« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Pour un droit à la recherche
par Collectif

Pour nous, chercheurs et chercheuses en sciences sociales, la judiciarisation de la recherche commence à être un vrai problème. Elle est le témoignage d’un front large pour la déstabilisation de nos professions. Au côté de la criminalisation du mouvement social, c'est aujourd'hui la criminalisation des sciences humaines qui menace. Nous ne sommes pas uniquement des fonctionnaires d’État, nous sommes les sentinelles du présent. Et ce rôle qui est le nôtre est toujours un peu plus menacé. Ne nous contentons pas d’observer.

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« Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. »

Manuel Valls

 

> Tribune libre collective, dont vous trouverez tous les co-signataires au bas de l'article.

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EPUIS les attentats de novembre 2015 qui ont frappé la ville de Paris, les chercheurs et les chercheuses en Sciences sociales éprouvent de plus en plus de difficultés à enquêter sur des sujets sensibles où la porosité entre la délinquance et le terrorisme est devenue la norme.

Suite à l’appel du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) à enquêter « sur tous les sujets pouvant relever des questions posées à nos sociétés par les attentats et leurs conséquences, et ouvrant la voie à des solutions nouvelles – sociales, techniques, numériques », on s’est également demandé, dans le monde académique, de quelles tutelles et de quels droits le chercheur ou la chercheuse peut-il bénéficier ?

Surtout si on suppose qu’un chercheur ou une chercheuse en Sciences sociales est considéré par la juridiction comme fonctionnaire avec tous les devoirs que cela implique – y compris celui de porter plainte dans le cas où il a connaissance d’un fait criminel.

Et si le chercheur est un fonctionnaire d’État – ou, pour les précaires, dont le travail est encadré par une institution publique –, que doit-il donc faire s’il lui arrive d’entrer en contact avec des situations illégales au fil de ses recherches ?

Il nous arrive, de plus en plus fréquemment, d’être appelés à comparaitre au tribunal pour alimenter les réquisitoires.

Ce qui vient en tête, c’est alors la comparaison avec le journaliste. En effet, dans l’exécution de son métier, le journaliste peut bénéficier de nombreux droits comme celui de la protection de ses sources.

Qu’en est-il du droit des chercheurs et chercheuses et des garanties légales de protection de leurs données ?

Il nous arrive en effet, de plus en plus fréquemment, d’être appelés à comparaitre au tribunal pour alimenter les réquisitoires. 1

 

REFUSER D'ENDOSSER LE RÔLE DE « SOCIOFLIC »

 

Dans ce contexte, de nombreux « experts » se retrouvent à faire face à un choix : soit collaborer et révéler les noms de leurs sources ou témoigner de leurs observations, soit refuser et en payer les conséquences (accusation de complicité ou de participation à différents chefs d’inculpation) ; soit de se faire auxiliaire de police et rompre l’accord éthique avec les populations étudiées, soit de refuser d’endosser le rôle de « socioflic ». 2

Ce problème est majeur. Et pourtant, il n’est jamais posé alors qu’il questionne directement l’éthique professionnelle et la garantie d’anonymat établissant le contrat moral entre l’enquêteur ou l’enquêtrice et les enquêtés et enquêtées.

C’est que l’époque exige bien plus des juges que des chercheurs, des condamnations que des explications, des prisons que des universités.

C’est que l’époque exige bien plus des juges que des chercheurs, des condamnations que des explications, des prisons que des universités.

Comme l’expliquait Bernard Lahire 3, il s’opère une confusion entre l’explication et l’excuse.

On obtient plus difficilement aujourd’hui une écoute sur la question du terrorisme, en pensant le contexte social 4 à l’aide de protocole d’enquête, que l’on accède aux médias en se focalisant sur des raisons psychologiques individuelles collectées sur la base d’interprétations douteuses ou en fantasmant des chocs de civilisations dans une métaphysique réactionnaire bien en vogue. Et, dans ce cas, on ne s’appuie pas sur une méthodologie de recherche mais sur une maîtrise des conditions de production des émotions.

 

Pour nous, chercheurs et chercheuses en Sciences sociales, la judiciarisation de la recherche commence à être un vrai problème à l’échelle internationale, témoignage d’un front large pour la déstabilisation de nos professions.

Sans forcément invoquer le bien triste cas du chercheur italien à l’Université de Cambridge, Giulio Regeni – qui a été tué en Égypte dans le contexte post-révolutionnaire pendant qu’il menait son enquête sur les syndicats autonomes –, on peut observer le cas de Roberta Chiroli, anthropologue de l’Université de Venise.

Depuis l’autonomie des universités, on observe une banalisation de l’intervention des forces de l’ordre, mettant en péril le principe moral de la franchise universitaire qui garantit à l’Université sa fonction critique d’État.

Pendant la rédaction de son mémoire de Master sur le mouvement « No Tav », elle a été interpellée suite à la manifestation du 14 juin 2013. Le tribunal de Turin l’a jugée moralement complice pour avoir utilisé le « nous participatif » dans la rédaction de sa thèse, donc condamnée à deux mois de prison.

Cette gradation, c’est le produit d’une idéologie du maintien de l’ordre qui touche nos établissements. Le corps universitaire fut pourtant, à une époque, relativement opposé à l’influence directe et matérielle de l’État sur la production des objets de recherche.

Depuis l’autonomie des universités, on observe une banalisation de l’intervention des forces de l’ordre sur accord des Présidents d’Université, mettant en péril le principe moral de la franchise universitaire qui garantit à l’Université sa fonction critique d’État, sa fonction critique de l’État.

Et nombreux sont les dispositifs − Groupement d’Intérêt Scientifique (GIS), Conventions Industrielles de Formation par la Recherche (CIFRE), Appels à projets régionaux, Plans Campus Régionaux, etc. −, dissimulés par l’austérité budgétaire 5, à influencer les orientations de la recherche vers l’acceptabilité sociale − énergie 6, nouvelles technologies 7, pédagogies numériques 8, patrimonialisation, etc. − dissuadant et délégitimant les terrains critiques en orientant sur les intérêts directs des collectivités ou du bassin économique.

 

DES SCIENCES HUMAINES CRIMINALISÉES

 

Dans un contexte où la conflictualité sociale augmente, où la pratique du blocage et de l’occupation sont réactivées, les chercheurs et chercheuses travaillant sur le changement social sont destinés à côtoyer celles et ceux qui participent au désordre. Que celui-ci soit condamné à l’illégalité ou non n’est pas question de science.

La défense de l’autonomie de la recherche devient un principe de solidarité.

C’est aujourd’hui, au côté de la criminalisation du mouvement social, la criminalisation des sciences humaines qui menace.

Et considérant, qui plus est, que les chercheurs et chercheuses travaillant sur ces questions, au plus près des terrains critiques, sont principalement de jeunes chercheurs et chercheuses, la défense de l’autonomie de la recherche devient alors un principe de solidarité devant incarner le commun minimal de la communauté scientifique.

 

 

Le temps est venu d’intervenir et de réclamer, pour les chercheurs et les chercheuses, les mêmes droits qu’ont les journalistes au nom de la liberté de la presse et de lutter ensemble, chercheurs et journalistes, pour leur extension.

Nous ne sommes pas uniquement des fonctionnaires d’État, nous sommes les sentinelles du présent. Et ce rôle qui est le nôtre est toujours un peu plus menacé.

Rappelons que les journalistes, eux aussi, voient leur droit sur la protection des sources se réduire comme peau de chagrin au nom de la « sauvegarde des intérêts fondamentaux de la Nation et la recherche des auteurs d’infractions » 9 dans un climat d’État d’urgence qui facilite les modalités de saisies des données ou la convocation à témoigner.

De notre côté, être formellement des fonctionnaires ou aspirants fonctionnaires nous impose d’observer des obligations qui peuvent être en contradiction avec les besoins de l’enquête.

Le statut de la recherche publique est censé nous protéger des intérêts extérieurs afin de conserver l’objectivité minimale nécessaire à l’exercice de notre profession.

Nous ne sommes pas uniquement des fonctionnaires d’État, nous sommes les sentinelles du présent. Et ce rôle qui est le nôtre est toujours un peu plus menacé. Ne nous contentons pas d’observer.

 

Signataires : Stefano Dorigo (anthropologue), Simon Le Roulley (sociologue), Manuel Cervera-Marzal (sociologue), Alessandro Stella (historien), Mathieu Uhel (géographe), Nicolas Bautès (géographe), Caroline Guibet-Lafaye (directrice de recherche au CNRS), Etienne Pénissat (chercheur au CNRS), Vincent Millou, (chercheur en théorie politique), Michel Barthélémy (sociologue), Pierre-Alain Clément, (politologue), Odile Hélier (retraitée), Christophe Baticle, (socio-anthropologue), Frédéric Neyrat, (sociologue), Sylvain Laurens, (sociologue), Jean Rivière, (géographe), Jean-Luc Gautero, (philosophe), Vanessa Codaccioni, (politologue), Olivier Filleule, (sociologue), François Boureau (sociologue), Sylvain Leder (économiste), Éric Soriano, (politologue), Julian Mischi, (sociologue), Philippe Corcuff (politologue), Céline Jouin (philosophe), Patrick Vassort (sociologue), Christian Laval (sociologue), Thomas Hippler (philosophe et historien), Cécile Pechu (sociologue), Irène Pereira (sociologue et philosophe), Renaud Laraigaon (géographe), Catherine Binon (ergonome), Bernard Tauvel (cadre de santé en psychiatrie), Marie-Elisabeth Handman, (anthropologue), Salvatore Palidda (sociologue), Laurence Boutinot (socio-anthropologue), Danielle Domergue-Cloarec (historien), Claire Donnet (sociologue), Clément Poutout (sociologue).

> Post-Scriptum : pour signer, envoyez votre nom et discipline à : droitalarecherche@yahoo.com. Ce texte, réécris à deux mains, s’appuie sur un texte plus long de Stefano Dorigo publié sur le site « Lundi matin ».

 

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 EN DÉCEMBRE-JANVIER

Quels rapports la science entretient-elle avec la nature ?

Par Christian Godin

Philosophe, maître de conférences de philosophie à l'Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand.

 

ET

 

Je ne doute pas,
donc je ne pense pas

Par André Bellon

Polytechnicien, président de l'Association pour une Constituante, auteur de Ceci n'est pas une dictature (Les mille et une nuits, 2011).

 

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Notes:

  1. − Sylvain Laurens et Frédéric Neyrat (dirs.), Enquêter, de quel droit : menaces sur l’enquête en sciences sociales, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2010. Voir à ce propos la recension : Emilie Saunier, « Sylvain Laurens, Frédéric Neyrat, Enquéter : de quel droit ?. Menaces sur l’enquête en sciences sociales », Lectures, 12 janvier 2011. /
  2. − Voir à propos de la fonction répressive de la recherche : René Lourau, Le gai savoir des sociologues, Paris, Union générale d’éditions, 1977. /
  3. − Bernard Lahire, Pour la sociologie : et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », 2016. /
  4. NDLR : Lire la tribune libre de Christian Laval, La sociologie contre le néolibéralisme, 28 février 2017. /
  5. NDLR : Lire la tribune libre d'Eric Berr et Léonard Moulin, La mise en marché de l'Université, 24 janvier 2017. /
  6. NDLR : Écouter notre émission de web-radio, Quelle politique énergétique pour la France ?, 14 avril 2017. /
  7. NDLR : Lire la tribune libre de Philippe Godard, La technologie est une politique, 4 septembre 2017. /
  8. NDLR : Lire la tribune libre de François Jarrige et Thomas Bouchet, L'université sous hypnose numérique, 17 octobre 2015. /
  9. − Voir le site du Conseil constitutionnel. /

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