« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Du scientisme aux savoirs vivants

Du scientisme aux savoirs vivants

Si la science n’est peut-être pas un problème en elle-même, il est au moins nécessaire, dans nos sociétés modernes, de diminuer fortement son aura et de cesser d’en faire « la » vérité. Il s’agit de retrouver un équilibre en la contrebalançant avec d’autres manières de comprendre notre monde.

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> Moins ! Journal romand d’écologie politique.

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A science montrerait-elle de telles tares qu’il faudrait l’abandonner ? Alors qu’elle ne consiste qu’en une manière de comprendre le monde parmi d’autres, subjective et limitée, sa prétention à l’universalité, à détenir « la » vérité, pose toute une série de problèmes.

Il en est de même avec sa tendance à produire toujours plus et à aller toujours plus loin.

Alors que l’on peut juger de la maturité d’une société à sa capacité à discerner le réalisable et le souhaitable, dans nos sociétés fondées sur la science et entraînées par un productivisme effréné, « tout ce qui est possible sera nécessairement réalisé », comme le proclame le loi de Gabor.

Le problème central de la science n’est pas celui d’une « mauvaise science » au service d’intérêts économiques et prête à falsifier des résultats, qui ferait de l’ombre à une « bonne science » respectueuse de l’esprit et de l’honnêteté scientifique.

La science en elle-même est un outil particulier et son utilisation − plutôt que d’autres moyens de connaissances − induit des résultats aussi particuliers que partiels.

Dans une société qui a déjà tendance à considérer l’être humain comme séparé − et supérieur − à la nature et qui peine à construire une vision d’ensemble, l’utilisation d’un outil analytique tend évidemment à augmenter ce biais.

La science ne consiste qu’en une manière de comprendre le monde parmi d’autres, subjective et limitée.

Si la science apprenait à reconnaître sa propre subjectivité, elle serait certainement moins problématique et pourrait alors apporter des éléments intéressants à l’humanité.

Si elle n’est peut-être pas un problème en elle-même, il est au moins nécessaire, dans nos sociétés modernes, de diminuer fortement son aura et de cesser d’en faire « la » vérité.

Il s’agit de l’utiliser de manière homéopathique et de retrouver un équilibre en la contrebalançant avec d’autres manières de comprendre notre monde.

 

LA NÉCESSAIRE TRANSPARENCE DE LA SCIENCE

 

Pour ce faire, le cadre général proposé par le mouvement pour la décroissance demeure plus valable que jamais : localisme, démocratie véritable, techniques simples et conviviales (au sens d’Ivan Illich), respect des limites, etc.

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L’article “Du scientisme aux savoirs vivants”, que nous publions ici dans son intégralité, est paru dans le numéro 13 de Moins ! (septembre-octobre 2014).

Ainsi, la science, la recherche et les universités doivent être beaucoup plus transparentes. En particulier, elles ne doivent pas être mises au service d’intérêts privés.

La recherche doit demeurer publique, et les financements privés des universités et centres de recherche doivent être abandonnés.

Les grandes entreprises devraient par contre cotiser obligatoirement à un « fonds pour la recherche », qui financerait cette dernière et qui serait géré par les collectivités.

La direction générale de cette « nouvelle recherche » doit évoluer profondément, dans ses méthodes comme dans ses buts.

Ces derniers ne doivent plus être définis principalement par la possibilité d’un profit, comme c’est le cas actuellement, c’est-à-dire par l’existence d’une future demande solvable, mais bien par les intérêts généraux des collectivités, ici comme au Sud, définis par les citoyens au travers de débats publics et de décisions collectives.

Ils ne doivent plus être focalisés sur la satisfaction des besoins matériels des individus, mais travailler à des équilibres qui incluent les différentes dimensions des êtres humains, de leurs sociétés et de leurs environnements.

Il s’agit de favoriser très largement les « low tech »[1]− Lire Philippe Bihouix, L’Âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, collection Anthropocène, 2014. / au détriment des « high tech », c’est-à-dire travailler à des technologies simples, peu gourmandes en énergie et en connaissances abstraites, décentralisées, à petite échelle, facilement compréhensibles et réparables par tout un chacun ou par des collectifs de petite taille.

Au contraire, les « mégatechnologies » (nucléaire, Organismes génétiquement modifiés[2]− Voir notre dossier « Les OGM peuvent-ils nourrir le monde ? » / , nanotechnologies, etc.) seront naturellement abandonnées.

Ce ne sont pas des experts ou des machines qui doivent prendre les décisions, mais les citoyens et les citoyennes.

Il sera cependant nécessaire de maintenir une recherche dans ces domaines afin de permettre la répartition et la gestion des erreurs déjà commises, comme le démantèlement des centrales et la gestion des déchets nucléaires.

Au niveau des moyens, les recherches de type « non-scientifique » devraient être valorisées autant que la recherche scientifique, cette dernière devant perdre en importance.

On valorisera ainsi les savoirs populaires, narratifs, les approches holistiques, spirituelles, sensitives, éthiques, etc., autant que les savoirs scientifiques.

Par exemple, on abandonnera la domination de l’approche scientifique à l’école, où, actuellement, ces branches sont dominantes, et où les matières non scientifiques (éducation physique, arts, etc.) tendent elles aussi à être abordées de manière scientifique.

De même pour la santé, où ce ne sont pas les seuls études scientifiques qui doivent décider de la pertinence d’un traitement ou d’une approche.

 

LE RÔLE DES EXPERTS SCIENTIFIQUES DOIT ÊTRE FORTEMENT LIMITÉ

 

Ainsi, le rôle des experts, et en particulier des experts scientifiques, doit être fortement diminué, pour redonner du pouvoir à tous.

Lors des prises de décisions collectives, si l’on estime que des experts doivent être consultés, on ne se limitera pas à des scientifiques, mais le panel sera élargi à d’autres approches.

Il s’agit de remettre au centre des processus décisionnels les dimensions de l’équilibre (plutôt que de la démesure), du raisonnable (plutôt que du rationnel) et du politique (plutôt que de l’économique), c’est-à-dire du débat et de la pesée des intérêts.

valoriser les connaissances Des sociétés « primitives » pour sortir du cul-de-sac civilisationnel dans lequel nous nous sommes engagés.

Ce ne sont pas des experts ou des machines qui doivent prendre les décisions, car leur prétendue objectivité cache (mal) les intérêts de certains, mais les citoyens et les citoyennes.

De manière générale, il faut considérer que la science n’est pas la seule et objective manière « juste » de comprendre le monde.

D’un côté, les connaissances scientifiques − toujours basées sur un travail collectif − doivent être reconnues patrimoine de l’humanité et partagées gratuitement (en supprimant les patentes et le droit d’auteur) avec les peuples du Sud qui en auraient le besoin, selon leurs demandes.

De l’autre, il s’agit de s’intéresser, d’utiliser et de valoriser les connaissances développées par d’autres sociétés − considérées à tort comme « primitives » − afin de sortir du cul-de-sac civilisationnel dans lequel nous nous sommes engagés.

Par la rédaction de Moins !

> Photo de Une : un scientifique extrait un cheveu de « llullaillaco Maiden », une momie inca préservée dans un état quasi-intact depuis plus de 500 ans.

 

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References

References
1 − Lire Philippe Bihouix, L’Âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, collection Anthropocène, 2014. /
2 − Voir notre dossier « Les OGM peuvent-ils nourrir le monde ? » /

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