« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

De la toute-puissance de la nature
par Simon Charbonneau

L’expansion mondiale du coronavirus devrait être l’occasion de mener une réflexion, d’abord personnelle ensuite collective, sur ce que l’on appelle la « mondialisation ». Avec la pandémie de Covid-19, apparue en Chine et se répandant maintenant implacablement à travers le monde, voilà que la Nature nous rappelle à nouveau à l'ordre. Il semble aujourd'hui que les fameuses « limites à la croissance », chères aux pionniers de la critique écologiste, soient en passe d'être franchies, avec toutes les conséquences que cela suppose... Désormais, nous pénétrons dans un nouvel âge de l'humanité. Un âge qui ne sera plus une partie de plaisir.

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> Simon Charbonneau, juriste spécialiste du droit de l'environnement, ancien maître de conférences à l'Institut Universitaire de Technologie "Hygiène Sécurité Environnement" de Bordeaux, chercheur au Laboratoire d'Automatique et de Productique (LAP) de l'Université de Bordeaux-I. / Crédit DR.

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ES EVENEMENTS EN COURS liés à l’expansion mondiale du coronavirus devraient être l’occasion de mener une réflexion, d’abord personnelle ensuite collective, sur ce que l’on appelle la « mondialisation », qui n’est qu’une conséquence de la croissance technico-économique échevelée de ces cinquante dernières années.

De là, est né chez l’homme moderne un sentiment de toute-puissance qui lui a été donné par les moyens qu’il a inventés et utilisés massivement partout dans le monde. 1

Il s’agit là de la fameuse « honte prométhéenne », chère au philosophe germano-américain Günther Anders, qui désigne le complexe d’infériorité des hommes vis-à-vis de la puissance des moyens scientifiques et techniques qu’ils utilisent aujourd’hui à grande échelle. 2

Or, de cette expérience historique est né un sentiment étrange, d’abord en Occident, et plus précisément en Amérique, d’indépendance de nos sociétés industrielles vis-à-vis de la nature.

Plus particulièrement, chez nous, cela s’est manifesté, après guerre, par l’emprise des fameuses « Trente glorieuses » sur l’opinion de toutes les catégories sociales. De là, toutes les destructions que ma génération a pu connaître, du fait notamment de l’urbanisation, de l’agriculture agrochimique 3, de la réalisation des grandes infrastructures de transport et de notre « cher » programme nucléaire, dont nous avons tant de mal à nous débarrasser.

Les moyens que l'homme moderne a inventés et utilisés massivement partout dans le monde lui ont donné un sentiment de toute-puissance sur la nature.

Au lieu d’en tirer des leçons positives, en réagissant contre ces dérives, tous les pays se sont efforcés de suivre le modèle occidental de développement, reproduisant chez eux toutes les conséquences catastrophiques que nous avons connues.

Or, il semble aujourd’hui que les yeux s’ouvrent enfin timidement sur ces dernières. Cette prise de conscience s'est déclenchée par des évènements exceptionnels qui ont jalonnés notre modernité depuis plus de quarante ans, telles que les catastrophes nucléaires 4 ou encore le fameux réchauffement climatique, à l’origine de multiples désordres que nous connaissons.

Un rappel à la réalité

Or, aujourd’hui, après les incendies monstrueux d’Australie, voilà que la Nature nous rappelle à nouveau à l’ordre avec la pandémie de Covid-19, apparue en Chine et qui se répand maintenant implacablement à travers le monde, menaçant la mondialisation.

Il semble maintenant que les fameuses « limites à la croissance », chères à Dennis Meadows et aux pionniers de la critique écologiste, soient en passe d’être franchies, avec toutes les conséquences que cela suppose...

Le confort de la société de consommation nous a précipité dans un destin tragique. Il nous revient de réapprendre à vivre en paix avec la nature. Une entreprise difficile mais qui donne un sens à sa vie !

Dorénavant, nous pénétrons dans un nouvel âge de l’humanité − la « grande mue », comme disait mon père, Bernard Charbonneau , qui ne sera plus une partie de plaisir mais un nouvel affrontement avec la nature, et surtout avec la société qui la détruit.

Si l’on y réfléchit bien, ce rappel à la réalité n’a pourtant rien de négatif, car il nous dit, comme l’ont déjà écrit de nombreux écrivains, quelle est la condition humaine 5, dont fait partie la nature. Cette nature qui à la fois nous permet encore de fuir les horreurs de la société technicienne hyperdéveloppée 6 mais aussi de toujours nous rappeler que nous faisons partie des êtres vivants destinés un jour à mourir et à subir les violences de la nature, dont la complexité dépasse largement l’entendement humain. 7

Le confort de la société de consommation nous a fait croire que nous pouvions échapper à ce destin par notre domination de la nature. Or, cette illusion perverse nous a précipité, au contraire, dans un destin tragique.

Il nous revient donc de réapprendre à vivre en paix avec la nature. Une entreprise difficile mais qui donne un sens à sa vie !

Simon Charbonneau

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Notes:

  1. NDLR : Lire la tribune libre d'Olivier Rey, Nuclear Manœuvres in the Dark, 17 mars 2016. /
  2. NDLR : Lire notre article : La technologisation de la vie : du mythe à la réalité, 1er mars 2018. /
  3. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Joël Spiroux de Vendômois : « Le XXIème siècle doit devenir le siècle de l'hygiène chimique », 10 juin 2016. /
  4. NDLR : Lire la tribune libre collective, Tchernobyl, Fukushima : les aménageurs de la vie mutilée, 3 août 2016. /
  5. NDLR : Lire le texte de Hannah Arendt, Penser ce que nous faisons, 25 mars 2017. /
  6. NDLR : Lire la tribune libre de Joël Decarsin, Impasse de la technoscience, 29 septembre 2015. /
  7. NDLR : Lire notre « Trois questions à... » avec Geneviève Azam : « Abandonner le délire prométhéen d'une maîtrise infinie du monde  », 15 septembre 20181. /

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