« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

L’imagination au laboratoire !
par Sylvie Catellin

Le succès du mot « sérendipité » est un symptôme du malaise que ressentent les chercheurs face aux transformations contemporaines des conditions de la recherche. L’usage actuel du terme, mettant l’accent sur le hasard ou la chance, empêche de saisir les enjeux épistémologiques et politiques dont il est porteur. Aujourd’hui, ce mot prend la valeur d’un concept, essentiel pour dire l’importance de la liberté, de la subjectivité et du dialogue dans la découverte, et pour défendre une conception humaniste du savoir.

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> Sylvie Catellin, maître de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication au Centre d'Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines à l'Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, auteure de "Sérendipité. Du conte au concept" (Seuil, 2014). / Crédit DR.

L

E MOT « sérendipité » vient de l’anglais « serendipity », néologisme forgé au XVIIIème siècle par l’écrivain Horace Walpole, d’après un conte persan − Voyages et aventures des trois princes de Serendip 1 −, et qu’il a défini, non sans ambiguïté, comme la faculté de découvrir « par hasard et sagacité » des choses que l’on ne cherchait pas. 2

Il est étonnant que ce mot issu d’un conte millénaire ait migré dans le domaine des sciences au début du XXème siècle. Que signifiait-il pour les scientifiques anglo-saxons qui l’ont adopté ? Et aujourd’hui pour ceux qui le découvrent grâce au web ?

Depuis les années 2000, le mot « sérendipité » a rencontré un succès remarquable, qui va en s’amplifiant, aussi bien dans les sciences de la nature, de l’homme et de la société, que dans les champs de l’art et de l’innovation technologique.

Mais, de la définition léguée par Walpole, la postérité n’a retenu souvent qu’une définition écourtée et simplifiée : la découverte par hasard ou la découverte de ce que l’on ne cherchait pas.

Or, à bien y regarder, découvrir ce que l’on ne cherchait pas, c’est un peu une tautologie. La découverte renvoie à quelque chose de caché ou d’inconnu. Or, ce que l’on ne connaît pas, on ne peut pas le chercher, puisqu’on ne sait pas ce qu’il faut chercher.

Le hasard joue un rôle, certes, mais l’essentiel réside dans la surprise qu’il cause et surtout dans l'interprétation que l'observateur en imagine.

La recherche ne peut pas déterminer absolument ce qu’elle cherche, et encore moins ce qu’elle va trouver. Les découvertes importantes sont toujours inattendues. Et quand un scientifique sait précisément ce qu’il cherche, c’est qu’il l’a déjà découvert intellectuellement, par hypothèse ou par un raisonnement imaginatif.

Quant à l’expression « découverte par hasard », elle ne fait qu’appauvrir la notion. Elle occulte ce que le mot « sérendipité » désigne véritablement et qui est au cœur du processus de découverte.

 

 

Les scientifiques savent très bien que le hasard ne suffit pas. 3 Le hasard joue un rôle, certes, mais l’essentiel réside dans la surprise qu’il cause, dans l’attention que l’observateur y prête, et surtout dans l’interprétation qu’il en imagine. Autrement dit, ce hasard-là doit être transformé en information. Or, seule une conscience réfléchie en est capable.

En fait, l’accent mis sur le hasard est à la fois trompeur et révélateur. Car il souligne la dimension imprévisible et non-planifiable de la sérendipité. Et, en cela, il est profondément révélateur du besoin de liberté dans la recherche, alors même que nous vivons dans un monde ultra-rationalisé où tout doit être prévu et contrôlé, où les programmes de recherche sont planifiés en fonction d’objectifs pré-définis, nuisibles à la créativité. 4

Le hasard est profondément révélateur du besoin de liberté dans la recherche, alors même que nous vivons dans un monde ultra-rationalisé où tout doit être prévu et contrôlé.

Le succès du mot « sérendipité » est un symptôme culturel, un symptôme du malaise que ressentent les chercheurs face aux transformations contemporaines des conditions de la recherche. Mais l’usage actuel du terme, mettant l’accent sur le hasard ou la chance, empêche de saisir les enjeux épistémologiques et politiques dont il est porteur.

Pour comprendre le sens profond du mot « sérendipité », il nous faut remonter au conte qui en est à l’origine, au sens que Walpole lui a donné, aux textes littéraires et savants qui en ont travaillé le sens.

Aujourd’hui, ce mot venu d’un conte ancestral prend la valeur d’un concept, essentiel pour dire l’importance de la liberté, de la subjectivité et du dialogue dans la découverte, et pour défendre une conception humaniste du savoir.

 

LES FICTIONS A L'ORIGINE DE LA SÉRENDIPITÉ

 

Dans le conte persan, dont s’est inspiré Walpole, les trois Princes de Serendip − l’actuel Sri Lanka − parviennent à décrire un animal rien qu’en repérant et en analysant les traces qu’il a laissées derrière lui, traces fonctionnant comme des indices. On a là un prototype du récit d’enquête, qui a circulé avec plusieurs variantes en Inde et au Moyen-Orient 5, avant d’arriver en Europe par le port de Venise au XVIème siècle.

La sérendipité implique un dialogue entre la raison et l’imagination. Le pouvoir de découvrir découle de cette interaction.

Que raconte-t-il ? Au cours d’un voyage, trois frères croisent un chamelier qui a perdu l’un de ses animaux. Est-ce que par hasard vous ne l’auriez pas vu ? Le premier des frères demande s’il est boiteux, le deuxième s’il est borgne, le troisième s’il a perdu une dent.

Plus tard, lorsqu’ils sont interrogés pour savoir comment ils ont pu décrire le chameau de manière aussi précise sans l’avoir vu, ils expliquent que des traces de pas d’une profondeur inégale leur ont fait savoir qu’il était boiteux ; que l’herbe broutée d’un seul côté du chemin, alors qu’elle était meilleure de l’autre, leur a fait savoir qu’il était borgne ; et qu’il était édenté parce qu’on voyait des petites bouchées d’herbe à moitié mâchée le long du chemin…

 

 

Ce conte retient également l’attention de Voltaire, qui en tire une adaptation magistrale dans Zadig ou la destinée (1748). 6 En s’inspirant de la science de son temps, Voltaire transforme l’art d’interpréter les traces ou indices en méthode d’enquête, mettant ainsi l’accent sur les modalités de la découverte.

Tandis que Walpole invente un mot qui désigne le raisonnement imaginatif à l’origine de la découverte et souligne son caractère inattendu, « accidentel », Voltaire, lui, rationalise le processus − Zadig analyse, prend des mesures, compare, met en relation les données observées − et parle de « profond et subtil discernement ».

Dans les sciences, le processus de découverte ou d’invention commence le plus souvent par l’observation d’un phénomène inattendu qui contredit une règle établie, ou d’un paradoxe qui suscite l’étonnement.

La sérendipité implique un dialogue entre la raison et l’imagination. Le pouvoir de découvrir découle de cette interaction.

Par la suite, alors que le mot « sérendipité » reste en sommeil dans la volumineuse correspondance de Walpole − il ne sera redécouvert qu’à la fin du XIXème siècle −, l’idée de sérendipité circule avec Zadig.

L’histoire de Zadig est dans toutes les mémoires de ceux qui, au XIXème siècle, écrivains ou savants, s’intéressent à cette forme de raisonnement capable de remonter aux causes à partir des effets. Bien des écrivains s’en inspirent − Honoré de Balzac, Edgar Allan Poe, William Wilkie Collins, etc. − pour inventer les formes modernes du récit d’enquête et la figure du détective, tout en dialoguant avec les théories scientifiques de leur temps.

 

DE LA FICTION AUX SCIENCES

 

En Angleterre, le biologiste darwinien Thomas Huxley se réfère directement à la « méthode de Zadig » pour expliquer les fondements de la paléontologie. 7 Aux Etats-Unis, le philosophe et sémioticien Charles Sanders Peirce formalise ce mode de raisonnement imaginatif en le nommant « abduction » (hypothèse explicative), tandis que Sigmund Freud s’en sert pour reconstruire des chaînes causales par la psychanalyse et l’appelle « association d’idées incidentes ».

Sans la curiosité, sans la réceptivité à l’inattendu, sans l’attention nourrie de savoir et d’expérience du chercheur, sans la liberté d’imaginer une raison à ce qui étonne, point de découverte.

En France, Louis Pasteur et Claude Bernard décrivent de manière très précise la sérendipité − sans connaître le mot − quand ils réfléchissent à leur manière de découvrir.

L’idée de sérendipité se déplace de la fiction vers les sciences, de la paléontologie à la médecine, en passant par la sémiotique et la psychanalyse, toutes sciences qui pratiquent l’interprétation des traces comme indices et remontent des effets vers les causes.

L’historien Carlo Ginzburg a montré comment ce modèle épistémologique, qu’il a appelé « paradigme de l’indice », est apparu silencieusement dans les sciences humaines à la fin du XIXème siècle, en soulignant que l’on n’y avait pas suffisamment prêté attention. 8

Or, la fiction a été un vecteur privilégié de l’émergence de ce paradigme et des savoirs qui le constituent, en un moment culturel où science et littérature sont dissociées mais ne s’opposent pas encore et dialoguent entre elles.

 

 

Contre toute attente, le mot « sérendipité » entre dans le vocabulaire scientifique au XXème siècle, et se popularise, parce qu’il intègre justement le rôle de la subjectivité, de l’intuition 9, de l’imagination, sans l’opposer à la raison.

Son succès dans les milieux scientifiques anglo-saxons, après sa redécouverte par des bibliophiles britanniques, est un symptôme, au début du XXème siècle, de la séparation sciences/humanités 10, tout comme le succès du mot français au tournant du XXIème siècle est une réaction au renforcement de cette dissociation par la séparation entre humanités et sciences humaines et sociales.

On ne peut pas planifier la recherche fondamentale, pas plus qu’on ne peut programmer l’art ou la littérature, car les grandes découvertes se nourrissent de l’inattendu.

Le physiologiste Walter Bradford Cannon et le sociologue Robert King Merton ont été les deux figures-clés du transfert du mot et ils ont chacun diffusé une conception nuancée de la notion.

Cannon a mis l’accent sur le vécu de l’expérience subjective, sur l’intuition, sur les connaissances conscientes ou non-conscientes du chercheur, sollicitées par des faits ou des événements imprévus, tandis que Merton a rattaché la sérendipité au fait accidentel, à l’anomalie qui entre en contradiction avec les données établies.

Dans les sciences, le processus de découverte ou d’invention commence, en effet, le plus souvent par l’observation d’un phénomène inattendu qui contredit une règle établie, ou d’un paradoxe qui suscite l’étonnement : le verre qui tombe mais ne se casse pas 11, la colle qui ne colle pas 12, le caoutchouc qui ne fond pas à la chaleur 13, etc.

 

« D'ABORD IMAGINER, ENSUITE PROUVER »

 

Prenons un exemple qui montre aussi comment science et art peuvent se conjuguer. Il arrive que la prise de conscience d’un phénomène surprenant fasse resurgir un souvenir ou une sensation. Or, les hypothèses ou les intuitions proviennent d’associations d’idées, d’éléments de connaissance parfois non conscients qui se combinent et s’associent.

Ce fut le cas pour Katharine Payne, qui fit une découverte majeure sur la communication des éléphants dans les années 1980. Cette chercheure américaine a commencé par étudier la musique à l’Université Cornell avant de rencontrer et d’épouser un bio-acousticien.

Tous deux se sont lancés dans l’étude du chant des baleines à bosse, pendant une trentaine d’années, et ils ont pu découvrir, entre autres, les sons uniques émis par ces baleines, la complexité de leurs répertoires vocaux d’un groupe à l’autre, et leur évolution.

La sérendipité est la capacité humaine à s'étonner et à y prêter attention, qui pousse à enquêter et ouvre les portes de la créativité.

Par la suite, Katharine Payne s’est intéressée aux éléphants. Lors d’un séjour d’une semaine au zoo de Portland, en 1984, elle enregistre les sons émis par les éléphants. En y repensant plus tard, elle réalise, à sa propre surprise, qu’elle n’a pas entendu grand chose mais qu’elle a ressenti des vibrations, et cette sensation lui évoque aussitôt un souvenir lointain, celui des vibrations émises par l’orgue de l’église où elle chantait dans sa jeunesse. Quand l’organiste jouait, plus les notes étaient basses plus les vibrations emplissaient la chapelle, et lorsqu’il cessait de jouer, le son se propageait encore. Elle fait alors le rapprochement. L’idée lui est venue que les éléphants pouvaient communiquer à de très basses fréquences, à des fréquences que les êtres humains ne peuvent pas entendre mais qu’ils peuvent ressentir (moins de 20 Hz).

Suite à cette découverte, un vaste projet de recherche a été lancé et on a pu vérifier que les éléphants communiquent bien entre eux par infrasons, ce qui leur permet, entre autres, de coordonner leurs déplacements sur de très longues distances. 14

 

 

On voit bien que ce qui compte n’est pas le hasard mais la surprise de l’observateur. Un phénomène ou une donnée inattendue surprend et réclame l’attention. Il y a la prise de conscience d’une bizarrerie, d’une anomalie. Mais ce n’est que le prélude de la découverte. L’élément accidentel ou l’anomalie n’est que le point de départ.

Prêter attention à ce qui surprend et en prendre conscience...

Sans la curiosité, sans la réceptivité à l’inattendu, sans l’attention nourrie de savoir et d’expérience du chercheur, sans la liberté d’imaginer une raison à ce qui étonne, point de sérendipité, point de découverte. Tout au plus une occasion manquée, qui serait d’ailleurs passée inaperçue. « D'abord imaginer, ensuite prouver », disait le mathématicien George Polya.

La sérendipité n’est donc en aucun cas une posture qui consisterait à s’en remettre au hasard ou à la chance − au sens de « fortuité ». Elle implique une posture attentive et réfléchie, la posture des princes de Serendip. On pourrait la définir aussi comme la capacité humaine à s’étonner et à y prêter attention, qui pousse à enquêter et ouvre les portes de la créativité.

Lorsque Alexander Fleming prend la parole à la une du New York Times, le 4 juillet 1949, et fait connaître le mot « sérendipité » au public, il s’en sert avant tout pour affirmer le besoin de liberté des chercheurs : « On ne peut pas planifier la recherche fondamentale, dit-il, pas plus qu’on ne peut programmer l’art ou la littérature, car les grandes découvertes se nourrissent de l’inattendu. » 15

Dans le contexte du grand débat sur la politique scientifique américaine de l’après-guerre, ce qui est en jeu, c’est la reconnaissance de la part de créativité dans la recherche, et le besoin de liberté du scientifique vis-à-vis du politique et des dirigeants qui programment et financent la recherche.

... puis imaginer une raison à ce qui étonne.

Un débat analogue avait eu lieu en France, dans les années précédant la création du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), notamment entre le physicien Jean Perrin et le chimiste Henry Le Chatelier. La vision d’une science désintéressée, libre, dédiée en priorité à la production des connaissances, s’opposait à la conception utilitaire de la science industrielle ou appliquée, dirigée. 16

Le mot « sérendipité » n’a pas été employé par Perrin − il n’apparaît en français qu’au début des années 1950 −, mais l’idée est bien présente dans son discours. Tout comme Fleming, il compare à maintes reprises l’activité scientifique et la création artistique pour justifier la liberté dont les chercheurs doivent disposer.

 

LIBERTÉ ET CRÉATIVITÉ

 

Prêter attention à ce qui surprend et en prendre conscience, puis imaginer une raison à ce qui étonne : la démarche sérendipienne peut sembler évidente. Elle ne l’est pas.

Lorsqu’un chercheur préfère ses constructions théoriques aux démentis que lui offre la singularité des faits observés, il ne risque pas d’être surpris par l’inattendu. Paradoxalement, les savoirs transmis peuvent bloquer l’imagination. Être capable de se laisser surprendre implique la remise en question des acquis, des pré-supposés théoriques ou des idées pré-conçues partagées par une communauté.

Être capable de se laisser surprendre implique la remise en question des acquis, des pré-supposés théoriques ou des idées pré-conçues partagées par une communauté.

Beaucoup peuvent hésiter et renoncer à entreprendre une recherche exploratoire incertaine, à enquêter hors des sentiers battus. Par manque de temps, par manque de moyens, mais aussi par manque de liberté lorsque l’organisation pour laquelle on travaille n’y incite pas ou ne le permet pas.

Or, l’histoire des découvertes montre, au contraire, qu’il est indispensable de s’écarter de ce qui est déjà connu. Et la sérendipité, en ce sens, est capable de faire bouger les paradigmes disciplinaires, les manières de voir, les représentations du monde. Elle permet de découvrir de nouvelles relations entre des objets, ou de construire un nouveau regard sur des objets nouveaux.

 

 

Prenons un autre exemple pour illustrer ce point : les travaux d’Hervé Vaucheret, directeur de recherche à l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA), sur les organismes génétiquement modifiés (OGM). 17 Pendant sa thèse, il y a 25 ans, il travaillait dans le cadre d’une recherche visant à améliorer les plantes. Une recherche finalisée, qui consistait à chercher à augmenter l’expression d’un gène qui code pour une fonction importante.

Or, il s’est aperçu qu’en augmentant l’expression du gène, on obtenait l’effet opposé, à savoir qu’on annulait l’expression de ce gène dans une proportion non-négligeable de plantes transgéniques. Un phénomène paradoxal !

Tous les chercheurs s’en étaient aperçu, mais la plupart n’y prêtaient pas attention. Ils étudiaient les plantes qui exprimaient le transgène introduit et jetaient les autres, sans chercher à comprendre les raisons de ce phénomène.

L’histoire des découvertes montre qu’il est indispensable de s’écarter de ce qui est déjà connu, de faire bouger les paradigmes disciplinaires, les manières de voir, les représentations du monde.

Hervé Vaucheret, lui, a été très surpris et en a fait son sujet de recherche, avec quelques autres chercheurs de par le monde. Parce qu’ils étaient curieux, mais aussi parce qu’ils ont eu la liberté de creuser cette question, alors qu’au départ ce n’était pas le but de la recherche.

Aujourd’hui, comme le fait remarquer Vaucheret, un projet de recherche portant sur un tel phénomène, considéré comme anecdotique et non bloquant, ne serait pas retenu. Il faudrait fournir un calendrier prévisionnel de résultats, alors que c’est bien évidemment impossible pour une recherche exploratoire.

Or, cette poignée de chercheurs a découvert l’existence d’un mécanisme de réaction immunitaire différent de celui que Louis Pasteur a mis en évidence chez les mammifères.

La plante n’a pas de système immunitaire basé sur les anticorps. Dès lors qu’on introduit un gène supplémentaire, un transgène, et même si l’organisme l’intègre, il le reconnaît comme quelque chose d’étranger, du « non-soi ». La réaction immédiate est une tentative de contrôle de ce non-soi, a priori dangereux, par activation du mécanisme de défense que la plante utilise habituellement pour neutraliser les agents pathogènes qui l’attaquent − virus ou bactéries. Ce mécanisme biologique, jusqu’alors insoupçonné, basé sur les petits ARN (acide ribonucléique), a pour effet d’empêcher l’expression des gènes de l’agresseur.

« Il y a 25 ans, écrit Hervé Vaucheret, l’idée qu’un nouveau caractère pouvait être induit sous la pression de l’environnement et transmis à sa descendance était considérée comme hérétique. Aujourd’hui, dès lors qu’un phénomène ne trouve pas une explication génétique simple et logique, on entend dire que la cause doit en être épigénétique et mettre en jeu des petits ARN. » 18

Reconnaître la centralité de la sérendipité dans les processus créatifs implique de prendre en compte la part de subjectivité, d’imagination, d’inconscient dans la production des savoirs.

Actuellement, la régulation épigénétique de l’expression des gènes par les petits ARN occupe une place de premier rang en biologie et offre un nouveau champ d’application pour le traitement de maladies génétiques ou de pathologies infectieuses.

Ces exemples, et bien d’autres, montrent tous que la sérendipité est le véritable moteur de la découverte. Reconnaître sa centralité dans les processus créatifs implique de prendre en compte le besoin de liberté des chercheurs, mais aussi la part de subjectivité, d’imagination, d’inconscient dans la production des savoirs.

Imagination appréhendée non pas comme un obstacle à la raison – ce qui a contribué à développer le mythe de l’objectivité pure 19 – mais, au contraire, comme une ressource, une compétence humaine forgée par l’éducation et la culture, l’expérience et la réflexivité.

 

POURQUOI LA SÉRENDIPITÉ EST-ELLE
SI PEU VISIBLE DANS LES SCIENCES ?

 

Notamment parce que les scientifiques rationalisent a posteriori le processus de découverte. Les contraintes de la publication imposent en effet des normes 20. Le « je » est proscrit. Un résultat scientifique doit être obtenu et présenté selon un formalisme rigoureux. Les conclusions sont présentées comme dérivant de façon directe et logique de l’hypothèse de départ.

Pourquoi ne pas introduire une clause de sérendipité dans les contrats, qui permettrait, sous certaines conditions, de changer d’orientation au cours d’une recherche ?

Du coup, les éléments inattendus, surprenants, les erreurs, les facteurs inconnus qui ont donné des résultats sont passés sous silence. Toute trace de subjectivité est éliminée, a fortiori les indices de sérendipité.

Par ailleurs, les modes actuels de gestion et de management de la recherche privilégient le productivisme, le court-termisme, la pré-définition des buts et une accentuation considérable de la division du travail. 21 Or, ces politiques sont nuisibles à la créativité et à la sérendipité.

Il est donc nécessaire d’explorer des voies nouvelles où la liberté et la créativité du chercheur prennent le pas sur la programmation de la recherche. Pourquoi ne pas introduire, par exemple, une clause de sérendipité dans les contrats, qui permettrait, sous certaines conditions, de changer d’orientation au cours d’une recherche ?

Je vais conclure en soulignant que, bien sûr, on ne peut pas prévoir ni planifier la sérendipité, mais qu’on peut en revanche la stimuler et la favoriser : par des environnements ouverts aux échanges 22, par des espaces à idées qui stimulent le questionnement personnel, les chemins buissonniers, par la liberté d’entreprendre des recherches exploratoires, par le dialogue entre chercheurs de disciplines différentes et aussi par la démarche indisciplinaire, qui élabore une recherche à partir d’un questionnement personnel en utilisant et en croisant librement les savoirs disciplinarisés 23, mais en s’écartant des disciplines lorsque celles-ci menacent de bloquer la pensée.

Sylvie Catellin

> Dessin « Eurêcka » : Arlindi 1999 / Licence CC.
> Photo « Post-it » : Raysonho / Licence CC.
> Image « Point d'interrogation renversé » : AngryParsley / Licence CC.

 

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 EN DÉCEMBRE-JANVIER

Quels rapports la science entretient-elle avec la nature ?

Par Christian Godin

Philosophe, maître de conférences de philosophie à l'Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand.

 

ET

 

Je ne doute pas,
donc je ne pense pas

Par André Bellon

Polytechnicien, président de l'Association pour une Constituante, auteur de Ceci n'est pas une dictature (Les mille et une nuits, 2011).

 

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Notes:

  1. − Mailly (le Chevalier de), Voyages et Aventures des trois Princes de Sarendip, traduits du persan par le Chevalier de Mailly, Paris, Pierre Prault, 1719. /
  2. − Horace Walpole invente et définit le mot « serendipity » dans une lettre à son ami Horace Mann. The letters of Horace Walpole, Fourth Earl of Orford, edited by P. Cunningham, London, Richard Bentley and Son, 1891, 9 vol. ; To Sir Horace Mann, Jan. 28, 1754, vol. II, pp. 364-366. /
  3. NDLR : Lire la tribune libre de Jean-Michel Besnier, Transhumanistes contre bioconservateurs, 25 février 2016. /
  4. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Jacques Testart : « Il faut prendre le mal à la racine », 30 mai 2017. /
  5. − On trouve des variantes de ce conte dans le Talmud, dans des récits indiens, persans, arabes, dans les Mille et une nuits, etc. /
  6. − Voir le chapitre trois, Le chien et le cheval. /
  7. − Thomas H. Huxley, « On the method of Zadig : Retrospective Prophecy as a Function of Science », Nineteenth Century 7, 1880, p. 929-940 ; rééd. dans Science and Culture, and Other Essays, London, Macmillan, 1881, pp. 128-148. /
  8. − Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, n° 6, 1980, pp. 2-44. /
  9. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Mohammed Taleb, « Oser les indisciplines de l'intuition », 16 mai 2016. /
  10. NDLR : Lire la tribune libre du collectif Pièces et Main-d'Oeuvre (PMO), « Les deux cultures », ou la défaite des humanités, 25 septembre 2016. /
  11. − Invention de la vitrocéramique. /
  12. − Invention du « Post-it ». /
  13. − Découverte de la vulcanisation. /
  14. − Katy Payne, Silent Thunder : In the Presence of Elephants, New York, Simon & Schuster, 1998. /
  15. The New York Times, « Penicillin Discoverer Calls For Free Path for Research », « Dr Fleming Urges Science Freedom », par Robert K. Plumb, 4 juillet 1949, p. 1 et p. 10. Traduction personnelle. /
  16. NDLR : Lire le texte d'Alexandre Grothendieck, Allons-nous continuer la recherche scientifique ?, 20 juin 2017. /
  17. − Voir notre dossier : Les OGM peuvent-ils nourrir le monde ?, 23 mai 2015. /
  18. − Hervé Vaucheret, « Réflexions sur les "poubelles de la transgenèse". De l’inexplicable à l’explication passe-partout », La sérendipité : une dynamique pour la recherche, deuxième séminaire de recherche coopérative, Espaces Marx, CERSA-CNRS, FDC, 31 mars 2012. /
  19. NDLR : Lire le texte du Groupe Oblomoff, Pourquoi il ne faut pas sauver la recherche scientifique, 4 mars 2015. /
  20. NDLR : Lire notre « Trois questions à... » avec Roland Gori, « La démocratie dans la recherche n'est pas pour demain », 27 septembre 2017. /
  21. NDLR : Lire le texte de Geneviève Azam, Dominique Bourg et Jacques Testart, Subordonner les technosciences à l'éthique, 15 février 2017. /
  22. NDLR : Lire le texte de François Veillerette et Christian Vélot, Promouvoir la recherche participative, 8 février 2017. /
  23. − Sylvie Catellin et Laurent Loty, « Sérendipité et indisciplinarité », Hermès, 67, « Interdisciplinarité : entre disciplines et indiscipline », 2013, pp. 32-40. /

5 commentaires

  1. Je suis bien d’accord avec les conclusions de cet article pour m’insurger contre toute restriction de la liberté et la créativité du chercheur au nom d’une programmation de la recherche par définition stérile et absurde. Si le chercheur savait ce qu’il doit trouver, il n’aurait pas à chercher. En revanche, je ne pense pas que la sérendipité, ou fortuité, ait quoi que ce soit à voir avec le problème.

    D’abord, le terme de fortuité fait référence au hasard, c’est-à-dire à une notion totalement dépourvue d’objectivité. Un énoncé probabiliste du type « il y a 2 chances sur 3 qu’il pleuve demain » n’est pas réfutable puisque le lendemain, qu’il pleuve ou non, nous ne serons pas plus renseignés sur la probabilité de pleuvoir de la veille. Qu’il désigne la contingence (Le coup du sort …) ou le désordre apparent (La probabilité que…), le hasard ne répond pas au critère de l’objectivité (K Popper) qui démarque la science de la croyance. Bref, l’usage du hasard qui désigne notre ignorance devrait être proscrit de l’arsenal d’un scientifique qui s’efforce d’expliquer le monde.

    Ensuite, la méthode scientifique repose sur une démarche spéculative qui ne laisse guère de place à la fortuité. Le chercheur émet une conjecture et s’efforce de la réfuter par l’expérience (explication) quand c’est possible ou par la recherche de causes dans la nature (interprétation). C’est la réfutation des conjectures et des théories qui fait progresser la science et non leur corroboration. Un chercheur ne peut être surpris par un évènement fortuit alors que son rôle est d’attendre et de provoquer l’inattendu qu’il doit expliquer. C’est en faisant entrave à la réfutation que toute programmation de la recherche sclérose l’imagination des chercheurs. Pour être financé, le chercheur doit faire miroiter des conjectures et il est plus incité à les corroborer qu’à les réfuter. Sur ce point, la recherche anglo-saxonne en sciences de la terre frise souvent la science-fiction.

    Enfin, c’est lors de l’utilisation du savoir scientifique que la fortuité joue un rôle. Mais, nous sommes alors sur le domaine de praticien et non sur celui du chercheur : un médecin qui veut découvrir la maladie dont souffre son patient ou un prospecteur qui désire découvrir un gisement. Il ne s’agit plus d’expliquer le monde mais de rattacher par abduction (via des indices) un objet du monde à un savoir fini mais incomplet. Dans ce cas, la fortuité a un sens puisqu’elle conduit à découvrir quelque chose de nouveau car non répertorié dans ce savoir (Une nouvelle maladie ou un nouveau type de gisement). Par extension, la fortuité joue le même rôle en recherche appliquée qu’elle soit technologique ou méthodologique. Mais, elle n’a guère de sens en science au sens strict.

    Bref, les découvertes fortuites parsèment l’utilisation du savoir (Pratique, recherche appliquée) dont elles pointent les défauts. Mais, la fortuité n’a pas de sens en recherche pure confrontée par nature à l’inattendu. De plus, même pour la pratique d’un savoir, c’est-à-dire là où la fortuité joue un rôle, il vaut mieux ne pas trop évoquer le concept. Un financeur n’apprécie pas de payer pour des activités dont la productivité est trop liée au « hasard » (entre guillemets).

  2. Texte très intéressant. Est-il possible SVP d’en obtenir une version imprimable, je souhaiterais le faire travailler lors d’un séminaire doctoral ?
    Merci d’avance.

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