« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

L’empire idéologique des chiffres
par Simon Charbonneau

La magie des chiffres a envahi les méthodes de gouvernement partout dans le monde. De là, le règne des « vérités » statistiques, des sondages d'opinion, des taux de croissance, etc. Ces chiffres acquièrent même une valeur normative, dictant tant les politiques publiques qu'économiques. Tout cela ne peut qu'annoncer un ordre totalitaire mondial, contraire à tous les divers héritages culturels de l'humanité.

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Compte-rendu de lecture de l’ouvrage d’Alain Supiot, La gouvernance par les nombres (Editions Fayard, 2015).

 

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> Simon Charbonneau, juriste spécialiste du droit de l'environnement, ancien maître de conférences à l'Institut Universitaire de Technologie "Hygiène Sécurité Environnement" de Bordeaux, chercheur au Laboratoire d'Automatique et de Productique (LAP) de l'Université de Bordeaux-I. / Crédit DR.

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L'HEURE de la numérisation de notre société à marche forcée, l’ouvrage d’Alain Supiot arrive à point. Car, il s’agit là de l’analyse impitoyable d’un préjugé idéologique central des temps modernes. A savoir que présenter un chiffre pour représenter la réalité, tant humaine que naturelle, serait le meilleur moyen d’en avoir une représentation fidèle.

Il y a là une réflexion tant politique que sociologique remarquable, assez rare aujourd’hui dans les milieux académiques − surtout de la part d’un juriste −, où la critique est étouffée par le conformisme positiviste.

Il est vrai que ce préjugé ne date pas d’hier, car il renvoie au vieux rêve d’une société rendue harmonieuse par le calcul, qui était déjà celui de certains auteurs du temps des Lumières, dont Nicolas de Condorcet (p.103).

Ce rêve aboutit aujourd’hui à la vision d’une société pilotée par des automates, que l’industrie numérique est en train de nous fabriquer pour nous déshumaniser.

La foi dans la magie des chiffres illustre parfaitement l’aveuglement de l’esprit moderne !

La foi dans la magie des chiffres illustre parfaitement l’aveuglement de l’esprit moderne.

La magie des chiffres a envahi les méthodes de gouvernement partout dans le monde, dans l’ignorance totale des diverses cultures politiques. De là, le règne des « vérités » statistiques, des sondages d’opinion, des taux de croissance et de pollution, des normes ISO [Organisation Internationale de Normalisation, NDLR] ainsi que des indicateurs chiffrés censés nous révéler ce qui est, ou non, du domaine de la réalité.

Mais ces chiffres vont même au-delà du constat d’une situation donnée, puisqu’ils acquièrent même une valeur normative, dictant tant les politiques publiques qu’économiques. Cette valeur normative des chiffres tend à rendre obsolète la règle de droit, porteuse pourtant de sens.

Le calcul des probabilités ne sert plus alors à « décrire mais à prescrire » (p.149). Il faut dire que, dans cette évolution, l’économisme dominant en haut lieu a joué un rôle déterminant.

L’auteur montre d’ailleurs que « le gouvernement par les nombres » s’inscrit parfaitement dans la logique économique néolibérale, tout en concédant qu’il était aussi caractéristique du système soviétique − ce qui d’ailleurs aurait du l’inciter, dans son ouvrage, à aller au-delà de la critique du néolibéralisme.

En effet, on ne comprend pas bien pourquoi, d’un côté, souligner l’obsession soviétique de la quantification et, d’un autre, faire du néolibéralisme le responsable de la « gouvernance par les nombres », sans faire référence aux analyses de Jacques Ellul relatives à la logique du « système technicien », un juriste, historien et sociologue dont l’œuvre majeure n’est même pas citée en bibliographie !

La gouvernance par les nombres confère un pouvoir immense à ceux qui concourent à leur fabrication.

Or, comme l’auteur le souligne (p.240), « la gouvernance par les nombres confère un pouvoir immense à ceux qui concourent à leur fabrication, dès lors que cette fabrication est conçue comme relevant d’un savoir technique échappant à tout débat contradictoire. »

Un constat qui explique l’existence d’une technocratie mondialisée, sans relation causale directe avec le néolibéralisme.

 

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La seconde partie de l’ouvrage est cependant particulièrement intéressante dans la mesure où elle est consacrée à l’une des conséquences de la substitution de la gouvernance par les chiffres au règne de la loi.

Alain Supiot analyse de manière pertinente, à partir de l’exemple du contrat de travail, le fait que l’érosion du rôle politique du droit est à l’origine aujourd’hui de la multiplication de ce qu’il appelle les « liens d’allégeance » dans tous les domaines.

L’érosion du droit ne peut que faire régresser nos sociétés au stade féodal.

Ces « liens » sont représentés par les liens de dépendance hiérarchiques et économiques, les diverses formes de clientélisme et de rapports de pouvoir qui se situent tous hors du champ du droit, dont les quelques règles subsistantes ne servent qu’à les accompagner, et non pas à servir de protection contre l'arbitraire, exactement comme en matière de droit du travail.

L’expansion de ces « liens » ne peut accoucher alors que d’un chaos généralisé. La mobilisation totale des ressources humaines et matérielles d'un pays dans les guerres modernes d’anéantissement de l’adversaire en constitue le meilleur exemple.

Autrement dit, historiquement parlant, le droit représente un irremplaçable facteur de civilisation, dont l’érosion ne peut que faire régresser nos sociétés au stade féodal !

Cette obsolescence du droit est aujourd’hui encore aggravée par d’autres facteurs négatifs. A savoir, celle des lois qui changent tout le temps, sans que le citoyen ait eu le temps de les assimiler.

Or, pour être réappropriée, la règle de droit exige une certaine stabilité, rien que pour assurer la sécurité des situations juridiques.

A cela, s’ajoute une autre maladie : l’inflation des textes et des dispositions qui y sont inscrites.

Un ordre totalitaire mondial, contraire à tous les héritages culturels de l’humanité.

Tout cela participe de la régression du rôle politique et social du droit, dont le langage peut être parfaitement compris par le simple citoyen, malgré sa complexité. Contrairement aux algorithmes conçus par les informaticiens.

Tout cela ne peut qu’annoncer un ordre totalitaire mondial, contraire à tous les divers héritages culturels de l’humanité.

Simon Charbonneau

 

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