« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Edgar Morin pense les mots de l’humanité
par Anna Carbonnel / Sciences Critiques

Penseur de la complexité, le sociologue et philosophe Edgar Morin élabore une œuvre foisonnante. Au cœur de ses réflexions, l'homme, la civilisation humaine, la nature, la vie, la connaissance, le langage, la logique... Davantage reconnu du grand public que du monde scientifique, l'auteur de La Méthode fournit pourtant, du haut de ses 96 ans, des clés de compréhension pour penser le devenir de l'humanité. Pour lui, la « communauté humaine » se dirige inéluctablement vers deux futurs antinomiques mais inséparés : l'un « catastrophique » et l'autre « euphorique ».

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C

'EST dans un amphithéâtre de l'Université Toulouse I-Capitole bondé que le sociologue et philosophe Edgar Morin a livré, au mois de mai dernier, quelques-unes de ses réflexions les plus roboratives sur « l'avenir de l'aventure humaine ».

Tout au long de sa conférence de près d'une heure, le penseur, âgé de 96 ans, a décrit de quelle façon, selon lui, la mondialisation entraîne l’humanité vers deux futurs antagonistes et également probables : l’un « catastrophique » et l’autre « euphorique ».

Pour Edgar Morin, le message est clair : l’humanisme sera une solution aux maux de l'humanité.

Pour Edgar Morin, le message est clair : l’humanisme sera une solution aux maux de l'humanité. Un discours aux airs de prophétie qui séduit un public averti et passionné, mais qui peut rendre sceptiques les chercheurs les plus conventionnels.

C'est pourtant à travers les réseaux internes à la recherche que la venue de l'intellectuel a été annoncée. Particulièrement accrocheur, le titre de la conférence − « L'avenir de l'aventure humaine » − interpelle d'emblée le visiteur par l'emploi de termes très généraux, voire ambitieux.

Une invitation à la réflexion sur le devenir de l'humanité à laquelle peu de chercheurs, et notamment de sociologues, sont enclins, préférant l'étude de groupes sociaux et humains passés ou présents − se démarquant ainsi savamment de l'étiquette de « prophètes ».

 

> Ci-dessous, la vidéo de la conférence tenue par Edgar Morin à l'Université Toulouse I-Capitole, le 4 mai 2017 (58'39") :

 

Paradoxe, ce « penseur transdisciplinaire et indiscipliné » − comme le définit l'éditeur Fayard dans l'un de ses derniers livres 1 − est très peu enseigné à l’université, malgré ses nombreux ouvrages 2, sa reconnaissance institutionnelle 3 et ses multiples distinctions 4, notamment dans le domaine scientifique.

Sa philosophie « complexe » cadre-t-elle peu avec les enseignements universitaires « classiques » ? L'éclectisme des sciences qu'il convoque est-il rédhibitoire pour le monde de la recherche ? Pâtit-il de sa démarche intellectuelle visant à rapprocher le milieu scientifique de la société ? 5

La mondialisation, un moteur propulsé par la science, la technique et l’économie, qui entraîne le « vaisseau spatial Terre » dans un espace vide qui n’en est pas vraiment un.

Universitaire toulousain et ami d'Edgar Morin, Pascal Roggero 6 introduisit ainsi la conférence : « Tu es connu pour contribuer au débat public, et cette contribution est précieuse par les temps obscurantistes que nous rencontrons. »

L’invité du jour − qui s'exprimait alors à la veille des élections présidentielles françaises − ne se déroba pas : « Ce problème de l’aventure humaine est d’actualité, avança Edgar Morin. L’aventure dans laquelle est engagée la France fait partie de ce processus mondial que l’on appelle la mondialisation, et c’est bien ce vers quoi elle nous entraîne dont je voudrais vous parler. »

 

« L'AVENTURE DE LA SCIENCE EST INCONTRÔLÉE »

 

Ainsi, Edgar Morin compare la mondialisation à un « moteur » propulsé par la science, la technique et l’économie, et qui entraîne le « vaisseau spatial Terre » dans un espace vide qui n’en est pas vraiment un. 7 Mais, puisque « l’aventure de la science est incontrôlée », y a-t-il un pilote dans le vaisseau ? 8

À ses débuts, au XVIIème siècle, rappelle l'intervenant, la science moderne se devait d’être indépendante des pouvoirs politiques et religieux ainsi que des jugements moraux et de valeur. Puis, « elle est devenue une puissance formidable, qui échappe désormais aux scientifiques » et conduit vers deux futurs supposément antagonistes mais inséparés : l’un « catastrophique » et l’autre « euphorique ».

La diversité culturelle est touchée, tout comme celle de la biosphère, par la diffusion d'idées pseudo-scientifiques qui séparent l’humain du monde naturel.

Dans le futur « catastrophique », lié étroitement au développement de l'obscurantisme, selon Edgar Morin, « mondialisation », « développement » et « occidentalisation » ne font qu'un pour désigner « un processus d’unification techno-économique du monde », facteur de « refermeture 9 des cultures pour sauvegarder leur originalité. »

Dès lors, la diversité culturelle est touchée, tout comme celle de la biosphère, en grande partie à cause de « la diffusion des idées pseudo-scientifiques qui séparent l’humain du monde naturel » 10, alors que d’autres civilisations, « que nous jugeons comme très arriérées », reconnaissent faire partie de la Terre-Mère. 11

Ce processus de dégradation de la biosphère est entre autres causé, selon Edgar Morin, par les « énergies sales » (pétrole, charbon et gaz), l’agriculture industrialisée, le réchauffement climatique et la déforestation, dont les conséquences « éliminent la vie », standardisent l'alimentation, altèrent la santé, et « causeront des vagues de migrations, sources de conflits. »

 

 

Le futur « euphorique » décrit par Edgar Morin, censément positif celui-là, est marqué par « le transhumanisme » (ou l'« homme augmenté ») 12, et tend notamment vers une recherche d’immortalité « inatteignable ». Et le penseur de prendre l'exemple des antibiotiques, dont le développement se révèle aujourd'hui problématique, car « les bactéries s’adaptent », « elles nous survivront » 13, indique-t-il.

Selon lui, vaincre la mort est impossible car le monde est fait de périls et notre univers « condamné à la dispersion ».

Il ajoute que « seule une élite formerait une "sur-humanité" qui bénéficierait de ce prolongement de vie et vivrait dans des ghettos de riches − comme c’est déjà le cas 14 − pendant que la masse de l’humanité continuerait à vivre dans les catastrophes. »

Le risque n’est pas tellement d’être dominés par les robots, mais de devenir des robots...

La deuxième idée-maîtresse du penseur pour décrire ce futur « euphorique » est l’évolution des techniques de manipulation de l'ADN (acide désoxyribonucléique), qui permet désormais d’avoir un « enfant à la carte » en gommant ses imperfections.

À terme, selon Edgar Morin, cette technoscience 15 détruit la diversité humaine et freine le « progrès » ; progrès qui, selon lui, est dû pour l'essentiel à ceux qui ont toujours semblé « anormaux à leurs concitoyens ». 16

Au bout du compte, rappelle le socio-philosophe, « le risque n’est pas tellement d’être dominés par les robots, mais de devenir des robots... » 17

> Le robot humanoïde iCub, développé, depuis 2004, par un consortium de plusieurs universités européennes. L'objectif scientifique du développement de ce robot − à l'apparence d'un enfant de quatre ans − est de permettre aux chercheurs d'étudier les facultés de découverte et de réaction des plus jeunes. / Crédit Event Sophiapublications / Licence CC.

En outre, le règne du calcul − illustré par l’expression « homme augmenté » − sous-entend, analyse Edgar Morin, une évolution des sociétés humaines essentiellement quantitative, terreau propice à la domination de l'économique sur le politique. Et d'énumérer les mots-d'ordres dominants de l'époque : croissance, compétitivité, sondages, statistiques, etc. 18

Or, selon lui, « le calcul est aveugle de nos réalités humaines. Il ne connaît pas l’amour, la haine, la peur, la vie et les sentiments. » Et Edgar Morin de s'interroger : « Faut-il "augmenter" les pouvoirs de l’humain avant d’en avoir amélioré ses qualités ? ».

 

« ÊTRE RECONNU PAR AUTRUI »

 

Au final, les deux « futurs de l'humanité » évoqués par Edgar Morin sont déjà à l’œuvre aujourd'hui et ont tous les deux des conséquences négatives.

Mais, « en créant tous ces dangers, la mondialisation a aussi créé une communauté de destins pour toute l’humanité, indique le philosophe. Le paradoxe, c’est que la crise de l’humanité, au lieu de provoquer une prise de conscience de cette communauté de destins, provoque, au contraire, la refermeture sur le destin particulier. » Et d'ajouter : « La vie de chacun est une aventure individuelle, mais nous devons comprendre que notre société vit aussi cette aventure. »

En créant des dangers, la mondialisation a créé une communauté de destins pour toute l’humanité.

En guise de conclusion, le penseur propose donc l’humanisme comme solution, au sens où l’entendait le philosophe allemand Friedrich Hegel : « être simplement reconnu par autrui. »

Dans l’amphithéâtre de l'Université de Toulouse I-Capitole, les applaudissements rompirent alors longuement le silence studieux des auditeurs pour saluer les propos de l'intellectuel.

Cette réflexion de toute une vie, si elle est parfois traduite en termes prophétiques, simples et séduisants, n'en demeure pas moins le fruit d’un long et patient travail de recherche décloisonné entre sciences naturelles, sciences humaines et sociales et géopolitique.

Et cette réflexion a au moins le mérite de penser − panser ? − les maux de l'humanité. N’en déplaise à ses pairs académiques.

Anna Carbonnel, journaliste / Sciences Critiques.

 

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Notes:

  1. Connaissance, ignorance, mystère, Fayard, 2017. /
  2. – L'un des ouvrages les plus célèbres d'Edgar Morin est La Méthode, œuvre composée de six volumes édités entre les années 1977 et 2008. /
  3. – Edgar Morin est directeur de recherche émérite au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). /
  4. – Parmi lesquelles, le titre de docteur honoris causa dans pas moins de vingt-quatre universités à travers le monde. /
  5. − Lire notre reportage : La Marche pour les sciences : « une main tendue vers la société », 2 mai 2017. /
  6. – Enseignant-chercheur à l’Institut du Droit de l’Espace, des Territoires, de la Culture et de la Communication (IDETCOM), laboratoire de recherche de l’Université de Toulouse I-Capitole. /
  7. – « Si notre univers est né du vide, comment concevoir que la matière puisse naître du vide ? Si le vide est soumis à des fluctuations, qu’est-ce qu’un vide qui n’est pas vide ? », Connaissance, ignorance, mystère, Fayard, 2017, p.23. /
  8. − Lire notre « Grand Entretien » avec Sebastian Vincent Grevsmühl : « Il est urgent de repenser nos imaginaires », 29 juin 2016. /
  9. – Ici, le terme de « refermeture » doit s’entendre dans le sens de « repli sur soi-même ». /
  10. − Lire notre « Grand Entretien » avec Mohamed Taleb : « Oser les indisciplines de l'intuition », 16 mai 2016. /
  11. – Edgar Morin cite le concept de la « Pachamama » dans le monde et la culture andine. /
  12. − Lire la tribune libre de Sarah Dubernet, Arnaque transhumaniste, arnaque productiviste, 29 octobre 2016. /
  13. Connaissance, ignorance, mystère, Fayard, 2017, p.82. /
  14. − Edgar Morin évoque l'existence des « Gated Communities », ou résidences fermées, ces copropriétés nord-américaines ultra-sécurisées. /
  15. − Lire le texte de Geneviève Azam, Dominique Bourg et Jacques Testart, Subordonner les technosciences à l'éthique, 15 février 2017. /
  16. – Et Edgar Morin de citer, en guise d'illustration, le cas d'Arthur Rimbaud, « le poète maudit ». /
  17. – Propos inspirés d’une citation du professeur et critique d'art japonais Ito Toshiharu. /
  18. − Lire la tribune libre de Simon Charbonneau, L'empire idéologique des chiffres, 27 août 2016. /

3 commentaires

  1. « L’humanisme éclairé doit dépasser sa propre espèce.
    Notre nature animale est présente et il n’y a pas de différence de nature entre l’animal et l’humain, une différence de degré. »

    Cela s’appelle de l’anti-spécisme, une des idéologies phares des nouveaux « gourous » de la sacro-sainte religion cathodique, également un des chevaux de Troie des transhumanistes.

    Commençons par nous débarrasser de notre vision « abrahamique » de la nature, comme le disait Aldo Leopold, et ensuite nous pourrons peut-être avoir un peu d’espoir en matière d’écologie.

    Un éleveur ou un maraîcher en traction animale, qui travaillent en agriculture paysanne ont sûrement moins d’impact sur la condition du règne
    animal qu’un fabriquant de plats vegans produits industriellement.

  2. Edgar Morin, dans une tribune au journal Le Monde, a déclaré vouloir « humaniser le transhumanisme ».

    Pensée complexe ou confuse ?

    Autant essayer d’humaniser Al Qaida.

  3. Bonjour,
    Edgar Morin est un grand penseur contemporain qui nous élève.
    Sa pensée est complexe mais claire, elle nous permet de comprendre un humanisme éclairé. Elle nous aide à trouver un sens à notre vie.
    Je regrette juste qu’il n’ait pas encore approfondi, la question animale, droits, devoirs, liens entre l’humain et l’animal.
    L’humanisme éclairé doit dépasser sa propre espèce.
    Notre nature animale est présente et il n’y a pas de différence de nature entre l’animal et l’humain, une différence de degré. L’intelligence a été défini par les êtres humains, qui trouve l’intelligence humaine la plus élevée sur terre. Mais si nous donnons une autre définition à l’intelligence, par exemple au hasard, « la capacité au bonheur de soit et des autres »… L’espèce humaine est elle la plus intelligente ? Il serait très utile Edgar Morin se penche plus sur ce sujet. Nous apprendrions beaucoup. Se dépasser s’est aussi être plus vaste. L’esprit vaste englobe nos frères animaux qui partagent avec nous notre vaisseau spatial.
    Méditer sur nos relations avec eux (émotions, alimentation, utilisation, coopération …) nous élèverait. Comment vivre en harmonie plutôt qu’en exploitation ?…
    Bien cordialement Eric

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