« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Vincent Liegey : «L’ingénieur d’aujourd’hui répond aux besoins du système capitaliste et productiviste»

Vincent Liegey : «L’ingénieur d’aujourd’hui répond aux besoins du système capitaliste et productiviste»

A-t-on vraiment besoin d’ingénieurs ? Ces derniers répondent-ils aux besoins fondamentaux de la société tout entière ou à ceux, particuliers, du système capitaliste et productiviste ? Les ingénieurs œuvrent-ils à la défense des biens communs et de l’intérêt général ou à celle des intérêts privés ? Quels pourraient être aujourd’hui leurs responsabilités et leur rôle ? Et peut-on être ingénieur et décroissant ? C’est à toutes ces questions – et à bien d’autres – que répond Vincent Liegey, ingénieur de formation, chercheur interdisciplinaire, et l’un des porte-paroles les plus en vue du mouvement de la décroissance. 

 * * * 

Sciences Critiques − Quelle est votre définition de « l’ingénieur » ?

Vincent Liegey – Il y a principalement deux définitions communes. Je vais commencer par ingénieur comme « titre ». Titre qui a d’ailleurs, je crois, perdu un peu de son prestige. Je me rappelle lorsque j’étais plus jeune et que je me dirigeais vers une école d’ingénieur, l’ingénieur était quelqu’un de respecté, au même titre qu’un médecin ou un juge.

Au-delà du titre, l’ingénieur était celui qui était capable d’apporter des réponses techniques à des problèmes afin de répondre à des questions d’intérêt général, à des besoins fondamentaux. On voulait résoudre un problème et l’ingénieur avait une certaine expertise et une certaine connaissance pour y répondre.

 

Quel regard portez-vous sur les ingénieurs d’aujourd’hui ?

Le problème fondamental de l’ingénieur d’aujourd’hui, c’est que son expertise technique ne répond pas aux besoins fondamentaux de la société, mais aux besoins d’un système économique particulier orienté vers la croissance, le profit à court terme. Nous nous rendons compte que l’ingénieur, tel qu’il est dans notre monde capitaliste et productiviste, arrive une fois que les décisions stratégiques des organisations sont prises.

L’ingénieur est alors la personne qui arrive presque en fin de chaîne – sans oublier, bien entendu, les ouvriers qui sont véritablement au bout. Il n’est jamais sollicité, ne participe que trop peu aux discussions, réflexions et prises de décisions sur des questions comme « quels sont nos besoins ? » et « quel est le rôle de la technique dans la réponse à ces besoins ? ».

 

Comment expliquez-vous que l’ingénieur, aujourd’hui, soit relégué « en fin de chaîne », comme vous le dites ?

Je crois que cela est lié à l’économicisation de notre société. Nous sommes passés d’une société où l’économie était encastrée – c’est ce qu’explique l’économiste Karl Polanyi – à une société où elle s’est petit à petit désencastrée, pour devenir une valeur autonome. Ce qui fait que, par exemple, là où l’ingénieur avait vocation à créer un produit qui était facile d’usage, réparable, convivial, modulable, flexible, il a aujourd’hui pour rôle de répondre à un cahier des charges défini selon des raisons économiques.

 

L’ingénieur d’aujourd’hui répond aux besoins du système capitaliste et productiviste.

 

Si l’on prend une machine à laver des années 1950, sur de nombreux aspects et notamment son cycle de vie, elle était beaucoup plus écologique que celles fabriquées aujourd’hui. Il y a derrière tout cela la question de l’obsolescence programmée. On ne dira pas à un ingénieur : « Il faudrait que ta machine ait un pic de casse à ce niveau-là », on va lui dire :  « N’investis pas trop, de toute manière elle deviendra obsolète pour des raisons culturelles avant qu’elle ne casse ». Donc, là, l’obsolescence programmée est avant tout culturelle et l’on pousse l’ingénieur, avec des moyens limités, à faire des choses qui ne relèvent pas du bon sens.

De la même manière, si l’on prend le cas des organismes génétiquement modifiés (OGM), l’ingénieur a développé une expertise technique, non pas pour plus d’autonomie ou de qualité, mais à des fins d’appropriation du vivant dans des logiques de marché. Là aussi, on se rend compte que l’expertise technique qu’un ingénieur peut apporter est utilisée à des fins purement capitalistes, et non pas pour répondre à un intérêt général. Et je pourrais prendre beaucoup d’autres exemples comme celui-là.

 

 

> Vincent Liégey est ingénieur, chercheur interdisciplinaire, essayiste et conférencier. Il est objecteur de croissance et prône une transition démocratique et sereine vers de nouveaux modèles de société basés sur la décroissance, la convivialité et l’autonomie. / Crédit : Dorina Ruzsovics. 

 

 

Selon-vous, les ingénieurs ont-ils conscience des répercussions de leur travail, de leurs productions ?

Historiquement, non. L’ingénieur n’a pas vu les choses se dégrader au fil des années. Je pense avoir été l’une des dernières générations à avoir été dans cette fuite en avant de la religion de l’innovation, du « technoscientisme », qui faisait que nous avions une fascination pour les solutions techniques. En effet, intellectuellement, il y a quelque chose de très stimulant et même jouissif d’être dans le « toujours-plus-de-technique », qui est très fort chez les ingénieurs.

Mais, aujourd’hui, on arrive à un tournant. Nous voyons arriver une nouvelle génération qui bouscule les choses. Quand je discute avec des chefs d’entreprises, certains me disent : « Je recrute des ingénieurs, mais je n’arrive pas à les tenir, ils se barrent. » Parce que ce qu’on leur demande de faire ne correspond plus à leur éthique, leur approche de la société. Alors que, pour les gens de ma génération – j’ai été diplômé en 2004 –, il n’y avait pas d’espace pour poser des questions. C’était extrêmement mal vu de se demander « pourquoi doit-on faire ceci ? » ou « quel sens cela a-t-il ? ».

Pour revenir sur le versant historique, je crois que, depuis le début de la Révolution industrielle, l’absence de conscience des répercussions de notre travail sur la société s’est considérablement approfondie. Approfondissement explicable, ces dernières décennies, par la victoire, d’un point de vue politique et culturel, du néolibéralisme et de toutes les croyances qu’il véhicule . Mais aussi d’un partitionnement des sciences et d’une division du travail toujours plus forts. C’est arrivé petit à petit.

 

Aujourd’hui, lorsque l’on discute avec des ingénieurs qui bossent dans des grosses boites, aucun n’a une vision globale des produits sur lesquels il travaille.

 

Je vais prendre un exemple que j’ai connu personnellement au sein de la SNCF[1]– Vincent Liegey a été cadre de la sécurité ferroviaire à la gare d’Austerlitz, à Paris. . Les cadres, historiquement, étaient des cheminots. Ils pratiquaient un grand nombre de métiers différents à la SNCF et avaient une connaissance et une compréhension globales de ce qu’est un système ferroviaire, des risques attenants et de la manière d’y palier. Lorsqu’ils se retrouvaient dans des positions stratégiques, leur expérience et leur réflexion leur permettaient de faire face à la situation en étant conséquent, c’est-à-dire en privilégiant l’approche systémique.

Ces cadres ont progressivement été remplacés par des gens qui sortaient d’écoles de commerce et de marketing. Ceux-là n’ont aucune connaissance de ce qu’est un système ferroviaire mais ils se retrouvent pourtant à gérer l’entreprise à l’aide de tableaux Excel. Ces cadres vont prendre des décisions totalement absurdes parce que basées sur l’illusion de la rationalité économique ; une illusion totalement irrationnelle par ailleurs. Dès lors, ceux qui ont une véritable compétence dans la gestion du système ferroviaire se voient contraints de trouver des solutions techniques pour éviter des accidents ferroviaires et autres potentielles catastrophes qui peuvent en être la conséquence…

On retrouve cela à peu près partout. C’est la même histoire à propos du nucléaire ou dans le monde de l’automobile. Aujourd’hui, lorsque l’on discute avec des ingénieurs qui bossent dans des grosses boites, aucun n’a une vision globale des produits sur lesquels il travaille.

 

 

Cela me rappelle le « Projet Manhattan » et son secret bien gardé. Des milliers de personnes travaillaient directement à la mise au point de la bombe nucléaire, sans savoir qu’ils bossaient dessus. Nous sommes dans la généralisation totale de ce modèle.

Cela dit, il n’y a pas que les ingénieurs. On retrouve ce phénomène de perte de conscience des répercussions sociales du travail chez des gens qui bossent, par exemple, dans le monde médical ou dans le marketing. Ces derniers peuvent véritablement être bien intentionnés quand ils proposent de réaliser une étude sur les réactions du cerveau humain par rapport à des stimuli commerciaux ; étude dont les bénéfices sociaux – accroître l’efficacité marchande – sont largement discutables.

Aujourd’hui, demandez à des chercheurs extrêmement brillants – comme ceux qui œuvrent dans les laboratoires du Massachusetts Institute of Technology (MIT) –, ils ne savent pas quelles sont les implications de leur projet de recherche. Ce sont des professeurs « Frankenstein » en herbe, qui jouent avec le feu sans s’en rendre forcément compte parce que non formés à se poser des questions éthiques, des questions sur le sens de leur travail. Et le tout est alimenté par les ambitions personnelles, le projet de carrière, par des rémunérations importantes, une certaine pression sociale, un statut, un imaginaire mais aussi, plus prosaïquement, la peur de perdre son emploi.

 

Finalement, a-t-on vraiment besoin d’ingénieurs ?

Est-ce qu’on a besoin d’experts ? Est-ce qu’on a besoin de spécialisation dans nos sociétés ? Je dirais que non en tant que décroissant et lecteur, entre autres, d’Ivan Illich. Je pense qu’un monde sans ingénieur n’est pas pensable, mais il faut surtout penser un monde où tout le monde est ingénieur… et ingénieux. Un monde où les connaissances sont partagées. C’est pour ça que nous travaillons beaucoup sur les low-tech et l’open source, avec une logique de réappropriation des connaissances et en suivant aussi la réflexion d’Illich autour des « seuils de contre-productivité » : à partir du moment où une technique est développée et que l’on a besoin d’experts pour la contrôler, c’est que, quelque part, on a déjà dépassé un seuil de contre-productivité. Quand on en arrive là, c’est que la technologie en question a franchi un stade où son appropriation démocratique n’est plus possible, car elle est accaparée par un petit nombre d’individus.

 

Je pense qu’un monde sans ingénieur n’est pas pensable, mais il faut penser un monde où tout le monde est ingénieur… et ingénieux.

 

Donc, je dirais que nous n’avons pas spécialement besoin d’ingénieurs, comme nous n’aurions peut-être pas besoin d’avoir des médecins si l’on réinvestissait une culture de vie saine, la connaissance de notre propre corps, voire d’automédication. Cela dit, il est possible de trouver des équilibres sans tomber dans la sur-spécialisation qu’on connaît aujourd’hui, via laquelle on peut fabriquer des téléphones portables sans être capable d’en comprendre les impacts sociaux, psychologiques, technologiques sur nos sociétés et nos imaginaires.

On pourrait tout de même atteindre des équilibres dans la spécialisation. Et peut-être penser un monde où des gens se spécialisent à un moment donné sur un certain nombre de connaissances, de savoir-faire, d’analyses, tout en restant arrimées à la société, non pas pour créer des choses dans le but d’imposer une forme de domination mais, au contraire, pour éclairer des prises de décisions démocratiques ou de délibération citoyenne.

 

Est-ce que le cadre capitaliste est suffisant pour comprendre les dérives du métier d’ingénieur que vous pointez ?

Cela ne suffit pas, parce que je crois qu’il y a à la fois le capitalisme, mais aussi le productivisme, l’extractivisme et le technoscientisme[2]NDLR : Lire notre « Trois questions à » Yves Cochet : « Ce qu’il faut combattre, c’est l’esprti productiviste et scientiste », 13 octobre 2019. . Ces pulsions morbides sont tout à fait cohérentes et en synergie avec le capitalisme. Il y a derrière ces « ismes » la pulsion de domination de la nature et le déni de notre dimension d’espèce vivante. C’est un déni de la mort, donc de la vie. Je crois que l’étape ultime, que l’on est en train de vivre aujourd’hui, se retrouve dans le transhumanisme[3]NDLR : Voir notre Dossier spécial sur le transhumanisme : Le transhumanisme à l’épreuve du réel, 18 juillet 2018. . Ces gens représentent nos vrais ennemis idéologiques. Avec le transhumanisme, il y a l’envie de sortir de la condition d’une espèce vivante pour devenir immortel en dépassant les lois de la nature.

 

L’un des enjeux de la décroissance, c’est véritablement de remettre au cœur de nos débats la question de la mort. 

 

On retrouve cela dans le capitalisme qui, à travers ses pulsions d’accumulation et de « toujours-plus », comme le disait l’économiste Bernard Maris, nous amène vers une forme de quête inconsciente de l’immortalité : « J’aurais accumulé suffisamment pour m’acheter l’immortalité ». Je crois que l’un des enjeux de la décroissance et, plus largement, d’une autre réflexion sur nos rapports à la nature, à nos dominations, c’est véritablement de remettre au cœur de nos débats la question de la mort, de se réapproprier la question de notre finitude et du sens des limites.

Je dirais que repenser le rôle de l’ingénieur participe de cela, car l’ingénieur s’est aussi embarqué dans la dynamique du « toujours-plus ». Mais, historiquement, l’ingénieur-artisan n’était pas nécessairement dans le toujours-plus de technologie ou de technique, il était davantage dans le savoir-faire et le bon sens. Lorsqu’on a commencé à jouer avec le microscopique, que ce soit avec l’atome ou les nanotechnologies, on a délaissé des formes de coopération avec la nature pour rentrer complètement dans la manipulation du vivant et cette illusion de contrôle.

 

 

Le monument en hommage aux liquidateurs de la centrale de Tchernobyl (en Ukraine), devant le sarcophage renfermant le réacteur n°4, accidenté en 1986. / Crédit : Rixard – Wikicommons.

 

 

Il en va de même avec cette folie qu’est l’extractivisme. L’accès à une quantité monstrueuse d’énergie, à travers les fossiles, nous a mené à consommer, en l’espace de quelques générations, ce que la planète a accumulé sur des millions, voire des dizaines de millions d’années. Là, il y a eu un changement d’échelle dans le rapport que l’on entretient à la nature, à notre propre vie et notre finitude. C’est ce qui nous a conduit à l’hubris. Et les ingénieurs ont bien entendu participé à cette hubris, surtout depuis 1950 et l’avènement de la société du pétrole.

Reposer ces questions du sens et des limites, c’est commencer à sortir de l’hubris, à s’autolimiter, à s’interdire un certain nombres de techniques, de technologies, qui sont en réalité toxiques et dangereuses. Même si elles peuvent répondre dans un premier temps à des besoins naturels, elles vont générer toujours plus de problèmes[4]NDLR : Lire notre « Trois questions à » Patrick Chastenet : « Le progrès technique soulève plus de problèmes qu’il n’en résout », 15 septembre 2020. – en créant des organisations technocratiques, par exemple.

 

Avec les fossiles, nous avons eu accès à l’accumulation de millions d’années d’énergie solaire. Avec le nucléaire, en quelques générations seulement, on va créer un bourbier pour des milliers d’années.

 

C’est le cas du nucléaire. Le fait d’avoir développé l’énergie nucléaire nous oblige à mettre en place des systèmes totalitaires sur plusieurs générations pour pouvoir seulement « gérer » le risque lié à la production de cette énergie et de ses déchets. C’est ridicule, car la production d’énergie nucléaire va se limiter à quelques décennies. En revanche, la gestion des conséquences de ces quelques décennies va s’étaler sur des milliers, des dizaines voire des centaines de milliers d’années.

Là, nous renversons totalement ce que j’évoquais en termes d’ordre de grandeur dans notre rapport aux énergies fossiles : en quelques générations, nous avons eu accès à l’accumulation de millions d’années d’énergie solaire et, avec le nucléaire, en quelques générations, on va créer un bourbier pour des milliers d’années. On trouve ici une excellente illustration des seuils de contre-productivité. On voit clairement, dans cette pulsion morbide du contrôle de la nature[5]NDLR : Lire notre « Trois questions à » Geneviève Azam : « Abandonner le délire prométhéen d’une maîtrise infinie du monde », 15 septembre 2018. , comment cette dernière nous rappelle à nos limites. Et nous le payons très cher.

 

Aujourd’hui, quel serait le rôle d’un ingénieur responsable ?

Ce sont des réflexions que l’on porte dans le cadre du projet « Repenser le rôle de l’ingénieur » que l’on conduit à Budapest avec une dizaine d’élèves ingénieurs. Nous avons mis en place des ateliers participatifs pour repenser ce rôle. Les ingénieurs, bien entendu, peuvent y participer, mais pas seulement eux. Nous partons d’un objet de consommation que l’on a aujourd’hui et nous nous demandons si l’on en a vraiment besoin. Nous nous inspirons directement des réflexions que nous avons avancées dans Projet de Décroissance (Editions Utopia, 2013), et autour de la notion de « Dotation Inconditionnelle d’Autonomie » : comment répondre aux besoins fondamentaux – à définir démocratiquement – de toutes et tous ? Nous nous posons plein de questions sur nos habitudes et nos usages avant d’arriver aux questions techniques.

Par exemple, si l’on parle de la voiture électrique. En a-t-on besoin ? L’ingénieur a ici un rôle à jouer pour identifier des ordres de grandeur sur l’impact environnemental et social réel de la voiture électrique et les partager avec la population concernée. Que ce soit l’impact sur le travail, l’extraction nécessaire de matières premières ou la pollution engendrée, etc. Avec cette approche, l’ingénieur est complètement dans une démarche d’éducation populaire. Il n’est plus dans sa tour d’ivoire, isolé du reste d’une société à qui l’on dit que la solution c’est la bagnole électrique.

L’ingénieur devrait dire : « Attention, on peut faire le choix démocratique de la voiture électrique mais voilà ce que cela veut dire pour notre société : ce sont des mines de lithium en Bolivie, c’est de l’électricité majoritairement produite avec du charbon, ce sont des difficultés pour le recyclage des batteries, et ainsi de suite. » Et, sachant cela, a-t-on vraiment envie d’avoir la voiture électrique ? Est-ce que l’on a besoin même d’avoir une voiture ?

L’ingénieur est, je crois, celui qui doit poser la question : « Est-ce qu’on à besoin de ceci ou de cela ? ». Mais ça peut aussi être le rôle des économistes ou des sociologues, et plus largement de toutes ces intelligences que l’on a développées de manière individuelle, sectorisée, partitionnée. Il faut faire sauter ce verrou au service de l’intelligence collective, en partageant une vision globale, chacun apportant son éclairage.

 

Selon vous, dans notre monde capitaliste avancé, l’ingénieur n’est-il pas déjà largement prolétarisé, c’est-à-dire dépossédé de lui-même, par l’hyper-spécialisation des tâches, la soumission au marché, aux normes, aux lois, aux machines, par une perte de savoir-faire, et une impossibilité radicale de définir les fins de son travail ?

Évidemment qu’il y a un énorme problème. C’est la discussion que nous menons avec les élèves ingénieurs par rapport à leur formation, sur l’absence de cours de philosophie[6]NDLR : Lire notre Grand Entretien avec Jean-Marc Lévy-Leblond : « Il n’y a pas de maîtrise démocratique de la science », 19 décembre 2015. , d’éthique voire même d’économie au sens noble du terme – c’est-à-dire apprendre autre chose que faire le bilan comptable d’une entreprise ou le modèle économique d’une start-up totalement bidon. Et puis aussi, je crois que c’est très paradoxal, mais il y a pour moi une perte de culture générale scientifique ; par exemple sur ce qu’est la loi de l’entropie ou sur des phénomènes physiques très simples. On se rend compte qu’ils sont très vite limités du fait de formations qui les orientent plus vers des rôles de managers.

Je dirais encore plus : ils ont trop peu de rapports directs avec la matière, avec les processus de fabrication, avec les techniques. Ce qui fait qu’un ingénieur mécanique aujourd’hui ne sait pas forcément comment fonctionne un vélo, comment le réparer. C’est tout de même problématique ! Alors que toute sa vie durant, il va se retrouver devant un écran d’ordinateur à faire du calcul « éléments finis » pour optimiser un cadre de vélo. Nous sommes là face à des situations délirantes où on les déresponsabilise totalement. C’est aussi l’une des forces du capitalisme : un citoyen dépossédé d’une compréhension globale des enjeux est fondamentalement docile.

 

L’absence de vision globale nous fait atteindre un seuil de contre-productivité sans même que nous nous en rendions compte.

 

Aujourd’hui, le partitionnement des sciences a fabriqué des gens fondamentalement hétéronomes par rapport à ce qu’ils font. Par exemple, si un ingénieur en chimie rencontre un ingénieur en matériaux, ils vont parler de la pièce sur laquelle ils travaillent tous les deux, mais ils ne vont pas se comprendre, parce qu’ils ont une approche et des lectures théoriques totalement différentes. Ils seront incapables de parler ensemble, alors que ces deux approches sont foncièrement complémentaires.

Avec l’exemple d’un outil high-tech, comme le téléphone dit « intelligent », il va y avoir, au sein de l’entreprise qui le produit, une incapacité globale de comprendre la manière dont il fonctionne réellement. Chaque ingénieur va connaître le domaine spécifique dans lequel il travaille ; il va y avoir le spécialiste des aimants, le spécialiste des écrans, le spécialiste du gyroscope, de la caméra, etc. Mais, globalement, ils ne vont jamais faire le lien entre ces domaines. Et encore moins sur l’impact psychologique, social et culturel de cette technologie.

L’absence de vision globale nous fait atteindre un seuil de contre-productivité sans même que nous nous en rendions compte. Si on poursuit l’exemple du portable et d’Internet, qui sont des techniques sensées améliorer nos capacités de communication, nous voyons bien que le Big Data, croisé avec des logiques de marketing dont l’objectif est d’optimiser l’efficacité des messages publicitaires, mène à un enfermement de tout le monde dans sa bulle de vérité.

 

 

« Au Bistro », huile sur toile, de Jean Béraud (1849-1935). / Wikicommons.

 

 

Je crois d’ailleurs que nous étions mieux informés avant, quand nous n’avions pas ce type de technologies. Nous allions au bistrot du coin, et l’on rencontrait l’altérité. On discutait avec des gens qui ne pensaient pas comme nous, on se tapait sur la gueule, mais au moins on se rencontrait. Aujourd’hui, on ne se rencontre plus. A tel point que si l’on rencontre quelqu’un qui ne pense plus comme nous, on est particulièrement choqué. Pourquoi ? Parce que, quand on est sur un réseau dit « social », on est dans notre bulle de vérité. J’arrive à dire, en rigolant, que je ne vais plus sur Facebook parce lorsque j’y vais, je ne retrouve que les articles écrits par moi-même et mes copains, ce qui est d’un appauvrissement intellectuel et culturel effroyable. On en est venu à créer des situations de guerre civile cognitive.

C’est pour cela qu’il faut de la transdisciplinarité. Il faut que l’ingénieur qui travaille sur le portable ait aussi conscience, par exemple, du rôle psychologique et social du dispositif qu’il participe à créer. Avec notre coopérative Cargonomia, à Budapest, on bosse beaucoup en recherche-action, donc avec des formes de sciences inclusives, participatives[7]NDLR : Lire le texte de François Veillerette et Christian Vélot, Promouvoir la recherche participative, 8 février 2017. , où tout le monde est chercheur. On y remet beaucoup en cause les figures de l’expert ou du pseudo-expert ; on y assume les limites de la rationalité parce que, par moment, l’ingénieur peut faire preuve d’excès de rationalité.

 

Que peuvent faire les « ingénieurs critiques » aujourd’hui pour changer les choses : se rassembler, démissionner, boycotter, passer à l’action directe, violente ou non ?

C’est compliqué. Par exemple, j’ai voulu porter le projet de coopérative que je coordonne aujourd’hui à Budapest avec des élèves ingénieurs parce que j’ai senti, ces dernières années, une accélération dans le questionnement du rôle de l’ingénieur dans la société. Je pense qu’il y a un mal-être grandissant chez les plus jeunes ingénieurs, qui peut commencer même dès l’école.

Comme je le disais, intellectuellement, culturellement et émotionnellement, un nombre de plus en plus grand d’entre eux sont en rupture avec ce qu’on leur demande de faire. Ils le vivent parfois très mal. Ils se retrouvent démunis face à ce désarroi parce qu’ils ne savent pas quoi faire à la place. Parce que la société n’est pas organisée pour faire autrement, parce que les enseignements restent d’un autre temps. C’est très compliqué d’organiser la transition.

 

Intellectuellement, culturellement et émotionnellement, un nombre de plus en plus grand de jeunes ingénieurs sont en rupture avec ce qu’on leur demande de faire.

 

Alors, il va falloir ralentir, se poser et réfléchir. J’invite ces ingénieurs en souffrance à faire ce que l’on est en train de faire, à réfléchir à la mise en place d’ateliers participatifs – avec des ingénieurs, des étudiants, des non-ingénieurs – et à développer des questionnements dans leur activité d’ingénieur. De notre côté, nous avons mis au point une méthodologie en trois étapes, à travers trois questionnements : premièrement, « quels rôles donne-t-on actuellement à l’ingénieur ? » ; deuxièmement, « idéalement, quel devrait être le rôle de l’ingénieur ? » ; et dernièrement, « quelle transition vers ce nouveau rôle doit-on opérer ? »

Je suis justement aujourd’hui en train de parcourir les écoles d’ingénieurs pour l’affiner, la partager auprès des élèves et questionner les professeurs à ce sujet. En sachant que c’est très violent aussi pour les professeurs, parce qu’il sont démunis face à ce questionnement. Ils ont une routine, des habitudes, des compétences qui ne correspondent plus forcément aux enjeux actuels. Quelque part, je dirais qu’il faut faire preuve de bienveillance, de patience, de dialogue, et y aller étape par étape, de manière collective, en expérimentant. C’est en ralentissant que l’on peut aller vite.

 

Est-ce suffisant ?

On ne peut pas aller plus vite que la musique. Je pense qu’il y aura des moments d’accélération lorsque l’on fera face à des catastrophes. Et nous y sommes. Je crois qu’on est en train de gagner cette victoire culturelle. L’enjeu, c’est que la « pédagogie des catastrophes » s’impose face à la « stratégie du choc ». C’est-à-dire que, face aux catastrophes écologiques et sociales à venir, ce ne soit pas le néolibéralisme qui en profite pour intensifier la domination de ses logiques – c’est ce qu’explique très bien Naomi Klein dans son livre éponyme.

 

Il faut que la pédagogie des catastrophes s’impose face à la stratégie du choc.

 

Aujourd’hui, je crois qu’on amorce un virage là-dessus. Les catastrophes s’accumulant, de plus en plus de jeunes font un pas de côté. Il n’y a qu’à voir le « Manifeste étudiant pour un Réveil Écologique », signé par près de 30 000 étudiants. Il est d’une lucidité et d’une critique importante, à la fois concernant les enseignements qu’ils reçoivent, mais aussi à propos du capitalisme, du productivisme, du néolibéralisme et de l’organisation du monde du travail tel qu’il est aujourd’hui, notamment avec les multinationales. Il y a donc vraiment une radicalité – au sens noble du terme –, c’est-à-dire un retour à la racine du problème, qui montre que, si l’on ne sort pas de ce système dominant, on ne pourra pas répondre aux défis du XXIème siècle.

 

Que pensez-vous des « low-tech » ?

Je me retrouve tout à fait dans l’approche des low-tech, mais je pense qu’il nous faut éviter une posture idéologique autour d’elles. Au même titre que pour les termes de « décroissance » ou d’« effondrement », c’est un slogan provocateur très intéressant parce que nous sommes dans la religion de l’innovation et du toujours plus de « high-tech ». Le terme de « low tech » prend le contre-pied de tout cela. Il nous amène à reposer la question « qu’est-ce qu’être efficace ? » et, plus généralement, à réévaluer en profondeur notre rapport à la technique et aux processus de fabrication.

Mais je dirais qu’avant de parler de low-tech, il faut revenir à la question fondamentale du sens de notre production. Très souvent, si dès le départ on se pose les bonnes questions[8]NDLR : Lire la tribune libre de Mehdi K. Benslimane, Les sciences (se) posent-elles (toujours) les bonnes questions ?, 20 juin 2021. , la question « low-tech » ou « high-tech », et la question de la technique, deviennent très facile à résoudre, presque secondaires.

En revanche, la question du choix de notre production reste très compliquée sur un plan philosophique ou politique. Par exemple : « Comment relocaliser sans perdre les bons effets d’échelles ? » ou « Pour des dimensions de plaisir et d’épanouissement, comment mettre plus d’artisanat dans notre société sans perdre les bons effets d’échelles ? » Il n’y a pas de réponse unique à ces questions. Ce sont des choix de société qui peuvent beaucoup varier en fonction des territoires et des collectivités.

 

 

(Crédit : Low Tech Lab / CC BY)

 

 

On peut dire qu’il est intéressant d’avoir des fabriques de vélos dans chaque ville ou dans chaque région, ou de dire qu’il est plus intéressant de fabriquer telle pièce de vélo de manière artisanale plutôt que de manière industrielle. Pour ce genre d’exemple, il n’y a pas de solution unique. Nous sommes face à des choix politiques avec des paramètres philosophiques, sociaux, psychologiques à prendre en compte. Les paramètres techniques viennent dans un second temps.

Je dirais donc que le « low-tech » est intéressant si, justement, il nous amène à poser ces questions philosophiques et politiques. L’enjeu aujourd’hui, c’est vraiment de repenser ce dont on a besoin et de se demander si l’on peut changer nos habitudes de consommation, de partage et de mise en commun, mettre en place un autre rapport à la technique, aux outils, aux savoir-faire…

Pour reprendre l’exemple de la machine à laver : ne pourrait-on pas l’avoir en commun ? Si c’est possible, ensuite seulement arrivent les questions techniques. Est-ce mieux d’avoir une machine à laver en commun que l’on fait tourner une fois par semaine avec une grande capacité ou d’avoir de petites machines à laver avec lesquelles chacun lave son linge à la suite ? Quelle est la consommation d’énergie optimale d’une machine à laver ? Quelles sont les pièces les plus exposées ? Pour certaines d’entre elles, comme le tambour, est-ce que l’on sait en fabriquer un qui peut durer cent ans ? Et quels sont les impacts sociaux et culturels liés à ces choix ? Suis-je prêt à laver mes sous-vêtements avec ceux du voisin ?

 

Quels sont aujourd’hui les blocages à l’avènement d’un « ingénieur décroissant » ?

Je dirais que les blocages résident dans le manque de temps pour s’asseoir, réfléchir et dialoguer ensemble, ingénieurs et non-ingénieurs. Avec le format d’atelier mis en place à Cargonomia, les ingénieurs peuvent être les facilitateurs des débats et proposer des choix politiques, sociaux et techniques, puisqu’au préalable ils ont travaillé et préparé le terrain à ces réflexions. Et les non-ingénieurs, éclairés par ce travail préalable, sont là pour s’approprier et débattre des questions de société autour du sens de la production.

 

Il va falloir ralentir, se poser et réfléchir.

 

Il y a aussi ce dont nous discutions autour des problèmes de la formation des ingénieurs et du rôle qu’ils tiennent. « À quels intérêts répondent les ingénieurs ? », « quels sont les buts de leur formation ? ». Lorsque l’on pose ces questions à des ingénieurs comme à des non-ingénieurs, très vite on voit apparaître un consensus pour dire que l’ingénieur est au service d’un système économique bien particulier, et qu’il est vraiment la rustine technique palliative à des prises de décisions qui sont un non-sens complet.

Dans une société décroissante, relocalisée mais ouverte, dans une société davantage orientée vers l’artisanat, les low-tech, vers des modes de vie autonomes, tout le monde serait un peu ingénieur. La personne qui se passionne pour la menuiserie serait plutôt ingénieur en menuiserie. La personne qui se passionne pour l’agroforesterie serait plus ingénieur dans ce domaine. L’enjeu fondamental est de partager ses savoir-faire afin de faire vivre la démocratie, en se réappropriant les questionnements suivants : « Qu’est-ce que l’on produit ? Pour quel usage ? », et seulement après : « Comment ? ».

Propos recueillis par Gary Libot, journaliste / Sciences Critiques.

 

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References

References
1 – Vincent Liegey a été cadre de la sécurité ferroviaire à la gare d’Austerlitz, à Paris.
2 NDLR : Lire notre « Trois questions à » Yves Cochet : « Ce qu’il faut combattre, c’est l’esprti productiviste et scientiste », 13 octobre 2019.
3 NDLR : Voir notre Dossier spécial sur le transhumanisme : Le transhumanisme à l’épreuve du réel, 18 juillet 2018.
4 NDLR : Lire notre « Trois questions à » Patrick Chastenet : « Le progrès technique soulève plus de problèmes qu’il n’en résout », 15 septembre 2020.
5 NDLR : Lire notre « Trois questions à » Geneviève Azam : « Abandonner le délire prométhéen d’une maîtrise infinie du monde », 15 septembre 2018.
6 NDLR : Lire notre Grand Entretien avec Jean-Marc Lévy-Leblond : « Il n’y a pas de maîtrise démocratique de la science », 19 décembre 2015.
7 NDLR : Lire le texte de François Veillerette et Christian Vélot, Promouvoir la recherche participative, 8 février 2017.
8 NDLR : Lire la tribune libre de Mehdi K. Benslimane, Les sciences (se) posent-elles (toujours) les bonnes questions ?, 20 juin 2021.

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