« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Impasse de la technoscience
par Joël Decarsin

Le néologisme « technoscience » est né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Or, dès que deux mots fusionnent, le résultat peut prêter à confusion. Même si les mots « science » et « technique » restent distincts, saisir la relation entre les entités qu'ils désignent est pour le moins problématique.

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> Joël Decarsin, artiste de formation et membre fondateur de l'association Technologos. / Crédit Clément Américi.

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N 1986, aux lendemains de la catastrophe de Tchernobyl, Ulrich Beck indiquait la façon dont on s’accoutume aux nuisances industrielles.

Notre société est celle du risque, disait-il 1, car la science et la technique sont vécues simultanément comme porteuses de promesses et sources de craintes : on en attend le meilleur comme on redoute le pire. Il n’y a pas de progrès sans catastrophe comme il n’y a pas de lumière sans ombre.

L’idée domine par conséquent qu’on peut jouer avec le feu tant que l’on dispose d’extincteurs toujours plus performants, réalité que résume l’adage : « On n’arrête pas le progrès ».

Ce goût du risque est né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, après qu’il a été d’usage d’afficher sa foi dans ce fameux progrès et sans que l’on ait vraiment pris la peine ensuite de peser le sens de ce mot. Aux tranchées de Verdun avaient succédé les Années folles, Hiroshima et Auschwitz ont distillé un parfum d’angoisse et d’incertitude : chacun a appris que les applications de la science pouvaient être létales à grande échelle.

AU LENDEMAIN DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE, Chacun a appris que les applications de la science pouvaient être létales à grande échelle.

C’est alors qu’est né le néologisme « technoscience ». Problème : dès que deux mots fusionnent, le résultat peut prêter à confusion. Tel est du moins l’avis du sociologue Dominique Raynaud, exprimé dans deux articles instructifs récemment mis en ligne.

Le premier 2 révèle que l’adjectif « technoscientific » entre en usage aux Etats-Unis en 1946 puis le nom « technoscience » durant la décennie suivante, vulgarisé par Gilbert Hottois en 1977 et Bruno Latour en 1987.

Dans le second texte 3, Raynaud note que, délaissé par le chercheur et l’ingénieur, ce mot n’est utilisé que de façon partiale et sans que l’on sache s’il désigne l’intersection des sciences et des techniques ou leur union. Et il en conclut que, « fondé sur une relation inclarifiable », ce vocable doit être soit défini, soit délaissé.

De fait, même si les mots « science » et « technique » restent distincts, saisir la relation entre les entités qu’ils désignent est pour le moins problématique.

Jürgen Habermas y voit une idéologie. 4 Alexandre Koyré et Thomas Samuel Kuhn perçoivent dans le développement de la technique un changement de paradigme dans la révolution scientifique et Hans Jonas considère que « la technique moderne introduit des actions d'un ordre de grandeur tellement nouveau, avec des objets tellement inédits et des effets tellement inédits, que le cadre de l'éthique antérieure ne peut plus convenir ». 5

Le MOT « technoscience » doit être soit défini, soit délaissé.

Recontextualisons. En août 1939, sur le conseil de son confrère Leó Szilárd, Albert Einstein écrit une lettre au président Roosevelt pour lui exprimer le souhait que les Etats-Unis construisent la bombe atomique avant l’Allemagne nazie. Le projet Manhattan est lancé en octobre 1941.

Le 16 juillet 1945, alors que le régime hitlérien est défait depuis deux mois mais que la lutte contre le Japon s’éternise, les Américains font exploser la première bombe dans l’un de leurs déserts. Sidérés par le spectacle, soixante-dix physiciens investis dans le projet et conduits par Szilárd adressent une pétition au président Truman, cette fois pour demander que l’arme ne soit utilisée contre des humains qu’après que sa puissance leur ait été démontrée. Mais les 6 et 9 août, Hiroshima et Nagasaki sont rasées.

 

Extrait des Actualités Françaises, diffusées le 12 octobre 1945. / Source : Institut National de l'Audiovisuel (INA).

 

En mai 1946, Einstein et Szilárd fondent le Comité d’urgence des scientifiques atomistes, confessant n’avoir pas eu conscience de ce qu’ils avaient créé. Et c’est trois mois plus tard, également aux Etats-Unis, que le théoricien de la propagande Harold Lasswell affirme que nous vivons dans la « civilisation technoscentifique ».

Tout cet enchaînement de faits suffit à démontrer les limites de l’expression : à la différence des politiques, les scientifiques n’assument absolument pas leurs responsabilités.

à la différence des politiques, les scientifiques n’assument absolument pas leurs responsabilités.

Quitte à faire du néologisme, on serait tenté de parler de « technopolitique » si les chefs d’État ne déléguaient pas une bonne part de leurs pouvoirs décisionnaires à des cohortes de conseillers... techniques.

Vu le nombre et la complexité de dossiers dont les premiers ont la charge, ce sont les seconds, en effet, qui opèrent les choix majeurs. Comme ils n’ont pas « pris » le pouvoir mais qu’il leur a été confié, le terme « technocratie » n’est pas approprié.

Si en tout cas les mots « liberté » et « fraternité » ont jamais eu un sens collectif, ils apparaissent de plus en plus comme de vastes écrans de fumée. Les Américains ont rasé deux villes non pas tant pour clore une guerre au nom de la liberté que pour imposer au monde, au nom de la raison d’État, la Pax americana, une paix dont ils sont les bénéficiaires et dont le principe de base est la concurrence économique.

 

DE LA VIOLENCE A LA PUISSANCE

 

Parodions Carl von Clausewitz : « L’économie est la poursuite de la guerre par d’autres moyens ». Dans ce domaine, en effet, l’alliance science-technique joue un rôle tout autant majeur mais peu visible. Rappelons quelques généralités.

La science économique naît en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle en réponse à la massification de la société, principalement due à une poussée démographique attribuée aux progrès sanitaires.

Organiser scientifiquement l’humanité, tel est le dernier mot de la science moderne.

Sous l’impulsion d’Adam Smith, elle étudie l'essor de l’activité commerciale résultant de ce phénomène, plus tard appelé « Révolution industrielle ». 6

A première vue, cette science s’apparente non aux sciences physiques, qui trouvent leur socle dans la philosophie de la nature et spéculent sur les états de la matière, mais aux « sciences humaines », qui prolongent la philosophie morale et étudient les comportements. 7

Dans ce contexte particulier, elle s’en distingue toutefois car elle entend répondre à une nécessité : contribuer à mieux organiser la production et la circulation des « richesses », les biens et les services. Elle satisfait de nombreux critères de scientificité (observation, mesure, vérification…).

Pour autant, bien qu’intégrant les mathématiques, elle n’énonce aucune loi et surtout, du fait qu’elle s’assigne l’objectif d’optimiser les conditions de vie, elle s’affiche normative et prescriptive, ce qui l’expose à de multiples interprétations.

Ce qui la lie à la science et à la technique à la fois et ce sur quoi elle s’appuie quand elle prétend en même temps comprendre la société et agir sur elle, c’est l’exercice de la modélisation. 8

L’économiste formule des régularités qu’il assimile à des lois et qu’il s’efforce de formaliser par des équations : « Le pré-requis de toute science, dit Maurice Allais, est l’existence de régularités qui peuvent être l’objet d’analyses et de prévisions. C’est le cas de la mécanique céleste, çà l’est aussi des phénomènes économiques. Leur analyse révèle en effet l’existence de régularités aussi frappantes que celles que l’on observe dans les sciences physiques. Voilà pourquoi l’économie est une science et pourquoi elle repose sur les mêmes principes généraux et les mêmes méthodes que les sciences physiques […]. Il me semble que, dans une très large mesure, les sciences sociales doivent, comme les sciences physiques, être fondées sur la recherche de rapports et de quantités invariantes dans le temps et dans l’espace. » 9

en s’appuyant sur des critères exclusivement quantitatifs et en s’affichant objectif, on secrète une nouvelle idéologie.

Ces mots sont explicites : on recourt à la modélisation pour modeler le monde tout en prétendant que l’on se démarque de toute doctrine. Mais en s’appuyant sur des critères exclusivement quantitatifs et en s’affichant objectif, on secrète une nouvelle idéologie qui consiste à s’aligner sur des faits que l’on s’abstient soigneusement de questionner, en l’occurrence l’industrie.

Il est facile de sortir l’argument de la « main invisible » quand en réalité on est aveugle au fait que l’on érige le travail en valeur. On ne voit pas que les humains cherchent dans le confort matériel ce qu’ils misaient autrefois sur le salut de l’âme ni qu’ils vivent le travail comme la promesse d’y accéder. Le bonheur n’est pas une idée neuve, comme l’affirme Saint-Just, il est l’avatar du Paradis. Et comme tout a un coût, le travail est celui du bonheur.

« Je propose, écrit Saint-Simon vers 1830, de substituer le message suivant à celui de l’Évangile : l’homme doit travailler. L’homme le plus heureux est celui qui travaille, la famille la plus heureuse est celle dont tous les membres emploient utilement leur temps ». 10

Et dix ans plus tard, Ernest Renan déclare : « Organiser scientifiquement l’humanité, tel est le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention. » 11 Or, c’est là précisément l’objectif que s’assignent l’économiste – du moins dans sa version néo-classique, qui domine aujourd’hui – puis l’entrepreneur. 12

 

 

Puisque travailler mène au bonheur, le système économique devient fatalement productiviste. La croissance est un impératif, l’objectif suprême de la cité. Tous les moyens pour la garantir sont érigés en finalités.

Il s’agit là d’un renversement des valeurs d’autant plus majeur qu’il n’est toujours pas conscientisé. D’où vient en effet le fait que l’on enseigne les sciences économiques et qu’en même temps, de façon récurrente, revient la question : l’économie est-elle une science ? 13 Et comment expliquer qu’à cette question la réponse la plus fréquente soit négative ? 14

Notre préoccupation majeure est devenue « la recherche de l’efficacité maximale en toutes choses. »

De quoi donc est-elle le symptôme ? Du fait que l’on attend de la science qu’elle crée des applications dont on jouisse de façon optimale dans sa vie privée comme dans son métier. 15 Notre préoccupation majeure est devenue « la recherche de l’efficacité maximale en toutes choses » 16 bien que l’on invoque, les « valeurs chrétiennes » ou la « morale républicaine ». L’humain est hypocrite : au plus profond de lui-même, il sait que la quête du petit intérieur bourgeois ne l’honore pas autant que fréquenter la messe ou la manif.

L’intrication science-technique n’est donc pas neuve. Mais pourquoi le mot « technoscience » n’apparaît-il que quand adviennent les catastrophes ? Pourquoi de celles-ci ne tire t-on pas d’enseignements ? 17 Que pourrait nous apprendre en particulier Fukushima, produit économique, que ne nous a pas appris Hiroshima, produit de la guerre ? Que l’économie est la poursuite de la guerre par d’autres moyens… techniques. Si on ne rajoute pas ce mot, on passe à côté du sens profond de la formule.

L’économie constitue une stratégie civile comme on parle de stratégie militaire, dans la mesure où devient légitime cette violence symbolique, ce que tout économiste se réclamant de la science appelle « loi du marché ».

On ne répètera jamais assez non seulement que le libéralisme économique n’est rien d’autre que la légalisation de la circulation du renard libre dans le poulailler libre – la vieille loi du plus fort – mais qu’il est devenu une idéologie incontestable du fait qu’il se drape de la respectabilité de la science et du progrès technique, dans lesquels tout le monde se retrouve 18

L’économie est la poursuite de la guerre par d’autres moyens… techniques.

Du reste, alors que l’économie réelle n’est aujourd’hui plus maîtresse des lieux, supplantée par la finance, toutes sortes de contestataires trouvent encore à l’expliquer comme autrefois la plupart des marxistes, oubliant Karl Marx, expliquaient le capitalisme industriel par l’amoralité des patrons.

On crie « haro sur la finance et ses souteneurs » sans saisir que la finance ne serait pas ce qu’elle est sans les réseaux électroniques permettant de faire circuler des masses énormes d’informations dans des temps toujours plus réduits. 19

Au final, si de l’économie émerge une « loi », c’est sans nul doute celle formulée en 1964 par le physicien Dennis Gabor : « Tout ce qu’il est techniquement possible de faire sera nécessairement réalisé un jour. »

Certes, aucun parc informatique n’existerait sans l’accumulation préalable et massive de capitaux. Convenons alors au moins que ce n’est pas tant le capitalisme stricto sensu qui est à critiquer que tout type de capitalisation : celle orchestrée par les sociétés privées mais aussi celle mise en œuvre par l’État – comme cela fut le cas pendant des décennies en Union Soviétique sans qu’aucun anticapitaliste ne trouve à y redire – ou bien sûr les deux à la fois.

Comme dans le jeu « pierre-feuille-ciseau », aucun secteur en particulier – la science, les « nouvelles technologies », la finance ou l’État – ne joue un rôle moteur par rapport aux autres, ni même l’alliance de deux ou trois d’entre eux – technocratie, STI 20, technoscience… – mais le système qu’ils constituent tous ensemble et que Jacques Ellul qualifie de « technicien ». 21

La banalisation de la volonté de puissance déborde les cadres de la violence sans que cela suscite le moindre remous.

Majoritairement, les humains accordent une importance croissante aux moyens dont ils disposent du fait qu’ils leur offrent ce dont ils rêvent à présent, le confort. Cette préférence les engage non seulement les uns par rapport aux autres mais par rapport à la nature entière. Sa généralisation signe la banalisation de la volonté de puissance, laquelle déborde les cadres de la violence sans que cela suscite le moindre remous.

L’économie est la poursuite de la guerre mais quand les mouvements pacifistes appellent à la non-violence, qui se risque à invoquer la non-puissance ? 22

 

PUISSANCE ET CONFORT :

FONDEMENTS PREMIERS DU
SYSTÈME TECHNICIEN

 

L’exercice de la puissance est consubstantiel à la créature animale car elle est affaire de survie : le lion tue la gazelle non pas parce qu’il ne l’aime pas (haine) mais parce qu’il l’aime (appétit).

Hélas, l’homme n’est pas le lion et quand il tue, comme son cousin chimpanzé, il arrive souvent que ses victimes soient de son espèce : il est animé d’une pulsion qui le pousse à tuer sans motif existentiel, ceci même quand il réalise que « c’est mal » le récit d’Abel et Caïn décrit cette prise de conscience.

De surcroît, l’humain domine toutes les espèces : la taille de son cerveau le rend capable de créer des outils sans cesse nouveaux lui permettant d’être plus efficace pour assurer sa survie.

Celle-ci cessant d’être un souci, il peine à assumer son animalité et règle ce problème en conférant à son existence un autre sens que la survie, la culture, et en créant de nouveaux outils non plus pour survivre mais pour vivre de façon confortable.

L'hybris de l'homme savant l’expose aux tragédies, dont la guerre moderne et la pollution planétaire sont les illustrations.

Si bien que sa volonté de puissance ne s’exerce plus seulement sur autrui mais sur la nature entière. Encore faut-il connaître celle-ci, et c’est à ce moment précis que la science vient doper la technique.

« On n’arrête pas le progrès » du fait que l’homme savant, « hypersapiens », peut inventer des outils et des procédures lui permettant de s’affranchir toujours plus des contraintes naturelles et qu’il s’en enorgueillit sans réaliser que son hybris l’expose aux tragédies, dont la guerre moderne et la pollution planétaire sont les illustrations.

 

réseau ferré 1849

> Carte du réseau ferré en Allemagne, en 1849.

 

Lors des dernières décennies s’est en effet produit un changement sans précédent : nos outils sont « intelligents », nous conversons avec eux, leur demandons leur avis et leur concédons toujours plus d’initiatives. 23

Non seulement on peut éliminer des milliers de vies en quelques instants mais le pouvoir de nuire massivement « se démocratise », comme on dit : des cybernautes isolés disposent à présent des moyens de mettre en difficulté des institutions, voire des États entiers.

des cybernautes isolés disposent à présent des moyens de mettre en difficulté des institutions, voire des États entiers.

Ces moyens étant de plus en plus accessibles financièrement et de maniement aisé, leurs dégâts sont nombreux et ruineux. Et leurs effets sont pervers même chez ceux qui ne les utilisent pas : ils génèrent de l’accoutumance à toutes les nuisances techniques.

La plupart des artefacts procurent tant de jouissance matérielle que les risques encourus paraissent lointains et qu’il semble assuré que d’autres techniques pourront y remédier.

Les inhibitions s’estompent et l’esprit critique est anesthésié : le système technicien se développe sans être entravé, ni contesté. L’expression « société du risque », elle-même, valide l’état de fait quand bien même il est catastrophique.

Le siècle est miné par un totalitarisme de type nouveau : le conformisme 24 Non seulement « le cadre de l'éthique antérieure ne convient plus », comme dit Jonas, mais, face à la « recherche de l’efficacité maximale en toutes choses », aucune éthique ne semble plus avoir la moindre raison d’être.

Dans ce système, la raison instrumentale est survalorisée et l’inconscient en compense les excès 25 : autrefois projeté dans l’au-delà de façon explicite et assumée, le sens du sacré l’est à présent dans l’ici-bas de façon implicite et insidieuse.

L’État, j’y reviens, constitue un bon exemple de ce transfert : érigé par Thomas Hobbes en figure tutélaire, il joue le rôle alloué jadis à la providence, quelles que soient les idées et les méthodes de ses dirigeants. 26

Le processus de sécularisation s’inscrit dans la tradition humaniste : l’homme est la mesure de toutes choses. D’abord marginalisée, décrédibilisée, toute forme de transcendance finit par être exclue.

L’esprit critique est anesthésié : le système technicien se développe sans être entravé, ni contesté.

Or, pas plus que le christianisme durant des siècles l’athéisme n’est une affaire de profession de foi. 27 Quand Ludwig Andreas Feuerbach réduit la religion à un mirage et que Friedrich Nietzsche clame la mort de Dieu, cela résulte moins de l’audace de l’intellect que du fait que toutes les visions du monde s’alignent désormais docilement sur les transformations que les ingénieurs, démiurges sans le savoir, imposent aux paysages.

Le chemin qui mène de l’humanisme au transhumanisme 28, c’est le chemin de fer, le câble transatlantique, le ballet des satellites, les fibres optiques, le réseau internet… et tout ce que cela charrie en bureaucratie et en division du travail : la technique.

Zaratoustra

> Page de couverture de "Ainsi parlait Zarathustra", de Friedrich Nietzsche (1883).

Pourtant, ce qui marque les esprits n’est pas le « technicisme » mais le scientisme. Le constructeur de machines laisse de fait moins de traces dans les livres d’histoire que celui qui invente les principes fondant leur existence.

Ce qui gagne, en effet, c’est l’idée que tout progrès technique naît du génie de l’intellect, quand bien même cette idée est infondée puisque des techniques se sont multipliées durant une éternité sans jamais résulter de la moindre spéculation mentale. Et c’est très précisément de ce syncrétisme que naît le mot « technoscience ».

Bien que rarement formulée en termes triomphants par les scientifiques eux-mêmes 29, la science est vécue collectivement et tacitement comme l’éviction de la métaphysique par la physique.

S’est opéré un transfert de compétences : à l’universalisme de l’Église (katholikos = universel) succède celui des Lumières.

Que les scientifiques le veuillent et le sachent ou non, la science est reçue comme un récit cosmogonique. Comme l’histoire, elle assure le rôle que jouait jadis le mythe : on attend d’elle qu’elle délivre une explication de l’univers clé-en-main 30 et même, de l’astrophysique, un récit des origines 31 Ce qui jadis s’apparentait au mystère est évacué manu artificiosa : « tout s’explique ! »

La thèse de « la fin des grands récits » 32 n’est ainsi qu’une construction intellectuelle. Et du fait que la technique applique la science, l’humain n’honore plus un dieu transcendant mais le technicien qui prend en charge la fabrication de son confort ainsi que le politicien qui lui accorde le pouvoir de se le procurer : le pouvoir d’achat.

L’humain n’honore plus un dieu transcendant mais le technicien qui prend en charge la fabrication de son confort.

Le nouvel universalisme tient au fait que chaque moi communie avec ces deux-là, les artefacts jouant – de façon bien sûr inconsciente et diffuse – un rôle analogue à celui de l’hostie.

En saisissant la réalité de ce glissement, on comprend le sens et la portée de la conclusion ellulienne : « Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique ». 33 Et a fortiori, on est à même de réévaluer les prédicats de la modernité. Reste à expliciter cette notion de sacré…

 

TECHNOSCIENCE VERSUS TECHNOSCIENTISME :

LE FÉTICHE CACHE LE FÉTICHISME

 

Vers 1830, Saint-Simon postule que les lois de Newton fondent un principe universel qui se vérifie par l’expérience et qui se substitue à l’idée de Dieu, qu’il juge trop abstraite. Ce faisant, il fait la promotion d’une science générale, synthèse de l’ensemble des sciences. Il défend un modèle de société où scientifiques, ingénieurs, industriels et philosophes agiraient à l’unisson en vue de servir l'intérêt de la nation. Ce faisant, il formule un espoir collectif et son héritage est d’autant plus considérable qu’il est implicite.

Le mot « technoscience » a été préféré à celui de « technoscientisme » car, collectivement, on a pensé en avoir fini avec les idéologies.

Au XXème siècle, la cybernétique en est le prolongement le plus significatif. Le mot « cybernétique » (kubernêtikê = gouvernail) évoque l’idée d’une gouvernance globale. On le doit non à un philosophe mais à un mathématicien américain, Norbert Wiener 34, alors qu’il évolue au sein d’un groupe de chercheurs d’horizons divers qui, comme les saint-simoniens, s’unissent en vue d’édifier une science générale, en l’occurrence une science de la structure de l'esprit.

De 1946 à 1953, les conférences Macy rassemblent aussi bien des physiciens, des mathématiciens et des logiciens que des psychologues, des anthropologues, des neurologues et des économistes. Tous ensemble, ils entendent prouver que des scientifiques peuvent racheter le pêché nucléaire – surtout Wiener, qui a refusé de collaborer au projet Manhattan.

Bien que plus d’un siècle sépare Saint-Simon des échanges Macy, je me risque ici à l’exercice de l’analyse comparée.

Saint-Simon

> Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), économiste et philosophe français.

Saint-Simon affirme qu’entre Dieu et la science, « l’homme moderne » doit choisir la seconde. Ce qui ne se dit plus dans les années 1950, tant la chose semble entendue.

De même, les Américains ne font pas mention de la nation : échaudés par la façon dont leurs dirigeants ont exploité les recherches de leurs collègues atomistes, ils se réunissent non à leur invite mais de leur propre chef.

Toutefois, ils souhaitent que leurs débats servent l’intérêt public 35, ressentant que tôt ou tard ils auront besoin du soutien de l’État pour les concrétiser. 36 De même, ils n’éprouvent pas le besoin de fonder leur réflexion sur une rhétorique téléologique, l’analyse systémique étant, là encore, vécue comme un objectif. 37

Enfin, même s’ils n’ont invité ni ingénieur ni industriel à se joindre à eux comme en aurait rêvé Saint-Simon – car ils en sont encore à jeter les bases d’un nouveau champ de recherche, l’intelligence artificielle –, ils axent leur réflexion sur la modélisation, comme cela a été le cas des économistes avant eux, comblant ainsi le fossé entre recherches fondamentales et appliquées, passant donc d’un effort de compréhension du monde à une tentative d’action efficace sur lui.

L'idéologie technicienne irrigue d’autant plus les consciences que l’on croit s’être affranchi soi-même de tout idéalisme.

Le XXème siècle a qualifié le XIXème de scientiste 38 en se proclamant pragmatique et en prétendant, je l’ai rappelé, assumer tous les risques. Le mot « technoscience » a été préféré à celui de « technoscientisme » 39 car, collectivement, on a pensé en avoir fini avec les idéologies. 40

De fait, l’idéologie technicienne ne s’impose pas à force de manifestes, elle irrigue d’autant plus les consciences que l’on croit s’être affranchi soi-même de tout idéalisme. 41 D’où cela vient-il ?

La nécessité de distinguer la connaissance d’un fait et la valeur qu’on lui accorde est formulée par Emmanuel Kant, pour qui connaissance et valeur siègent toutes deux dans « le sujet » : le monde existait avant moi mais n’a de sens que par rapport à moi. 42

Suite à cette « révolution copernicienne », la philosophie s’attache à comprendre ce qui caractérise le « sujet », la conscience, notamment à différencier croyance et savoir.

Mais marqué par les avancées de la science et de la technique – qui le serait moins ? –, sa pensée est dominée à l’aube du XXème siècle, par deux tendances : l’une initiée par Edmund Husserl, qui identifie conscience et intentionnalité ; l’autre par Ludwig Wittgenstein, qui postule la prééminence de la logique.

Les sciences humaines s’extraient de la philosophie dès lors que l’on s’y efforce d’appliquer le principe wéberien de neutralité axiologique. 43 Ce qui globalement s’en dégage, c’est l’idée qu’en différenciant le fait de la valeur, la psyché peut être identifiée à la raison. 44 Même Sigmund Freud, inventeur du concept d’inconscient, réduit celui-ci à la somme des produits refoulés par la conscience.

L’épistémologie est la fois une pratique saine et une théorie vaine : elle n’aide pas à saisir la réalité et la complexité du système technicien.

L’épistémologie axe la réflexion sur « les formes logiques et modes d'inférence utilisés en science, ainsi que les concepts fondamentaux, théories et résultats des diverses sciences, afin de déterminer leur origine, leur valeur et leur portée objective ». 45

En invoquant régulièrement la méthodologie, on pense pouvoir surmonter la tentation scientiste. Mais en isolant – comme on isole un virus – du processus cognitif l’affect et l’instinct, parce qu’on les perçoit comme des scories, on s’interdit de supposer qu’ils constituent les bases même de la conscience et qu’ils continuent de la stimuler et l’orienter.

Aujourd’hui, les sciences cognitives occupent tout le champ de la psychologie et le concept d’inconscient est refoulé, c’est le cas de le dire. La formule « psychologie des profondeurs » est confinée au folklore et la thèse selon laquelle l’idéologie naîtrait d’un inconscient collectif 46 fait figure d’image romantique.

Si le système technicien constitue le moteur de l’histoire en même temps qu’il demeure foncièrement impensé, c’est qu’il est mû par l’inconscient et que ce dernier n’est pas reconnu par la conscience. 47

L’épistémologue patenté ne peut évaluer correctement la place de la science dans l’imaginaire car il survalorise le pouvoir discriminant de la raison. En croyant que celle-ci peut être juge et partie, sa posture est biaisée. Il tord le langage comme un sophiste. 48

Précieuse sur le terrain, car permettant au chercheur de prendre du recul avec ses « objets », l’épistémologie est la fois une pratique saine et une théorie vaine : elle n’aide pas à saisir la réalité et la complexité du système technicien, a fortiori à évaluer cet idéal-type 49 qu’est la modernité.

Wiener

> Norbert Wiener (1894-1964), mathématicien américain, fondateur de la cybernétique.

Mon lecteur se demandera sans doute qui je suis pour avancer de telles choses. Je considère que « la compréhension et l’interprétation ne sont pas seulement affaire de science mais relèvent de l’expérience générale que l’homme fait du monde ». 50

Sans vouloir m’attarder sur ce que recouvre cette citation – j’y reviens plus loin –, je souhaiterais soumettre à sa réflexion cette hypothèse : les scientifiques, comme bien d’autres, ne peuvent plus se passer de l’informatique. Elle oriente leurs travaux et stimule leur quête d’efficacité.

La recherche et développement exauce le vœu de Saint-Simon : couplée à la science, la technique n’est plus un simple ensemble de moyens en vue de parvenir à des fins. Elle se pose en finalité à part entière.

Chercheur et ingénieur œuvrent de concert, soutenus par l’industriel et l’homme d’État, parfois rejoints par l’éthicien, qui leur recommandent de redoubler de précautions – lesquelles se traduisent par des normes aussitôt obsolètes – et qui, ce faisant, leur apportent leur caution et les légitiment dans leurs rôles respectifs. 51

Le processus technicien est vécu comme un ensemble de faits et n'est pas reconnu comme une croyance collective.

Les militaires faisant partie des premiers à jouir des avancées techniques et les industriels à en tirer profit, certains dénoncent le complexe militaro-industriel et mille autres lieux communs de ce genre émergent du fait que causes et conséquences sont confondues.

Ainsi s’expliquent l’origine du mot « technoscience » et le fait que le processus technicien est vécu comme un ensemble de faits et n'est pas reconnu comme une croyance collective.

 

OBJECTIVITÉ-SUBJECTIVITÉ : FAUX DUO

 

Je comprends qu’ayant jugé le mot « technoscientisme » trop restrictif, Ellul ne l’ait pas utilisé. Je regrette toutefois qu’il n’ait pas recouru à un terme en « -isme » pour pointer le fait que ce qui fait problème à ses yeux prend sa source non « à l’extérieur » mais « à l’intérieur ». Pour ma part, le terme « objectivisme », bien que flou, me semble adapté.

Quand Dominique Raynaud avance qu’utiliser le mot « technoscience » sans le définir, c’est faire preuve de légèreté, je pense que celle-ci résulte d’une tendance à privilégier les faits qui confine au fétichisme.

Le sociologue se prive de penser globalement : il se mue en technicien.

A force de se focaliser sur le « fait social », le sociologue s’y soumet. Non qu’il y sacrifie sa subjectivité, car il prend soin d’indiquer quels sont ses critères d’appréciation. Mais ceux-ci sont si étroitement balisés dans le temps et l’espace qu’ils l’obligent à une spécialisation excessive, à laquelle il ne voit d’autre remède que collectif : la transdisciplinarité. Ce faisant, il se prive de penser globalement, de vivre cette « expérience générale que l’homme fait du monde » : il se mue en technicien.

L’objectivité n’étouffe pas la subjectivité. Au contraire, il l’exacerbe en même temps qu’il refoule l’intériorité. Par ce mot, j’entends la subjectivité libérée de toute tutelle, en premier lieu celle de la raison instrumentale : ce que jadis on appelait « âme ».

En disant cela, j’ai bien conscience de me démarquer à la fois des critères de scientificité et de la doxa régnante mais en même temps, je ne pense pas déprécier mon approche.

Dans la mesure, en effet, où la science prend la valeur d’un mythe et qu’elle dope la technique, la pratique de la neutralité axiologique en science contribue nolens volens a désamorcer, hors de son périmètre, tout système de valeur non inféodé à « la recherche de l’efficacité maximale en toutes choses ».

Dans ces conditions, je comprends que la technique soit si souvent perçue comme neutre, « ni-bonne-ni-mauvaise », « tout-dépend-de-l’usage-qu’on-en-fait » : la croire neutre revient ni plus ni moins à neutraliser tout esprit critique et toute posture éthique.

Croire LA TECHNIQUE neutre revient ni plus ni moins à neutraliser tout esprit critique.

Cette croyance est enracinée. L’objectivisme s’est en effet ancré dans les consciences au XIXème siècle quand est né « l’individu » et que celui-ci a fabriqué des masses considérables d’objets 52 puis qu’en les vendant, il les a fétichisés, indexant ses liens sociaux à ses échanges marchands. 53

Or, depuis que ces objets prolifèrent, ils constituent son environnement, au même titre qu’autrefois la nature. Et il les consomme à outrance, non plus pour satisfaire un besoin existentiel, ni atteindre un surcroît de confort, mais pour se différencier dans un monde qui s’est considérablement massifié. 54

Consommer des objets, c’est s’abreuver des services qu’ils rendent, intégrer inconsciemment la puissance dont ils sont porteurs, modeler son comportement sur les mille signes qu’ils véhiculent. 55

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> Étude d'un calice, dessin attribué à Paolo Uccello (XVème siècle).

Quand avec la carte mémoire les objets deviennent « intelligents », ils fascinent et façonnent cet individu sans qu’il l’admette ouvertement, tant la chose lui paraît normale, dans la norme.

N’ayant pas fabriqué lui-même l’ordinateur, puisqu’il est un déjà-là quand lui naît, n’étant pour rien dans son existence et ne pouvant en retirer la moindre fierté personnelle, son écran l’attire comme la surface de l’eau attire Narcisse et pour les mêmes raisons : il y admire son reflet, la seule superficie de son être 56, tandis que les bases même de l’être, son intériorité, lui deviennent inaccessibles  :  les innovations informatiques se suivant à un rythme effréné, il n’a plus la possibilité de les suivre.

Il ne peut ni freiner et « arrêter le progrès » ni courir aussi vite que lui, assimiler l’histoire des artefacts, tant celle-ci s’accélère. Stimulant artificiellement les émotions, l’écran génère le manque à peine est-il éteint. 57

A fortiori, cette incapacité touche les nouvelles générations qui, dès leur naissance, baignent dans l’univers d’écrans. La relation médiée tend à être vécue comme équivalente à la relation directe avec le réel. Et elle s’y substitue avec le jeu vidéo. Or, quand le réel se dissout dans le virtuel, celui-ci narcissise l’individu : en l’inondant d’images, il noie son intériorité dans l’écran. 58

Les images « interactives » sont les plus mortelles car, donnant l’illusion d’activer sa conscience, elles ne font que flatter le désir narcissique : plus elles réfléchissent le réel, moins l’individu réfléchit, le quantitatif l’emportant sur le qualitatif. 59

Le phénomène de l’addiction aux écrans scelle à la fois le mythe de Narcisse et celui de Prométhée. En multipliant les représentations du réel, l’écran fait écran à la fois au réel et à l’intériorité, discréditant des mots tels que « nature », « âme », « esprit », « inconscient », « sacré », « essence », « authenticité »... et « intériorité ».

LES HUMAINS doivent admettre qu’ils NE SONT pas moins créateurs de mythes que LEURS aïeux.

Si la noyade de ce néo-Narcisse n’est pas identifiée, c’est précisément parce que « la victime » elle-même ne l’est pas : tant que le mot intériorité reste vide de sens, le débat sur « les technologies » et celui sur « les valeurs » ne peuvent que rester oiseux. 60

La modernité est un rêve, éveillé et collectif. Comme tout rêve, celui de Narcisse est appelé à être interprété. Il n’est utile que s’il est reçu comme une invitation à cesser de se conforter et se justifier.

Encore faut-il que les humains admettent qu’ils ne sont pas moins créateurs de mythes que leurs aïeux, ce qui exigerait d'eux qu’ils décentrent leur moi et le confronte à d’authentiques contradicteurs.

 

DE LA JUSTIFICATION A LA DIALECTIQUE

 

Si la psyché n’est plus qu’affaire de synapses – l'information passe ou ne passe pas –, la conscience morale est encombrante. Inutile de se lamenter : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », l’âme est ruinée et tout le monde s’en fiche. Qu’irait-on perdre temps et énergie en états d’âme si tout est balisé ?

En système technicien, la responsabilité à l’échelle publique est anéantie. 61 La formule « Responsable mais pas coupable » 62 n’est pas scandaleuse mais absurde. Politiques et scientifiques ne sont pas irresponsables mais inconséquents. Les seuls irresponsables sont ceux qui croient en eux et se défaussent sur eux. Quand vient la tragédie, rares sont ceux qui avouent « nous sommes tous des fils de pute » et encore le font-ils à huis clos. 63 Exceptionnels sont ceux qui osent se confesser publiquement. 64

Les seuls irresponsables sont ceux qui croient aux politiques et aux scientifiques et qui se défaussent sur eux.

Ce qui retient les autres, c’est « la honte prométhéenne », comme l’appelle Günther Anders 65, tandis que naissent le cliché du savant fou et le mot « technoscience » : l’enfer est supportable quand on en rend les autres responsables et qu’ainsi on se dédouane soi-même.

Ces derniers temps, plusieurs leaders de la sphère high-tech s’inquiètent des avancées de l’intelligence artificielle, dont Bill Gates 66 et Elon Musk. 67 Mais il ne leur vient pas plus à l’esprit de réévaluer leurs parcours que ne l’ont fait il y a soixante-dix ans les physiciens après l’explosion de la bombe. Ils colportent les mots « éthique » et « citoyenneté » pour se donner bonne conscience et attendent de la collectivité qu’elle les contienne, incapables qu’ils sont de se tempérer eux-mêmes. Tel l’économiste invoque la science en oubliant qu’il est le grand prêtre du culte du travail, et comme tant d’autres, le manager tord le langage.

 

 

Mais il serait faux d’imaginer que tous ces gens ne cherchent qu’à manipuler autrui car il sont sincères. Ils parlent comme le font tous les humanistes : en se justifiant pour masquer leur volonté de puissance.

Dès que l’on éprouve le besoin de justifier ses idées, c’est que celles-ci ne sont pas justes. Marx a le sens de la formule quand il qualifie l’idéologie de « conscience fausse ». La justification ne sert qu’à se cacher à soi-même qui l’on est vraiment.

N’ayant pas la conduite de ses idées, on adopte alors les idées de sa conduite et l’on pétrit ses discours de toutes les bonnes intentions dont l’enfer est pavé.

Le système technicien n’a pas été instauré par décret. Il s’est développé au fil de mille justifications et les humains ne pourraient y mettre un terme que s’ils étaient prêts, individuellement, à les identifier une par une puis à ne plus y recourir.

La première chose à faire serait de renvoyer l’idéologie du travail d’où elle vient, dans les nimbes. En aucune manière le travail n’est une valeur, contrairement à ce que toutes les idéologies ont proclamé et continuent de proclamer : il faut travailler pour répondre aux besoins vitaux, pour cultiver et se cultiver. Tout surplus est possible mais il faut savoir que ce n’est que de l’orgueil. 68

L’enfer est supportable quand on en rend les autres responsables et qu’ainsi on se dédouane soi-même.

Ce dont il faut se défaire en second lieu, c’est de la fable de la lutte des classes. Certes, le système technicien accroit les inégalités sociales et génère toujours plus de prolétariat. 69 Par lui, l’humanité s’apparente davantage à la barbarie qu’à la civilisation.

Mais il faut réaliser, d’une part, que la conscience du dominant est tout aussi fausse que celle du dominé et, d’autre part, que si le dominé ne rêve pas forcément de devenir dominant, il s’accommode souvent d’être dominé car cela le dispense de toute responsabilité. Ce type de paresse morale ne disparaît pas avec les dictatures.

De surcroît, la misère constitue certes un scandale et il faut la combattre mais qui est prêt à ériger la pauvreté en vertu ? 70 Ne sont-ils légion, ceux qui se battent pour sauver leur pouvoir d’achat ? Je ne veux pas minimiser la question de la domination mais la relativiser, la ramener à celle de l’aliénation à la marchandise et – au delà – à celle de l’attachement excessif aux objets et aux faits.

Le mot « technoscience », mettant l’accent sur le processus de domination, participe de cette dérive objectiviste. Son usage constitue une impasse.

A fortiori, il importe de délaisser des formules telles que « tyrannie technologique » 71, qui exposent inutilement la mouvance technocritique, déjà limitée en effectifs, au vieux procès en technophobie : « Alors, vous voulez revenir à la bougie ? » Les termes renvoyant aux remèdes attendus, tel le néologisme « décroissance », sont tout aussi stériles que ceux qui désignent les maux.

L’objectivisme prospère dans l’espoir d’alternatives – encore un mot piégé… – autant que dans la contestation : dans un cas comme dans l’autre, la notion d’intériorité, déjà ruinée par le système technicien, n’est pas intégrée.

Certes, il faut fuir Babylone, en finir avec le salariat, privilégier la vie et le travail en communautés à taille humaine… non seulement revenir à des formes d’économie réelle mais revenir au réel !

Par le système technicien, l’humanité s’apparente davantage à la barbarie qu’à la civilisation.

Or, de telles ambitions restent utopiques tant que chacun n’entreprend pas le seul travail qui soit à valoriser : le travail sur soi, consistant à mettre sa raison à l’épreuve de tout ce qui la contredit.

N’en déplaise à une majorité d’intellectuels 72, la raison n’est pas qualifiée pour s’auto-critiquer car elle est auto-complaisante, surtout dans le cadre d’actions collectives où le mécanisme de la justification joue à plein.

Je délaisse ici le terrain de l’argumentaire pour celui du plaidoyer. L'humain aurait tout à gagner à ce que sa raison entretienne les meilleurs rapports avec ce qui la contrarie de façon radicale et chronique.

Je vois pour ma part trois contradicteurs de premier ordre : l’ennemi 73, l’inconscient 74 et Dieu 75. Mais parons tout malentendu : aucun projet de société ne s’élabore sur un divan de psychanalyste ou en confessionnal mais dans l’agora. Or, qu’en est-il de celle-ci ?

La démocratie « représentative », en société massifiée, n’est qu’un simulacre, une machine à se déresponsabiliser, ce que Alexis de Tocqueville avait autrefois pressenti.

Mettre en place des structures à taille humaine exige un changement de « logiciel », comme on dit en novlangue. Celui-ci passe par l’abandon sans concession de la quête d’efficacité maximale en toutes choses, donc la désacralisation de l’État. D’où la nécessité de prendre au sérieux la notion de sacré et d’entreprendre une dialectique de la raison avec ce qui s’oppose à elle.

Le seul travail qui soit à valoriser est le travail sur soi.

Mes instances de référence ne sont pas des solutions clés-en-main, « utilisables » par tous. Surtout pas la troisième, pervertie par les humains depuis des siècles… et qui n’est même pas une option. 76

Mais quiconque serait tenté de reconnaître ces interlocuteurs comme libérateurs en regard de tout type d’aliénation devrait au préalable sacrifier les préjugés dont il a hérité de l’humanité humaniste. 77

Si chacun s’engageait dans ce processus, j’appellerais celui-ci « révolution ». Revenir sans cesse au point d’origine me semble en tout cas préférable à s’engager dans des impasses, même si d'autres appellent cela « le progrès » ou estiment que c’est un risque à prendre dans la vie.

Joël Decarsin

 

* * *

 

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Notes:

  1. – Ulrich Beck, La société du risque. Une éthique pour la civilisation technologique (Flammarion, 2013). /
  2. – Voir « Note historique sur le mot "technoscience" », 4 avril 2015. /
  3. – Voir « Note critique sur le mot "technoscience" », 25 avril 2015. /
  4. – Jürgen Habermas, La Technique et la science comme « idéologie », 1968 (Gallimard, 1973, 1990). /
  5. – Hans Jonas, Le principe responsabilité, 1979 (Cerf, 1990 ; Flammarion, 2013). /
  6. – Publiées en 1776, les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d’Adam Smith sont unanimement considérées comme le premier traité d’économie moderne. L’ouvrage développe des théories sur la division du travail, le marché, la monnaie, les prix, les salaires, les profits et multiples manières de faire fructifier le capital. Il amorce également une analyse comparée des différents systèmes d’économie politique. /
  7. – Adam Smith s’est fait connaître en 1759 par un ouvrage de philosophe morale mais son éthique est calée sur l’empirisme, qui sert de prélude à la méthode expérimentale. /
  8. – Donnons ici trois repères : le premier essai de modélisation, le Tableau économique du physiocrate François Quesnay, date de 1758. En 1850, William Jevons soutient que l’économiste doit recourir aux statistiques afin que ses assertions ne relèvent pas d’une simple intuition ou d'un projet politique. La pratique de la modélisation en économie est systématisée dans les années 1930 avec l’économétrie. /
  9. – Maurice Allais, conférence prononcée en 1988 lors de sa remise du Prix Nobel d’économie. /
  10. – Dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1905), Max Weber analyse comment, au XIXème siècle, une interprétation partiale du message évangélique sert de justification au capitalisme chez les anglo-saxons. /
  11. – Ernest Renan, L’Avenir de la science. Pensées de 1848. (première parution en 1890 ; Flammarion, 2014). /
  12. – En 1911, Frederick Taylor publie son livre Science de l’organisation du travail, fondement du management. /
  13. – Robert Schiller, « L’économie est-elle une science ? », La Tribune, 30 décembre 2013. Voir également Didier Harpagès, « L'économie est-elle une science ? » /
  14. – Claude Mouchot, Méthodologie économique, Hachette, 1997. /
  15. – Instrumentalisées, la psychologie et la sociologie – pour ne citer qu’elles – conduisent aux techniques telles que le marketing, la publicité, les relations publiques. /
  16. – Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle, 1954 (réédité en 2008 chez Economica). /
  17. – Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain, Seuil, 2004. /
  18. – Joël Decarsin, « Le capitalisme est l’arbre qui cache la technique », Reporterre, 12 avril 2014. /
  19. – Joël Decarsin, « Définanciariser l'économie ? La véritable révolution intellectuelle », Le Monde, 19 décembre 2011. Je reprends l’idée que les réseaux électroniques érigent l'information en fondement du pouvoir économique. /
  20. On doit au philosophe belge Jean Baudet, l’invention de l’acronyme STI, pour Science-Technique-industrie. /
  21. Jacques Ellul, Le système technicien, 1977 (réédité en 2012 au Cherche midi). /
  22. Jacques Ellul, Théologie et technique. Pour une éthique de la non-puissance, Labor et Fides, 2014. /
  23. – Le dernier bond en matière d’intelligence artificielle est le deep learning : l’outil apprend par lui-même. /
  24. – Le système technicien est à la fois totalisant – englobant tous les champs de l’activité humaine, dans la sphère publique comme la vie privée – et totalitaire, au sens social du terme : adopté par tous ou presque. /
  25. – Je reviens plus loin longuement sur le fait que « l’homme moderne » ne reconnait pas l’inconscient comme instance créatrice et sur les conséquences qui découlent de cette posture. /
  26. – En 1944, Raymond Aron qualifie la politique moderne de « religion séculière », formule toujours bonne à méditer. /
  27. – Bernard Charbonneau résume ainsi le passage à la modernité – qu’il appelle « grande mue » : « On est athée aujourd’hui comme on était chrétien autrefois : non pas par conviction mais de naissance ». /
  28. – Gilbert Hottois, Le transhumanisme est-il un humanisme ?, Format Kindle, 2014. /
  29. – Un bon exemple : le biologiste Richard Dawkins, auteur en 2006 du bestseller The God Delusion, « L’illusion de Dieu » (traduit en France en 2008 par Pour en finir avec Dieu, Robert Laffont). /
  30. – Jacques Ellul, Les nouveaux possédés, 1973 (réédité en 2003 aux éditions des Mille et une nuits). /
  31. – Michel Cassé, « Ce qui fait courir le physicien, c’est le mirage des origines », Sciences et Avenir hors-série, Qu’est-ce que l’homme ? Cent scientifiques répondent, janvier-février 2012 (p. 8). /
  32. Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne. Rapport sur le savoir, Éditions de Minuit, 1979. /
  33. – Jacques Ellul, Les nouveaux possédés. /
  34. – Opérant une synthèse entre électronique et la théorie de l’information, Norbert Wiener définit la cybernétique en 1947 comme une « théorie entière de la commande et de la communication, aussi bien chez l'animal que dans la machine ». Depuis, le mot « cybernétique » a été progressivement remplacé par « robotique » et « informatique », mais, rendu populaire par les récits de science-fiction, le préfixe cyber inonde le vocabulaire. /
  35. – Les conférences Macy ont été initiées et financées par une fondation privée dans une visée philanthropique. /
  36. – La non-immixtion du gouvernement américain dans les conférences Macy ne signifie bien sûr pas que celui-ci n’initie pas des groupements similaires. On pense en particulier à la Rand Corporation, créée en 1945 par l’US Air Force et qui rassemble des dizaines de physiciens, mathématiciens, statisticiens, logiciens… /
  37. – A. Rosenblueth, N. Wiener, J. Bigelow, « Behaviour, Purpose and Theology », Philosophy of Science, 1943. /
  38. – Le mot « scientisme » apparaît pour la première fois en 1911 dans la Grande revue, connoté positivement. /
  39. – Fait au moins exception le livre de Marc Atteia : Le technoscientisme, totalitarisme contemporain, 2009. /
  40. – Daniel Bell, La Fin des idéologies : sur l’épuisement des idées politiques dans les années 1950, 1960. /
  41. – Il est significatif que la cybernétique, qui se donne pour objectif de modéliser les processus de la conscience, naisse en occident au moment où celui-ci cesse de se montrer réflexif sur ses valeurs. /
  42. – En ramenant les choses à Kant, je force le trait, le dualisme « sujet-objet » ayant cours bien avant lui. /
  43. – Principe diversement interprété, notamment en France. Isabelle Kalinowski (La science, profession et vocation, Agone, 2005) traduit Max Weber de façon plus conforme à sa pensée /
  44. – Entrée dans le langage commun, l’expression « intelligence artificielle » tend, à elle seule, à accréditer l’idée que l’intelligence « naturelle » est généralement assimilée à un simple développement algorithmique. /
  45. – Robert Nadeau, Vocabulaire technique et analytique de l'épistémologie, Presses Universitaires de France, 1999. /
  46. – Carl Gustav Jung, « Après la catastrophe », 1945 ; paru dans Aspects du drame contemporain (éditions Georg, Suisse, 1971, 1997). /
  47. – Je reproche à Jacques Ellul, emporté par sa dénonciation du scientisme freudien, d’avoir dévalué le concept d’inconscient (Frédéric Rognon, Générations d’Ellul, Soixante héritiers de la pensée de Jacques Ellul, Labor et Fides, 2012, p.120). /
  48. – De façon plus générale, le chercheur en sciences humaines pousse tellement la critique à son paroxysme qu’il la vide de sens. Je renvoie ici au récent ouvrage de Renaud Garcia fustigeant le néologisme « déconstruction » : Le désert de la critique. Déconstruction et politique. L’Échappée, 2015. /
  49. – Max Weber, Essai sur la théorie de la science, 1904-1917. Par « idéal-type », Weber entend un concept qui permet de théoriser un phénomène sans chercher y retrouver toujours et exactement les caractères attendus. /
  50. – Hans Georg Gadamer, Vérité et méthode, 1960 (Seuil, 1996). /
  51. – En France, Michel Serre et Serge Tisseron incarnent bien cette légitimation de l’idéologie technicienne. /
  52. – J’avance que l’objectivisme naît au tout début du XVème siècle à Florence, quand le peintre Masaccio introduit le procédé de la perspective à point de fuite central, incitant ensuite l’historien Leon Battista Alberti à définir la peinture comme une fenêtre ouverte sur le monde. Joël Decarsin, « Entre modernité fluide et modernité liquide », article à paraître en 2016 aux éditions de la Sorbonne dans un ouvrage collectif. /
  53. – Je renvoie bien sûr ici au concept de « fétichisme de la marchandise » énoncé par Marx. /
  54. – Jean Baudrillard, La société de consommation, Gallimard, 1970 (réédité en 1996). /
  55. – Jean Baudrillard, Le système des objets. La consommation des signes, Gallimard, 1968 (réédité en 1978).
  56. – Christopher Lasch, La culture du narcissisme, 1979 (Laffont 1981, Flammarion, 2008). /
  57. – Hartmut Rosa, Accélération : Une critique sociale du temps, 2005 (La Découverte, 2010, 2013). /
  58. – En 1946, dans La France contre les robots, Georges Bernanos écrit : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». Si on remplace « conspiration universelle » par « élan général », la formule devient pertinente. /
  59. – En comptant ses « amis » et « followers » par dizaines ou centaines, le geek obéit au commandement des techniques : « Tu aimeras ton lointain plus que toi-même ». La communication est le substitut de la communion. /
  60. – Les dernières pages du Sciences et Avenir hors-série, Qu’est-ce que l’homme ? Cent scientifiques répondent, déjà cité, sont confondantes de sentimentalisme : rien n’a changé depuis la naïveté d’Einstein. /
  61. – Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal, 1963 (Gallimard, 1966, 1997). /
  62. – Formule prononcée en 1991 par Georgina Dufoix, ministre de la Santé, dans l’affaire du sang contaminé. /
  63. – Propos de Kenneth Bainbridge à Robert Oppenheimer, deux physiciens ayant participé au projet Manhattan, tenu le 16 juillet 1945, après l’essai de la bombe atomique aux Etats-Unis, trois semaines avant Hiroshima. /
  64. – C’est notamment le cas de Claude Eatherly, qui pilotait l’avion de reconnaissance météo lors de la tragédie d’Hiroshima et avec qui Günther Anders a échangé une correspondance de 1959 à 1961. /
  65. – Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, 1956 (l'Encyclopédie des Nuisances, 2002). /
  66. – « Bill Gates est préoccupé par la superintelligence artificielle », Le Monde, 29 janvier 2015. Voir aussi « Intelligence artificielle : la science rongée par le mythe ». /
  67. – « Les 37 projets  d’Elon Musk contre les dangers de l’intelligence artificielle », Le Monde, 6 juillet 2015. /
  68. – Jacques Ellul, Pour qui, pour quoi travaillons nous ? (compilation de textes), La Table ronde, 2013. /
  69. – Jacques Ellul, Changer de révolution. L’inéluctable prolétariat, 1982 (réédition, La Table ronde, 2015). /
  70. – Majid Rahnema et Jean Robert, La puissance des pauvres, Actes Sud, 2008. /
  71. – Cédric Biagini, Guillaume Carnino, Célia Izoard, Pièces et main d’œuvre, La tyrannie technologique. Critique de la société numérique, L’Échappée, 2007. /
  72. – Theodor W. Adorno et Max Horkheimer ont ouvert cette voie avec Dialectique de la raison, ouvrage rédigé entre 1942 et 1969 (Gallimard, 1974, 1983). /
  73. – « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent », Évangile de Matthieu, 5 : 44. /
  74. – Carl Gustav Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient, 1933 (Folio, 1964, 1986). /
  75. – Carl Gustav Jung, Réponse à Job, 1952 (Buchet-Chastel, 1977, 2009). /
  76. – Jacques Ellul, La subversion du christianisme, 1984 (réédition, La Table ronde, 2012). /
  77. – Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs, 1966 (réédition, La Table ronde, 2013). /
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