants, avides de contes et le plus souvent dépourvus d’esprit critique. Cette tendance persiste à l’âge adulte, elle est tellement puissante que je crois qu’il ne faut pas chercher à l’éradiquer, mais à la satisfaire par de nouveaux rêves. Cette proposition semble aller à l’encontre de l’esprit scientifique qui trouve sa pierre philosophale dans le réel, mais 7 milliards d’humains ne peuvent pas tous être des chercheurs. Alors quel rêve leur proposer? Et bien justement, des rêves offerts par la recherche scientifique, possibilité d’explorer le cosmos, de guérir des maladies, de prolonger la vie, des rêves offerts par les superbes images tant de l’infiniment grand que de l’infiniment petit en passant par la nature à notre échelle.
    Par contre, sans vouloir éradiquer cette propension au rêve, il me semble qu’il faudrait inclure dans les programmes scolaires la formation à l’objectivité et au dépassement des émotions, vous savez à quel point celles-ci sont entretenues par les rumeurs. Là encore, il ne s’agit pas d’éteindre les émotions, mais de refuser celles qui n’ont que la rumeur comme source. Par exemple, la peur devant un danger réel, la tristesse à la mort d’un proche, la joie d’une naissance, etc sont des émotions qui prennent racine dans le réel, mais la peur des attentats est une émotion fabriquée par les média.

    Bon, ce sont des idées en passant.

    • Merci pour vos observations dont je partage tout à fait le contenu ! Il est effectivement souvent difficile de répondre aux amalgames faits entre l’esprit scientifique authentique et la science en tant que fait social et historique ! Mais plutôt que de parler de « rumeurs » à propos des images véhiculées sur les triomphes de la science, peut-être vaudrait-il mieux parler de stéréotypes et de lieux communs véhiculés par notre société !
      Très cordialement
      Simon Charbonneau

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