« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Serge Latouche : «Il faut décoloniser les sciences»
par Gary Libot

Professeur émérite d'Economie Politique à l'Université Paris-Sud, Serge Latouche développe, depuis les années 1960, une critique radicale du développement et de la croissance économique. Selon lui, la science, devenue technoscience au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avec l'alliance − inédite dans l'Histoire − des scientifiques et des techniciens, a joué, et joue plus que jamais de nos jours, un rôle moteur dans l'expansion du capitalisme thermo-industriel. « Le Mal », selon cet « objecteur de croissance », qui en appelle à la « dissidence  » face à un système « insoutenable » menant tout droit au « suicide de l'espèce humaine ».

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Sciences CritiquesVous avez longuement travaillé sur le développement en tant qu'économiste. Quelles sont les origines de cette notion ?

Serge Latouche — Comme toujours lorsque nous cherchons des origines, c’est un peu arbitraire. Le mot « développement » appartient à la biologie évolutionniste, tout comme le mot « croissance ». On peut trouver, depuis très longtemps, dans des textes allemands, le mot « entwicklung », qui traduit « développement ». Mais, en anglais et en français, l’utilisation du mot « développement » − dans son sens économique − est venue bien après, autour de la Seconde Guerre mondiale. Si le fameux discours d’Harry Truman, le 20 janvier 1949, est pris comme date symbolique de la naissance de la notion de « développement », c’est parce qu’il envoie un signal fort. Pour la première fois, Truman, président des Etats-Unis, va parler de développement et de sous-développement économique.

Le mot "développement" appartient à la biologie évolutionniste, tout comme le mot "croissance".

Auparavant, le monde était divisé en cinq continents, avec des centaines de pays et des coutumes très variées. Il y avait, bien sûr, les « sauvages » et les « barbares » d’un côté et les « civilisés » de l’autre. Mais ces catégories demeuraient assez floues. Les Occidentaux savaient mal qui mettre dans une catégorie et qui mettre dans une autre − les Hindous et les Chinois sont-ils civilisés ? Si les Africains sont des sauvages, quid des Sud-Américains ? etc. Il y avait une large mosaïque subjective pour classer les pays.

En 1949, étant donné que les deux plus grands empires − la Grande-Bretagne et la France − sont à terre, les États-Unis deviennent la puissance hégémonique parce qu’économiquement la plus riche, et non pas forcément la plus cultivée ou la plus civilisée. Ils vont alors pouvoir imposer une nouvelle classification des pays en imposant l’idée que tous les peuples du monde partagent en commun le fait qu’ils sont plus ou moins riches, donc plus ou moins développés. Cette division, entre pays développés et pays sous-développés, va être vue comme une évolution naturelle dans la vie des « organismes » humains et sociaux et va petit-à-petit s’imposer.

C’est aussi durant cette période que va sortir le fameux livre de Walt Whitman Rostow, The Stages of Economic Growth : A Non-Communist Manifesto (Cambridge University Press, 1960), qui va développer l’idée que les sociétés traversent cinq stades. Finie l’opposition barbares/civilisés. Désormais, c’est la variable économique qui permet de déterminer si l’on est dans une société traditionnelle, en voie de développement, à maturité, etc. En revanche, la phase de déclin, propre à tout être biologique, n’existe plus ici. L’économie, c’est toujours la croissance. 1 C’est la réduction de l’idéologie du Progrès à une rhétorique purement économique.

On pense l'économie comme un organisme, ce qui est une imposture, puisque l'économie ne peut être qu'une partie et non le tout.

Les Américains ont gagné la guerre parce qu’ils étaient les plus développés techniquement. Pour que les autres peuples se développent, l’idée qu’il suffit de leur transférer les moyens techniques s’impose alors. C’est le début de l’assistance technique lancée par l’Organisation des Nations-Unies (ONU) vers les pays dits « en voie de développement », qui permet en même temps aux États-Unis de s’emparer des marchés des ex-empires coloniaux. Il faut se rappeler que ce sont quand même eux qui ont très largement favorisé l’indépendance des ex-colonies, notamment pour cette raison, mais aussi, bien sûr, pour qu’elles ne tombent pas dans l’orbite communiste. Le développement dont parle Truman est donc la transposition, dans le domaine de l’économie, de concepts nés dans la biologie. Chez Charles Darwin, la croissance, c’est la transformation quantitative des organismes ; et le développement, c’est la transformation qualitative. Par conséquent, on pense l’économie comme un organisme, ce qui est une imposture, puisque l’économie ne peut être qu’une partie et non le tout.

 

 

Quel rôle joue la science dans le développement économique ?

C’est la pièce-maîtresse. Mais il faut tout de même noter que les premières techniques de la révolution thermo-industrielle ne viennent pas de scientifiques, mais d’artisans. Que ce soit James Watt pour la machine à vapeur ou John Kay pour le perfectionnement de la machine à tisser, tous deux ne sont pas des scientifiques mais des bricoleurs, des bricoleurs de génie certes, mais des bricoleurs ! Ils n’avaient pas de véritable formation scientifique. Ce n’est pas un hasard si la Révolution française a guillotiné Antoine Lavoisier. La République n’a pas besoin de chimiste, pensait-on alors. Même encore en 1914 ! Les dirigeants français ont envoyé tous les chimistes se battre sur le front jusqu’au moment où les Allemands ont envoyé les gaz moutardes. Alors, on s’est aperçu que la science avait des applications concrètes dans la guerre. Ces mêmes chimistes ont immédiatement été rappelés pour travailler dans des laboratoires pour mettre au point, à leur tour, des armes chimiques.

C'est à partir de l'époque où la notion de "développement économique" émerge que l'on commence à parler des "technosciences". Ce sont elles, plus que la science, qui vont endosser un rôle essentiel dans le développement.

Jusqu’au XXème siècle, la science n’a pas forcément eu un rôle de tout premier ordre dans ce qu’on appelle aujourd’hui « le développement ». Mais c’est à partir de l’époque où cette notion de « développement économique » émerge − c'est-à-dire au cours de la seconde moitié des années 1940 − que l’on commence à parler des « technosciences ». 2 Certains datent leur naissance avec le Projet Manhattan. Ce sont ces technosciences qui vont jouer un rôle central dans le développement. Il faut comprendre leurs différences avec la science. Quand Albert Einstein met au point sa théorie de la relativité, c’est un scientifique. Ce n’est pas un technicien. Il est alors bibliothécaire à l'Institut Fédéral de la Propriété Intellectuelle à Berne, en Suisse, et il travaille avec du papier et un crayon, rien de plus. Et cela lui permet de découvrir l'une des théories les plus extraordinaires qui soient. Rien à voir avec les laboratoires scientifiques des années 1950 ou d’aujourd’hui.

Avec le Projet Manhattan − projet technoscientifique par excellence −, des techniciens vont travailler avec des scientifiques. Les techniciens se font scientifiques et les scientifiques, techniciens. 3  Jusque-là, les scientifiques travaillaient avec de petits moyens. À partir de cette époque, il va y avoir l’apport de procédés techniques et de moyens colossaux dans la recherche scientifique. Aujourd’hui, si l’on regarde aux États-Unis, le moindre laboratoire de recherche a du matériel qui vaut plusieurs millions de dollars. Ce sont les technosciences, plus que la science, qui vont endosser un rôle essentiel dans le développement.

 

> Serge Latouche, professeur émérite d’Economie Politique à l’Université de Paris-Sud et "objecteur de croissance". / Crédit Gary Libot

 

La remise en cause des développements technoscientifiques et la réappropriation des sciences par tous sont-elles absolument nécessaires, selon vous, pour transformer nos sociétés et retrouver le sens des limites ?

Je crois qu’il faut décoloniser les sciences. La science occidentale – on la fait remonter à Galilée – part du principe que la nature serait more geometrico, qu’elle obéirait à la raison mathématique. Or, si les mathématiques sont effectivement une science abstraite − une formidable construction par ailleurs −, en revanche, la nature n’obéit pas à cette réalité mathématique.

Les économistes se sont plantés. Ils ont construit leur discipline sur les bases de la mécanique rationnelle d'Isaac Newton alors que la vie économique se déroule dans un monde qui obéit aux lois de la thermodynamique, et en particulier à la loi de l'entropie.

C’est pour ça que les économistes se sont plantés. Ils ont construit leur discipline sur les bases de la mécanique rationnelle d'Isaac Newton alors que la vie économique se déroule dans un monde qui obéit aux lois de la thermodynamique, et en particulier à la loi de l’entropie. Il y a dans la nature une irréversibilité qu’il n’y a pas dans les mathématiques sur lesquelles l’économie classique s’est fondée.

Et alors, la science qui pense qu’il n’y a pas de limite aux possibilités de l’homme de tout faire, de tout résoudre, c'est ce qu’on appelle « la science prométhéenne » 4, qui pense l’homme comme un démiurge. Cette science-là, il faut la réviser. Toutes les autres conceptions de la science avaient, bien sûr, un idéal de la connaissance, de la curiosité scientifique, mais elles n’étaient pas dévorées par la volonté de puissance, si caractéristique de notre conception. 5

 

 

Plutôt que de l'encourager et l'accompagner, la science pourrait-elle contribuer à limiter le développement économique ?

Oui. La science n’a eu ce rôle moteur dans le développement qu’à partir du moment où les scientifiques sont devenus des fonctionnaires de la « méga-machine » techno-économique. Tant que les scientifiques étaient « indépendants », ils ne se préoccupaient pas d’un quelconque développement. Je prends l’image de la science des Alexandrins au IIIème siècle après Jésus-Christ. Eux, ont mis au point ce qu’on a appelé « la machine d’Anticythère », découverte au début du XXème siècle. Les scientifiques furent surpris de la sophistication de cette machine, que certains ont même considérée comme étant l’ordinateur de l’Antiquité. C’était une machine à calculer qui permettait de définir la position des astres, des planètes, etc. Cette machine est la preuve que ces personnes avaient des compétences techniques importantes, mais ils s’en servaient pour mettre au point des gadgets, des automates. Leurs capacités techniques et leurs savoirs scientifiques n’étaient que très marginalement appliqués à la production. Cela va durer jusqu’au début de la révolution thermo-industrielle. À ce moment-là, se posent des problèmes techniques que les artisans ne peuvent pas résoudre. Ils font appel aux savants : un dialogue va alors se nouer.

 

 

C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les savants deviennent techniciens, et ont besoin de matériels pour travailler, qu’ils perdent petit-à-petit leur liberté, en devenant notamment salariés. À ce moment-là, va s’amplifier la dépendance des chercheurs vis-à-vis des acteurs privés. Nous débouchons sur une situation où, aujourd’hui, si nous prenons l’exemple du secteur de la santé, il y a très peu de recherches sur les perturbateurs endocriniens, par exemple, car ce sujet n’intéresse pas les laboratoires pharmaceutiques. Les crédits vont plutôt à la recherche sur la génétique. Idem pour l’agriculture. Il n’y a presque aucun crédit de recherche sur l’agro-écologie et la vie des sols, au profit de recherches sur les engrais et les pesticides. 6 L’un des problèmes fondamentaux, c'est que la science s’est petit-à-petit vendue au Marché et au Capital.

 

 

Quels sont les rapports entre l’État, le Marché et le développement économique ?

À l’origine, le développement est une affaire d’État. Le Marché n’a pas les instruments pour s’en saisir. Le développement, c'est une forme de guerre. Pour Ivan Illich, c’est la guerre aux pauvres. Même certains économistes assez orthodoxes, comme Jacques Austruy – auteur du Scandale du développement. Vingt-cinq ans après (Payot, 1987) explique que les sociétés qui ont été « émancipées » après la Seconde Guerre mondiale n’avaient aucune aspiration au développement. Elles avaient des aspirations concrètes contre la famine, des aspirations à vivre mieux, mais en aucun cas des aspirations au développement.

Dès l'origine, il n’y a que l’État qui peut détruire les anciennes conditions d’existence pour en imposer de nouvelles.

La première chose pour atteindre le développement, c’est de créer des besoins. Et pour les créer, il faut rendre insatisfaits les gens de ce qu’ils ont. En ce sens, le développement, c’est la guerre au vernaculaire. C’est-à-dire la guerre à la façon dont les gens s’en sortaient par eux-mêmes, de façon autonome, pour qu’ils deviennent dépendants du Marché. Mais, pour qu’ils puissent acheter des produits, il leur faut en retour avoir quelque chose à vendre : c’est leur force de travail.

Dès l’origine, il n’y a que l’État qui peut détruire les anciennes conditions d’existence pour en imposer de nouvelles. C’est notamment ce que fera Jean-Baptiste Colbert en imposant la création de manufactures dans lesquelles les gens travailleront comme des esclaves. Quand Lénine puis Joseph Staline ont voulu développer la Russie, cela s’est fait avec des moyens d’une grande brutalité pour casser le vernaculaire et obliger les gens à se soumettre à la discipline capitaliste. Le développement, c’est le développement du capitalisme. Mais il ne se produit pas spontanément par le Marché, qui peut co-exister avec une société traditionnelle sans problème. Le Marché existait en Afrique depuis des millénaires − Hérodote en parlait déjà –, mais ça n’a pas créé le développement. Le développement est une entreprise de recherche de puissance, avant tout à des fins militaires, qui ne peut se faire que par l’appui de l’État.

 

 

Quelle est la principale contradiction intrinsèque du développement économique ?

Le développement, c’est la transformation qualitative de la croissance. C’est donc le développement infini, l’accumulation illimitée. Un développement infini est incompatible avec une planète finie. Cette contradiction, nous la découvrons tardivement finalement. Chez Karl Marx, il n’y a rien là-dessus. Pour lui, la contradiction principale était l’exploitation de la force de travail par le capitalisme, qui crée un antagonisme de classes.

Les limites environnementales et le défi écologique apparaissent comme "la" contradiction pour remettre en question et détruire les fondements insoutenables de notre système.

Même si cette contradiction est peut-être plus vraie que jamais, elle ne suffit pas à menacer le système, car ce dernier a une capacité extraordinaire à manipuler et intégrer la classe ouvrière. D’une part, parce qu’il y a un élément fort important que Marx a considérablement sous-estimé : c’est la colonisation de l’imaginaire, à travers la capacité du système à détruire les liens sociaux, à atomiser le corps social. En ce sens, Margaret Tchatcher avait raison lorsqu’elle affirmait qu’il n’y a pas de société mais bien plutôt un consortium de firmes transnationales, consortium qui a une puissance médiatique fantastique et, par conséquent, une capacité de manipuler les « atomes sociaux » pour perpétuer l’ordre établi.

Fort heureusement, cette opération ne peut jamais totalement réussir. Dans un État totalitaire soft, comme celui dans lequel nous sommes − totalitarisme qui passe par le contrôle médiatique, différent, bien sûr, du totalitarisme soviétique ou nazi −, il y a toujours des dissidences. C’est là une deuxième contradiction du développement mais, nous le voyons bien, elle n’est pas suffisante. À l’heure actuelle, les limites environnementales et le défi écologique apparaissent comme la contradiction pour remettre en question et détruire les fondements insoutenables de notre système.

 

 

Vous parlez de « dissidence ». Justement, d’où peut-elle venir ? Des personnes et des groupes sociaux qui ont déjà subi les effets du développement ou de ceux qui en sont relativement à l’abri ?

Les deux. Nous avons une expérience très intéressante, qui existe depuis le 1er janvier 1994, quand les néo-zapatistes sont arrivés à San Cristóbal de Las Casas, au Chiapas, et ont commencé à libérer les cinq zones que l’on appelle les « Caracoles ». Une expérience qui perdure aujourd’hui encore − et qui est bien documentée par Jérôme Baschet. Nous avons vu aussi les deux révolutions équatorienne et bolivienne sur le credo du « buen vivir », qui montrent la capacité de résurgence, de résilience, des aborigènes, qui n’ont pas complètement disparus.

Il faut comprendre que le développement n'est que la transcription, en termes économiques, de l'idéologie du Progrès, idéologie qui prend corps au XVIIIème siècle.

Parallèlement, il y a une alliance objective qui se forme entre les intellectuels dissidents les plus avancés et ces mouvements qui luttent contre le développement. Ça n’est pas un hasard si ce mouvement a pris corps au Mexique car, à San Cristóbal, il y a l’Université de la Terre-Ivan Illich. Et l’on sait que, de manière indirecte, le sous-commandant Marcos fut un élève d’Illich.

C’est très important de nourrir la réflexion théorique à partir d’expériences pratiques de ce genre et des expériences pratiques ont besoin de cet appui intellectuel dans cette lutte – titanesque, il faut bien le dire ! – entre la méga-machine techno-économique et les peuples. 7 En Occident, on observe une dissidence chez ceux qui se battent contre les « grands projets inutiles et imposés » − l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes 8, la ligne à grande vitesse Lyon-Turin dans le val de Suse, etc. −, comme chez les apiculteurs qui se battent contre les néonicotinoïdes, ou chez ceux qui luttent contre la destruction de l’État social. Les combats revêtent de nombreuses formes. Les luttes ne manquent pas, et elles doivent arriver de tous les côtés.

 

 

Historiquement, la notion de développement a-t-elle existé, sous d'autres formes, en dehors de l'Occident ?

Pour moi, non. C’est une notion occidentale. Lorsque j’étais expert en développement, au début de ma carrière 9, on se heurtait à des gens qui ne comprenaient pas ce qu’était le développement. La première tâche des experts étaient d’essayer de trouver des mots pour traduire cette notion. On l’a fait par l’emploi de mots de toutes sortes qui n’avaient parfois rien à voir avec celui-ci.

Pour les Peuls, comme pour à peu près toutes les ethnies, le développement, c'est d'avoir de meilleurs rapports sociaux. Pour l'Occident, c'est de posséder une voiture, une machine à laver, un réfrigérateur, etc.

Par exemple, chez les Peuls, on a traduit le mot « développement » par « bantaare ». Mais, pour eux, « bantaare » veut dire « être bien ensemble ». En guise d’illustration, les Peuls donnent l’image de la construction des maisons qu’ils habitent. Leurs maisons ont une base carrée avec des toits en forme de chapeau chinois qui sont construits séparément puis posés sur la base. À ce moment important de la construction, tout le village se réunit pour bien poser le toit. Autrement dit, il faut une harmonie pour parachever la maison. Cette union de tout le village pour poser le toit illustre, pour eux, l’idée d’être bien ensemble, bantaare. Ça n’a rien à voir avec notre développement. Pour les Peuls, comme pour à peu près toutes les ethnies, le développement, c’est d’avoir de meilleurs rapports sociaux. Pour l’Occident, c’est de posséder une voiture, une machine à laver, un réfrigérateur, etc.

Il faut comprendre que le développement n’est que la transcription, en termes économiques, de l’idéologie du Progrès… 10 Or, cette idéologie prend corps au XVIIIème siècle, même si l’on peut trouver des embryons chez Roger Bacon – ancêtre de Francis Bacon – dès le XIIème siècle. Idéologie, qui s’en prend, d’abord, à la représentation du temps. Dans les sociétés africaines notamment, le futur est une chose inconnue. Il se trouve donc derrière nous. Ce que l’on a devant nous, c’est le passé. Alors, l’objectif de la société est, en quelque sorte, de rejoindre le passé, c’est-à-dire le monde des ancêtres. Il en va de même pour les musulmans d’aujourd’hui, qui veulent retrouver la société du temps de Mahomet et de ses compagnons. Cette vision n’a rien à voir avec le Progrès. C’est une vision « passéiste », au sens propre « rétrograde », et c’est plein de bon sens d’une certaine manière !

Partant de là, le développement n’a aucun sens. Sans parler du fait que pour nombre de ces populations, la nature est sacrée. À ce titre, il y a un très beau texte de mon ami Jacques Godbout au sujet du gouvernement canadien, qui a cherché à tirer parti, mettre en valeur et même donner des ressources aux Inuits. Étant donné qu’il y a pléthore de caribous chez eux, l’idée est venue de développer des usines de transformation de ces animaux. Lorsque le gouvernement a envoyé des émissaires porter le projet, Godbout relate qu’un chef Inuit aurait répondu à l’un d’eux : « Vous savez, bien sûr que nous mangeons les caribous, mais on a une très longue histoire avec eux », et de questionner : « Je ne sais pas si on peut leur faire ça. »

Dans les sociétés africaines notamment, le futur est une chose inconnue. Il se trouve donc derrière nous. Ce que l'on a devant nous, c'est le passé. Alors, l'objectif de la société est, en quelque sorte, de rejoindre le passé, c'est-à-dire le monde des ancêtres.

Idem chez les Amérindiens de la Colombie-Britannique qui pratiquent le potlatch – vis-à-vis des saumons. Chaque année, lorsque les poissons remontent les fleuves, les Amérindiens ne pêchent que la quantité dont ils ont besoin pour se nourrir. Ils considèrent les saumons tels des hommes comme les autres. Ils reçoivent le premier de l’année avec grande cérémonie et portent tous les restes à la mer pour qu’ils puissent se reconstituer l’année suivante. Évidemment, quand les Blancs sont arrivés et qu’ils ont vu beaucoup de saumons, ils ont monté des usines de conserves de saumons. Les fleuves se sont vidés. Les Amérindiens ont rétorqué aux Blancs que les saumons ne sont pas revenus, fâchés que les Blancs n’aient pas respecté le rituel. Donc, que ce soit chez les Peuls, les Amérindiens ou autres, il n’y a pas cette colonisation de l’imaginaire qui correspond à notre développement et qui suppose l’imaginaire du Progrès et de toute l’économicisation. C’est-à-dire d’une marchandisation et d’une industrialisation de l’entièreté de ce qui fait notre monde et notre vie.

 

 

L'anthropologue africaniste Jean-Pierre Olivier de Sardan affirmait, en mars 2017, dans l'un des nos « Grands Entretiens » : « Il y a toujours eu des critiques extrêmement acérées du développement comme expression de l’impérialisme occidental. Un nom comme Latouche est assez typique de cette attitude de condamnation depuis trente ans de tout ce qui se fait dans le développement ». Qu'en pensez-vous ? Selon vous, le développement est-il par essence mauvais ?

Oui. Parce que le développement, c’est le développement du capitalisme. Et le capitalisme reste l’exploitation de l’homme par l’homme et l’exploitation de la nature. C’est la destruction de l’harmonie des rapports entre les hommes et des rapports entre les hommes et la nature. C’est une aliénation totale. Si l'on peut donner une définition du Mal, je dirais que le développement, c’est le Mal. J’assume cela.

Le développement, c'est le Mal.

Évidemment, la représentation naïve du développement, vu comme un bien-être apporté aux pauvres, qui permet de dire qu’il y a un bon et un mauvais développement, est une vision purement idéologique. C’est donner un sens au développement qui n’a pas de fondement théorique.

 

 

Que répondez-vous à ceux qui défendent un « solutionnisme technologique », lequel postule que « la Science » et les avancées techniques nous permettront de résoudre tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés ?

Je demande à voir… Non, on voit bien que ce sont des gadgets dérisoires, mais ça ne veut pas dire que ça n’a pas d’intérêt. Bien sûr que tout ce qui peut contribuer à réduire aussi bien les émissions de gaz à effet de serre 11 que la destruction de la biodiversité est bon à prendre. Mais, le problème, comme l'a bien identifié un ministre de l’environnement tchèque des années 1970, est le suivant : quand vous avez une inondation dans votre salle de bain, c’est bien de prendre une serpillière et d’éponger le sol. Mais si vous n’avez pas coupé le robinet ou colmaté la fuite, ça ne sert pas à grand-chose. Donc, tous ces trucs de « développement durable », de « croissance verte », d’« économie sociale et solidaire », etc., sont des serpillières. Aujourd’hui, l’enjeu est d’affronter le problème en face et de voir la nature du développement et la direction vers laquelle la croissance économique nous emmène.

 

 

Précisément, pour « affronter le problème en face », il y a débats au sujet de la méthode la plus appropriée. Entre, d'un côté, ceux qui prônent avant tout le changement des comportements individuels et, de l'autre, ceux qui appellent de leurs voeux des transformations institutionnelles et structurelles radicales, il y a antagonisme. Selon vous, que faut-il faire ?

De notre côté, nous avons choisi le mot de « décroissance », parce qu’on identifie la source de nos problèmes à la société de croissance. C’est-à-dire que l’on place, comme concept central du délire de la modernité, l’illimitation. Et l’économie est effectivement au cœur de cela. Il y a un triptyque de l’illimitation. D’abord, l’illimitation de la production amène l’illimitation de la destruction des ressources renouvelables et non-renouvelables. Puis, l’illimitation de la consommation débouche sur l’illimitation de la création de besoins qui nous fabrique des vies artificielles. La conséquence de ça, qu’on le veuille ou non, c'est l'illimitation de la destruction et des pollutions, dont je vous fais grâce de la liste.

Presque tous les grands penseurs ont été du côté de la décroissance et presque toutes les grandes philosophies et les sagesses ancestrales avaient déjà dénoncé les dangers de la démesure.

Mais, cette illimitation n’a pu être possible qu’à partir du moment où il y a eu illimitation éthique, bien résumée par la fameuse phrase de Bernard Mandeville : « Les vices privés font les vertus publiques. » 12 C’est la Loi et les Prophètes. C’est le capitalisme. C’est pour ça que c’est le Mal. Ça n’est pas un jugement romantique ou moral, non. C’est le Mal parce que c’est le suicide de l’espèce humaine. 13

 

 

Dans ce cas, avec quelle philosophie, quelle sagesse, faut-il renouer dans nos vies personnelles comme collectives ? Un nouveau « grand récit » est-il nécessaire ?

Pour le récit, je le pense, oui. C’est pour ça que, depuis plusieurs années, j’ai lancé la collection des Précurseurs de la décroissance, aux Editions du Passager Clandestin, avec lesquelles nous avons déjà publié une vingtaine de livres en français 14 et une quinzaine en italien. Il y a deux sources dans ma pensée de la décroissance : Ivan Illich − que je considère comme mon maître − et Cornelius Castoriadis. Ivan Illich est lié aussi à Jacques Ellul, qui est lié à Bernard Charbonneau. Illich est lié à Léopold Kohr, qui est lié à Ernst Schumacher et à Erich Fromm. De proche en proche, la pensée de la décroissance s’élargit. Et alors, on s’aperçoit que quantité, voire presque tous les grands penseurs finalement, ont été du côté de la décroissance. Sauf quelques idéologues du Progrès. Mais ces derniers représentent une toute petite parenthèse dans l’histoire de la pensée, et l’histoire de la croissance est aussi une petite parenthèse dans l’histoire humaine.

En réalité, toutes les grandes philosophies avaient déjà anticipé les dangers de la démesure ; toutes les sagesses ancestrales, que ce soit la sagesse asiatique, indienne, chinoise ou les sagesses africaines et des aborigènes d’Amérique. 15 Toutes, et nos anciens philosophes y compris − Épicure, Diogène ou les Stoïciens −, toutes avaient dénoncé les dangers de la démesure ! La sagesse avec laquelle il faut renouer doit nous permettre de nous préserver de la démesure, alors que la rationalité économique, c’est précisément la démesure, le « toujours plus ».

Propos recueillis par Gary Libot, journaliste / Sciences Critiques.

> Photo de Une : « Universalis Cosmographia » (1507), de Martin Waldseemüller (1470-1520). Premier planisphère de l'Histoire à faire la mention du mot « America » pour désigner le « Nouveau Monde  », en l'honneur de l'explorateur florentin Amerigo Vespucci.

> Image : Schéma de principe du fonctionnement du mécanisme de la machine d'Anticythère (Wikipedia / Licence CC)

> Photo panoramique n°2 : « Famille Sami en Norvège » (vers 1900)

 

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EN NOVEMBRE

 

Où va la science ?

 

Par Anne-Laure Boch, neurochirurgien, médecin des Hôpitaux de Paris et docteur en philosophie.

 

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Notes:

  1. NDLR : Lire la tribune libre de Didier Harpagès, L'économie est-elle une science ?, 18 mai 2015. /
  2. NDLR : Lire la tribune libre de Joël Decarsin, Impasse de la technoscience, 29 septembre 2015. /
  3. NDLR : Lire la tribune libre de Simon Charbonneau, Religiosité de la technoscience, 30 avril 2016. /
  4. NDLR : Lire notre « Trois questions à... » Geneviève Azam : « Abandonner le délire prométhéen d'une maîtrise infinie du monde », 15 septembre 2018. /
  5. NDLR : Lire la tribune libre de Hubert Reeves, Terre, planète bleue, 1er juin 2016. /
  6. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Jacques Testart : « Il faut prendre le mal à la racine », 30 mai 2017. /
  7. NDLR : Lire notre article : Notre-Dame-des-Landes : « une zone à défendre de la pensée », 18 janvier 2017. /
  8. NDLR : Lire la tribune libre collective, Notre-Dame-des-Landes, l'Etat et le système technicien, 1er mai 2018. /
  9. NDLR : Serge Latouche a débuté ses recherches au Zaïre pendant les années 1960, puis au Laos. /
  10. NDLR : Lire la tribune libre d'Alain Gras, Qu'est-ce que le progrès technique ?, 26 août 2015. /
  11. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Laure Noualhat : « Les climatosceptiques se moquent de la vérité scientifique », 4 octobre 2015. /
  12. NDLR : Bernard Mandeville est l'auteur de la Fable des abeilles, publiée en 1714. Cet ouvrage est considéré comme un texte pionnier du libéralisme économique et politique. /
  13. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Paul Jorion : « Se débarrasser du capitalisme est une question de survie », 7 octobre 2016. /
  14. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Mohamed Taleb : « Oser les indisciplines de l'intuition », 16 mai 2016. /
  15. NDLR : Lire le texte, paru initialement dans le journal romand d'écologie politique Moins !, Du scientisme aux savoirs vivants, 7 juillet 2015. /

2 commentaires

  1. J’en profite pour y aller de ma petite interprétation.

    Je vis parce que j’éprouve. J’extrapole en disant que vivre, c’est éprouver et donc que tous les êtres dits « vivants » éprouvent quelque chose.
    Pour subsister, tout être vivant du règne animal a besoin de répondre a ses besoins physiologiques ( Homéostasie ). Pour ce faire, il dispose d’outils pour l’exploration de son environnement, exploration à la recherche de nourriture, d’abri, et éventuellement de partenaire sexuel. Pour ce qui est du règne végétal, je ne sais pas.
    Mais l’homéostasie satisfaite, il reste chez l’homme et chez nombre d’êtres vivants , un besoin d’exploration qu’on nomme “ curiosité”et ceci pour une raison très simple: comme je le rappelle ci-dessus la vie est, entre autres choses, un ensemble de sensations. Pas de sensations, pas de vie ! Autrement dit, pour reprendre une phrase célèbre, “ l’homme ne se nourrit pas que de pain”. Il a besoin de se sentir vivre et pour se sentir vivre, il a besoin de variété dans les sensations, étant entendu qu’elles peuvent varier tant en nombre qu’en intensité.

    Pourquoi de la variété?

    Parce qu’ il existe un phénomène nommé accoutumance.
    Exemples:
    Vous changez de logement, donc sensations nouvelles qui vous tiennent éveillé jusqu’à accoutumance à votre nouvel environnement sonore.
    Une ambulance passe, la sirène retentit, variant en intensité et en fréquence, vous prenez conscience de son passage mais si cela persistait du matin au soir et du soir au matin vous finiriez par ne plus y prêter attention, vous vous habitueriez.
    Vous entrez dans une pièce odorante; l’odeur peut vous séduire ou vous incommoder, mais au bout d’un certain temps vous ne sentez plus rien, c’est l’accoutumance. Pour maintenir la sensation odorante, il faut augmenter les doses de gaz odorant dans la pièce.
    Vous achetez un nouvelle voiture, au début, vous êtes tout content de tous les gadgets qu’elle offre, de son confort, de sa ligne, de sa tenue de route, etc, puis vous vous habituez et n’y prêtez plus attention. Vous prenez l’autoroute, vous accélérer, vous éprouvez une sensation de vitesse, mais ne pouvant dépasser le 130, vous vous accoutumez à cette vitesse constante et bientôt, vous ne la ressentez plus d’où la tendance à accélérer et à dépasser les vitesses autorisées.3
    Le tic-tac de votre pendule s’arrête, vous vous réveillez et en prenez conscience. Notez bien cette remarque car dans les exemples précédents, c’est par l’apport de sensations que vous restez vigilant, alors que dans cet exemple, c’est la disparition d’une sensation qui vous maintient éveillé.
    Les exemples précédents relatent un changement dans votre environnement, changement dépendant ou non de votre volonté. Le passage d’une ambulance ne dépend pas de votre volonté, mais le changement de logement peut en dépendre. Dans ce cas, ce changement est lié à une activité d’exploration.
    Certaines sensations sont liées aux mouvements de notre physiologie, sensations dont nous ne sommes habituellement pas conscients car nous y sommes accoutumés, comme la respiration, la digestion ou les battements du cœur. Mais des variations de ces sensations peuvent provoquer des états de conscience, par exemple, on peut prendre conscience des battements du cœur lorsqu’il accélère. Il est intéressant de noter que moyennant un peu d’entraînement, on peut prendre conscience des battements cardiaques même lorsque leur fréquence est constante, mais ce n’est possible que parce qu’il s’agit de battements.

    En résumé, on constate que lorsqu’une variation se répète régulièrement, il y a accoutumance et l’état de conscience qu’elle suscite tend à disparaître, autrement dit, l’homme ne se sent plus vivre.

    Les sensations sont provoquées par des stimuli tels que l’impact de photons sur la rétine pour les sensations visuelles, des molécules sur la peau pour le toucher, la chaleur, des molécules d’air sur le tympan pour l’ouïe, etc. En ce qui concerne les émotions, les sentiments, les pensées, ce sont des ensembles de stimuli qui les provoquent, par exemple la vue d’un animal agressif provoque la peur, celle d’un ami la sympathie, la lecture d’un livre stimule la pensée, etc.
    Pour continuer à se sentir vivre, l’homme a alors le choix entre plusieurs possibilités:

    1- il peut augmenter le nombre et l’intensité des stimuli,
    2- il peut affiner ses sens, de sorte qu’à stimuli égaux, les sensations soient plus intenses.
    3- il peut se couper des stimuli obtenant de la sorte une variation importante dans l’ensemble de ses sensations, ce qui est aussi une façon de se sentir vivre4 ( Cf. l’exemple du tic-tac qui cesse )

    Ces différents choix conduisent à quatre modes de vie:

    – Augmenter le nombre et l’intensité des stimuli a conduit à notre société de consommation et de gaspillage. Ce choix s’est fait par facilité car il va dans le sens de l’entropie croissante, ou, si vous préférez, dans le sens de la plus grande pente. C’est un principe d’économie universel, en ce que les êtres vivants tentent d’obtenir le maximum de stimuli avec le moins d’efforts possible. Ce choix a été possible grâce à la la technologie, fille de la science.

    Dans notre société dite de consommation, on mange plus, des mets plus variés, dans les discothèques, le son est toujours plus fort, assorti de flash éblouissants, les tenues de plus en plus tapageuses, mèches de cheveux vertes, rouge vif, la télé nous assomme de clips étourdissants et de films de violence, d’horreur, les véhicules de sport ou de transport vont toujours plus vite,etc…Mais ce choix mène à une impasse à cause de l’accoutumance . Cette remarque est valable pour tout: la boisson, le tabac, les drogues,la danse, la musique. Quand le haschisch ne suffit plus on passe à des drogues plus fortes, dans les discothèques on augmente le niveau sonore et le rythme jusqu’aux limites du supportable et au delà même puisqu’on sait maintenant que les habitués des boites de nuit deviennent sourds. A la télé on nous abrutit de clips, maelström de bruits et d’images. Cela est valable aussi pour la fringale d’achat. Ce mode de vie conduit à la mort, non seulement car on atteint des limites biologiques (embonpoint, maladies cardio-vasculaires, overdoses, cirrhoses, accidents de la route) mais aussi parce que pour produire toutes ces excitations à une population toujours plus nombreuse, on a besoin d’énergie et qu’on épuise les ressources naturelles de la planète et qu’on la pollue. Le pire c’est qu’il conduit à la mort sans même qu’on soit passé par le bonheur, car chez ceux qui le pratiquent, le sentiment de vide subsiste5 et les pousse parfois au suicide.
    Comment échapper à ce destin funeste?

  2. Merci pour cet article très riche. Qui mérite d’être lu deux fois.

    De l’importance de la vulgarisation scientifique prônée par Carl Sagan…

    « Simple » est pour moi le plus beau mot de la langue française. C’est d’ailleurs le nom qu’on utilise pour les herbes médicinales : « Les simples »

    Comme pour le cinéma, Jean-Claude Carrière disait « un grand film doit saisir par sa force et sa compréhension profonde autant le clochard qui viendrait s’échouer dans la salle pour un peu de chaud que par le plus grand des intellectuels ».

    Merci.

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