« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

La Marche pour les sciences : «une main tendue vers la société»
par Floriane Leclerc / Sciences Critiques

Le 22 avril dernier, à Paris, comme dans plusieurs centaines d'autres villes dans le monde, une « Marche pour les sciences » a réuni des milliers de personnes. Revendiquée, par ses organisateurs, comme une « mobilisation citoyenne », cette marche devait permettre de « renouer le dialogue » entre les chercheurs et les citoyens. Pari gagné ? Et après ?

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> 5 000 personnes ont défilé, le 22 avril à Paris, pour la Marche des sciences. / Crédit Floriane Leclerc.

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ANCARTES à bout de bras, tee-­shirts personnalisés, voire même blouses blanches taguées…

Ce samedi 22 avril − Journée mondiale de la Terre −, chercheurs, médiateurs scientifiques, associations ont battu le pavé dans une vingtaine de villes en France.

Ils défilaient, en même temps que 600 autres cortèges dans le monde, par solidarité avec les scientifiques américains, objets de virulentes attaques de la part de leur nouveau président Donald Trump. 1

Certains marchaient également, en cette veille du premier tour de l’élection présidentielle française 2 , pour dénoncer, une fois encore, les coupes budgétaires et les conditions de travail précaires dans les laboratoires.

« Mais il s’agissait surtout de renouer le dialogue avec les citoyens », insiste Emmanuelle Perez-­Tisserant, maîtresse de conférences en histoire contemporaine et l’une des organisatrices de la Marche pour les sciences dans l’Hexagone.

On s’interroge surtout sur la place et sur le rôle que l’on peut avoir, nous scientifiques, dans la société.

Car les chercheurs sont inquiets. « Pour l’état de l’enseignement et de la recherche en France, bien sûr. Mais, on s’interroge surtout sur la place et sur le rôle que l’on peut avoir, nous scientifiques, dans la société. Nos recherches sont souvent ignorées ou contestées. On éprouve un manque de reconnaissance et de connaissance de la part des politiques, mais aussi des citoyens », s’alarme l’organisatrice, qui ajoute : « Descendre dans la rue, pour les scientifiques, c’est aussi sortir des laboratoires où ils sont souvent cantonnés. C’est une main tendue vers la société. »

C’est d’ailleurs à une « mobilisation citoyenne » que la section française de la « Marche pour les sciences » appelait dans son communiqué. « Associations, médiateurs scientifiques, simples curieux... Tout le monde était convié. Nous ne voulions pas d’un mouvement corporatiste. Le but était vraiment de rassembler », fait savoir Emmanuelle Perez-­Tisserant.

 

> Des "Marches pour les sciences" ont été organisées dans une vingtaine de villes en France, auxquelles étaient conviés les associations, les médiateurs scientifiques mais aussi les "simples curieux". / Crédit FL.

 

Pari gagné ? A première vue, le cortège parisien, avec ses 5 000 marcheurs, rencontre un succès « inespéré ». Mais bon nombre de manifestants regrettent que les non-­scientifiques ne soient pas plus nombreux à s’être ralliés.

« On se faisait la réflexion avec ma collègue. A part quelques-­uns, on se retrouve encore une fois entre nous… », pointe Blandine, jeune sismologue, en post-doctorat à l’École Normale Supérieure (ENS).

Pour le citoyen, se mobiliser pour la science, c’est un peu abstrait.

Appuyé à la grille du Jardin des Plantes, point de départ de la marche parisienne, Philippe, enseignant-­chercheur à l’université Pierre-et-Marie-Curie, acquiesce : « C’est vrai. Il y a surtout des scientifiques. Mais ce n’est pas étonnant. Pour le citoyen, se mobiliser pour la science, c’est un peu abstrait. Je ne suis pas sûr qu’il se sente vraiment concerné. »

 

« RENOUER LE DIALOGUE AVEC LES CITOYENS »

 

« Nucléaire, intelligence artificielle 3, etc. Les enjeux scientifiques sont plus visibles depuis quelques années. Le problème, je pense, vient davantage d’une incompréhension que d’un désintérêt », tempère Robin, 24 ans, en Master d’océanographie à l’université Pierre-et-Marie-Curie.

Selon une récente enquête Ipsos/Sopra Steria, intitulée « Les français et les sciences participatives » et parue il y a tout juste un an, deux Français sur trois se disent intéressés par l’actualité scientifique. Devant l’actualité économique et politique. Une majorité d’entre eux serait également prête à participer au développement de la recherche, via notamment la collecte de données.

« Je pense que les gens ne comprennent pas encore bien comment nous fonctionnons et ce sur quoi nous travaillons. Et c’est notre responsabilité de leur expliquer », reconnaît le jeune homme vêtu d’une blouse blanche.

« Il y en a toujours qui vous diront qu’il y a des sujets trop pointus. Mais tout est question de pédagogie, considère Antoine, membre de l’association de médiation Debout Éducation Populaire. Regardez Hubert Reeves 4, il n’a aucun mal à vous intéresser à l’astrophysique quand votre prof de maths tente sans succès de vous faire avaler le théorème de Pythagore. »

Nos recherches sont financées par de l’argent public, c’est normal de partager nos connaissances en retour.

« Une démarche explicative est indispensable, appuie Catherine, chercheuse en sciences du climat, banderole à la main. Nos recherches sont financées par de l’argent public, c’est normal de partager nos connaissances en retour. D’autant que nombre de scientifiques sont aussi enseignants. »

Cependant, les chercheurs, même les plus motivés, se heurtent à quelques difficultés. « Les travaux de médiation ne sont pas suffisamment valorisés. Les heures passées à expliquer nos recherches, c’est des heures en moins à publier. Et donc davantage de difficultés à être reconnu et financé », regrette ainsi Catherine.

« Il faudrait également nous laisser la place de nous exprimer, souligne Lauriane, 30 ans, chercheuse en économie écologique au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Aujourd’hui, il faut attendre une catastrophe pour que le scientifique soit invité à partager ses connaissances sur un sujet. »

 

> Parmi les marcheurs du cortège parisien, des membres de l'association Bloom, qui œuvre, depuis 2004, à la protection des mers et des océans, ont fait entendre leur voix. / Crédit FL.

 

Au-delà des connaissances, c’est également le raisonnement scientifique que les chercheurs doivent expliquer.

Selon Emmanuelle Perez-­Tisserant : « Si les faits alternatifs prennent de plus en plus de place aujourd’hui, c’est parce que les gens ne font pas la différence entre les pseudo-­vérités qui circulent sur Internet et des faits établis scientifiquement. Et pour cause : ils ignorent en quoi consiste le protocole scientifique, discernent mal la différence entre le doute méthodologique scientifique et le doute complotiste. » Et l'historienne d'ajouter : « Il faut expliquer notre démarche. Et bien le faire afin de ne pas, non plus, alimenter le relativisme ambiant. »

Nous devons sortir de cette posture positiviste qui consiste à brandir une image neutre, autonome et universelle de la science.

Car le message s’avère complexe. « Comment défendre les vérités scientifiques et admettre, en même temps, un certain nombre de canulars scientifiques qui laissent penser que les mécanismes internes peuvent être dysfonctionnels ? Il faut pourtant que cette explication ait lieu », défend Emmanuelle Perez-Tisserand.

Avant de poursuivre : « Si l’on veut renouer le dialogue avec le citoyen, il faut expliquer notre démarche, tout comme la construction des savoirs et la manière dont la communauté des chercheurs s’évalue. Nous devons sortir de cette posture positiviste qui consiste à brandir une image neutre, autonome et universelle de la science. »

 

LA SCIENCE,
DES RAPPORTS DE POUVOIR

 

« Un champ scientifique, c’est un champ de rapports de pouvoirs. Il y a des positions dominantes, soutient Matthieu*, chercheur, membre de l’association Sciences Citoyennes, venu tracter ce samedi.

« Quand des résultats scientifiques sont reconnus et n’ont plus de contradiction, ce n’est pas uniquement dû au fait qu’il y ait une validation totale des résultats. C’est aussi que, dans ce champ de pouvoir, certains résultats sont mis en avant par rapport à d’autres. Mais, est-­ce que ce seront les plus pertinents socialement ? », s’interroge le chercheur. 5

La pertinence sociale, ce ne peut être uniquement aux chercheurs de l’imposer. Il faut un débat démocratique éclairé.

Afin de s’en assurer, l’association Sciences Citoyennes entend ouvrir aux citoyens des espaces de décision qui, aujourd’hui, leur sont totalement fermés.

Dans les « conventions de citoyens », défendues par l’association, une vingtaine de citoyens, tirés au sort, bénéficierait d’une formation contradictoire sur un sujet d’actualité particulièrement controversé.

Informés des arguments des différentes parties − industriels, scientifiques, associations, etc. −, ils seraient alors en mesure de questionner les résultats scientifiques produits afin de rendre un avis collectif éclairé sur le sujet. 6 Celui-­ci serait soumis au Parlement, à qui il serait imposé de le prendre en considération ou de justifier son rejet.

> A Paris, la "Marche pour les sciences" a réuni "petits et grands". / Crédit FL.

« La pertinence sociale, ce ne peut être uniquement aux chercheurs de l’imposer. Il faut un débat démocratique éclairé », avance Matthieu.

« Construire des arènes de discussion sur les choix éthiques, de société... C’est un peu ce que l’on voudrait initier », expliquent les organisateurs de la Marche pour les sciences.

Le mouvement s’apprête d’ailleurs à lancer, en France, une vaste consultation publique sur l’avenir de la recherche − via notamment les réseaux sociaux à l'automne prochain −, dont le résultat devrait être présenté au futur gouvernement Macron.

Floriane Leclerc, journaliste / Sciences Critiques.

*Le prénom a été modifié.

 

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Notes:

  1. − Lire le « Grand Entretien » de Laure Noualhat, « Les climatosceptiques se moquent de la vérité scientifique », 4 octobre 2015. /
  2. − Voir notre dossier spécial « Élection présidentielle 2017 » : Quelle(s) science(s) pour la France ?, 17 avril 2017. /
  3. − Lire notre article : Intelligence artificielle : la science rongée par le mythe, 8 avril 2015. /
  4. − Lire la tribune libre d'Hubert Reeves, Terre, planète bleue, 1er juin 2016. /
  5. − Lire la tribune libre d'Isabelle Stengers, Que serait une science responsable ?, 10 avril 2017. /
  6. − Lire le texte de Geneviève Azam, Dominique Bourg et Jacques Testart, Subordonner les technosciences à l'éthique, 15 février 2017. /

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