« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Méga corona machino virus
par Philippe Godard

Ce que dévoile le Covid-19 ne se situe pas tant au niveau de la santé publique que de la politique. Cette crise est, sans aucun doute, au départ sanitaire, et elle est devenue, quelques semaines plus tard, une profonde crise du pouvoir. Via la crise actuelle, le pouvoir cherche, encore et toujours, à nous réduire à n'être que les simples rouages de la machinerie économico-financière. L'issue n'est pas difficile à deviner : oppression ou explosion. Ceux qui nous dirigent n'en savent pas plus que nous car la situation qu'ils ont créée est irrationnelle.

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> Philippe Godard, directeur de collections aux éditions Autrement, La Martinière et Syros, auteur de plusieurs essais, dont "OGM, semences politiques" (Homnisphères, 2008). / Crédit DR.

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'ACTUELLE PANDEMIE ETAIT PREVISIBLE, pour la simple raison que l’humanité, et même l’ensemble des êtres vivants, en ont toujours connu.

Ce que dévoile le Covid-19 ne se situe pas tant au niveau de la santé publique que de la politique, y compris la géopolitique globale.

Les gouvernants, qu’ils soient Chinois, Italiens, Suisses ou Français, laissent apparaître, face à la pandémie de Covid-19, leur vérité profonde.

Cette crise est, sans aucun doute, au départ sanitaire, et elle est devenue, quelques semaines plus tard, une profonde crise du pouvoir.

Ceux qui prétendent nous diriger – nous reviendrons plus loin sur ce point, crucial – nous envoient des messages frappés du sceau de l’incohérence, voire de la contradiction absolue.

Entre le discours guerrier et militariste du chef de l’État, les interdictions chaque jour plus nombreuses et les attestations de déplacement que nous remplissons nous-mêmes, la gestion scandaleuse du stock des masques et le refus d’entendre d’autres voix que celles qui prônent le confinement, entre autres évidences, se dessine une structure de pouvoir, un mode de domination particulier.

L’histoire montre que la société dans son ensemble n’a pas réalisé à quel point nous nous éloignions d’un idéal humain, très humain, pour aller vers une « machinisation » de nos vies totalement inadaptées à notre condition réelle.

La société technologique 1 s’accommode en effet d’un certain type de relations entre les êtres, déterminées non pas par notre réalité biologique, d’espèce, notre mode de vie collectif et individuel, mais par la seule utilité que chacun d’entre nous représente – ou pas – pour le système lui-même.

Le stade actuel de développement de la machinerie économico-financière globale, ce que Lewis Mumford a appelé la « Mégamachine », impose ainsi un archétype humain auquel il faudrait nous plier.

« Dans une société industrielle dont le prototype est la machine, l’idéal sécrété sera celui d’une société fondée sur l’efficacité et le rendement », écrivait, en 1968, Gérard Mendel, dans La Révolte contre le père.

C’était donc déjà vrai à l’époque. Et l’histoire montre que la société dans son ensemble n’a pas réalisé à quel point nous nous éloignions d’un idéal humain, très humain, pour aller vers une « machinisation » de nos vies totalement inadaptée à notre condition réelle.

 

La majorité d’entre nous semblaient satisfaits de pouvoir consommer à loisir, en tout cas de ne pas mourir de faim, même si c’est au risque de mourir d’ennui… La crise du Covid-19 fait éclater cette vérité, qui restait cachée, ou plutôt qui n’était pas parvenue à ébranler la société technologique, malgré nos efforts pour tendre vers d’autres valeurs que l’accroissement indéfini de l’efficience et du rendement individuels et collectifs. 2

Désormais, puisque les seules choses qui nous sont autorisées par le Pouvoir consistent à vivre comme des termites – manger et ne nous déplacer que pour ce qui est nécessaire au fonctionnement du système –, la contradiction de la Mégamachine apparaît au grand jour : précisément, nous ne sommes pas des termites, et l’humanité ne peut fonctionner telle une termitière.

L’issue de la crise du Covid-19 n’est pas difficile à deviner : soit le niveau d’oppression et de domination sera encore plus élevé à la sortie de crise qu’il ne l’était au début, soit l’explosion sera au rendez-vous.

Via la crise du Covid-19, le pouvoir cherche donc, encore et toujours, à nous réduire à n’être que les simples rouages de la Mégamachine.

Cependant, la contradiction est béante : l’actuel univers de consommation repose sur le narcissisme des individus, lui-même exacerbé par la publicité, les réseaux sociaux et toute une superstructure socioculturelle qui conditionne l’humain à accepter de n’être qu’un consommateur. Comme tout consommateur, il attend sa dose de plaisirs, lesquels, bien que frelatés, lui sont désormais refusés. Un comble !

L’issue n’est pas difficile à deviner : soit le niveau d’oppression et de domination sera encore plus élevé à la sortie de crise qu’il ne l’était au début, soit l’explosion sera au rendez-vous. Quelle explosion : fin de l’économie ? 3 société écologique fondée sur la simplicité volontaire ? Ceux qui nous dirigent n’en savent pas plus que nous car la situation qu’ils ont créée est irrationnelle.

 

Une situation irrationnelle

 

C’est en effet l’irrationalité qui domine leur politique depuis plusieurs semaines, ce qui est d’autant plus inquiétant par certains aspects et qui, surtout, montre que ceux qui prétendent nous diriger ne dirigent, en réalité, absolument rien. Ils sont dominés, soumis comme les autres.

Certes, ils sont les rouages « de tête », les rouages « du haut » de la Mégamachine, mais ils sont, eux aussi, de banals rouages tout autant remplaçables que les autres, à la merci donc de la Mégamachine globale et de son errance. Ils ne prennent leurs décisions qu’en fonction d’une réalité idéologique qui les surdétermine.

Soit la liberté l’emporte, soit l’humanité tout entière perd le combat. Le Covid-19 n’est qu’une bataille de ce long combat !

L’univers technologique à outrance dans lequel nous nous enfonçons implique à la fois le caractère technobureaucratique des décisions et leurs incohérences, puisque cet univers est fondamentalement en opposition avec la vie des êtres humains, avec notre qualité biologique. 4

L’humanité ne sera jamais réductible à un ensemble de rouages. Soit la liberté l’emporte, soit l’humanité tout entière perd le combat. Le Covid-19 n’est qu’une bataille de ce long combat !

Philippe Godard

> Image panoramique : « Modern Times » / Alex Eylar (Commons CC/Flickr)

 

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Notes:

  1. NDLR : Lire la tribune libre de Philippe Godard, La technologie est une politique, 4 septembre 2017. /
  2. NDLR : Lire notre « Trois questions à... » Geneviève Azam : « Abandonner le délire prométhéen d'une maîtrise infinie du monde », 15 septembre 2018. /
  3. NDLR : Lire la tribune libre de Didier Harpages, L'économie est-elle une science ?, 18 mai 2015. /
  4. NDLR : Lire la tribune libre de Simon Charbonneau, De la toute-puissance de la nature, 16 mars 2020 . /

8 commentaires

  1. Bonjour
    Merci de votre réponse. Mais elle ne me semble pas satisfaisante sur le fond. Tous ces auteurs, sympathiques au demeurant, que vous citez, un peu comme un argument d’autorité, font partie du (des) courants de la socio-anthropologie que l’on pourrait qualifier de Maffesolienne. C’est à dire que leur pensée est avant tout basée sur…leur pensée, et sur la dialectique, et pas sur une analyse rigoureuse (et difficile) des faits ou du test et de la quantification d’hypothèses. Cela ne veut pas dire qu’occasionnellement ils n’ont pas dit des trucs intéressants, d’ailleurs. Par contre, si l’on dit que les progrès (technologiques) de l’agriculture et de la médecine ont amené à une augmentation de l’espérance de vie, ou si vous regardez les analyses économiques de Piketty, vous constaterez qu’elles sont basées des analyses historiques quantifiables et testables, d’ou l’on peut éventuellement tirer des prédictions. Donc votre thèse est peut être intéressante, mais elle pourrait aussi bien être de la poésie, elle ne satisfait pas aux critères de la la méthode scientifique et elle peut être aussi bien fausse que vraie. La notion de faux ou de vrai ne s’y applique d’ailleurs même pas (comme hélas beaucoup de textes sur ce site). Vous parlez de paradigme mais il n’y a rien qui s’en approche. Du coup, c’est franchement un peu court pour convaincre d’engager des actions politiques ou économiques d’envergure. Je vous invite à y réfléchir très sérieusement, et au delà de votre conviction personnelle, dont je ne doute pas de la sincérité.
    Bien cordialement

    • J’ai bien lu et relu votre commentaire et j’y répondrai de la façon suivante. Vous vous limitez à une vision qui veut que la science soit neutre mais admettez que son usage par le pouvoir puisse être, lui, orienté (il me semble que c’est ce que vous dites dans d’autres commentaires sur ce site, n’est-ce pas, et je ne voudrais pas déformer vos propos). D’accord, je l’admets, car je comprends, je crois, ce que vous voulez dire, ayant moi-même reçu une « formation » scientifique. Mais quand vous affirmez que je ne présente aucun paradigme ni rien qui s’en approche, reprenons le dictionnaire : en épistémologie, un paradigme est une « conception théorique dominante ayant cours à une certaine époque dans une communauté scientifique donnée, qui fonde les types d’explication envisageables, et les types de faits à découvrir dans une science donnée » (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales). En politique – et mon article est politique, il ne vise qu’à déceler un, ou le, paradigme qui permet le mieux d’expliquer les errances de l’État avant cette crise, pendant et sans doute après –, un paradigme est une conception théorique fondant des explications envisageables.
      Je propose dans cet article de regarder si la théorie de la Mégamachine, pour le dire vite, fonctionne, et la réponse est oui. Je pense qu’on ne pourrait pas en dire autant de la théorie économique défendue par les marxistes orthodoxes, car comment expliquer que cet État et d’autres sacrifient des branches de l’économie qui sont, selon les marxistes orthodoxes, vitales pour l’exploitation, comme le pétrole ou le transport aérien ? En revanche, en sacrifiant la culture comme le fait l’actuel président de l’État français, il montre bien que ce qui importe avant tout est l’idéologie, et pas l’économie. Car la culture est un élément émancipateur, même si elle peut aussi être un élément de domination – c’est en travaillant et en réfléchissant à son propre travail, en lisant, en écoutant, en comprenant, en apprenant, etc., qu’on peut le mieux et le plus vite se dégager des schémas d’oppression, donc à travers des éléments d’appropriation culturelle de notre existence quotidienne. Si l’on prend le paradigme de la Mégamachine et de notre réduction toujours plus achevée à l’état de rouage, eh bien ce paradigme n’est pas mis en défaut par l’actuelle crise.
      Quant à Thomas Piketty que vous citez, si on applique la même méthode, il est évident que ses deux études magistrales sur les inégalités, « Le Capitalisme au xxe siècle » et « Idéologie et Capital », qui concluent sur le fait que les inégalités ne peuvent se creuser à l’infini sans que le système explose, sont en train d’être mises en défaut par l’évolution du système durant la crise et sans doute hélas après : les inégalités se creusent, et aucune réaction ne se fait encore jour. Je pense que Piketty oublie plusieurs éléments cruciaux, et notamment la virtualisation de la finance, mais c’est un autre débat.
      Voilà, je pense que vous réfléchissez selon des critères qui n’ont rien à voir avec ce qui est fondamental aujourd’hui, à savoir vous isolez la science du contexte réel pour la considérer en tant que telle et la rendre innocente de l’état actuel du monde, alors que, dans ce contexte réel, la science est désormais une part du pouvoir politique, à travers ses experts qui influencent les décisions des États, à travers les méthodes et matériels inventés par des scientifiques et qui peaufinent la « gouvernementalité algorithmique » (Antoinette Rouvroy), et à travers aussi le silence de ceux des scientifiques qui pensent servir la Science comme entité séparée.

  2. Vous dites que soit le niveau de domination va s’accentuer, soit l’explosion sera inévitable. Il me semble que ces deux options peuvent être conjointes et c’est justement ce que je crains. La crise des gilets jaunes nous en a donné un aperçu et il semblerait que le gouvernement s’y prépare déjà (cf. article dans 20 minutes sur les informations des RG concernant les troubles à venir et l’article de Mediapart : les banderoles au balcon, la police à domicile).

    • Merci de votre commentaire et le « soit »… « soit »… n’était pas exclusif ! Autant dire que je suis d’accord avec vous, les deux sont possibles en même temps. Le vrai enjeu est plutôt que, même si le système accroît le niveau de répression – et y compris le niveau de contrôle qui pourrait aller très loin – ET que la crise produit une explosion disons tous azimuts, alors il nous faut, comme le dit Frédéric Lordon dans le blog du Monde diplomatique le 17 avril, travailler à ce que l’après soit autre que celui que voudrait le Pouvoir. C’est à cela que, pour ma part, je m’attache, et il faudrait que quelque soit le secteur où nous travaillons, pensons, discutons, militons, etc., nous nous mettions à penser l’après comme s’il était immédiat. C’est-à-dire ne pas le remettre à des grands soirs ou des printemps qui chanteront on ne sait trop quand !

  3. Il n’y encore pas si longtemps on aurait très bien pu ignorer cette pandémie (la grippe de 1957 a fait 20000 morts en France, dans la quasi-indifférence, le Covid-19 a un taux de létalité tout à fait supportable si les gens meurent chez eux). Si la pandémie a été détectée, si le nombre de victimes est limité et si on s’en sort c’est et ce sera grâce à la technologie (surveillance et services sanitaires, internet, radio-télévision, vaccins, antiviraux) et à l’argent que l’on a déjà et que l’on va investir dedans. Ca, ce sont des faits. Ce qui a montré ses limites c’est la densité de la population, l’exploitation de la faune sauvage, la lenteur de réaction de la Chine, pays notoirement peu démocratique et quelques autres causes identifiables. Ca, ce sont des hypothèses crédibles que l’on peut tester pour tenter d’y amener des corrections. Votre hypothèse de la machinisation est intéressante, mais elle ne vaut, pour autant que l’on puisse en juger, que parce que vous pensez qu’elle est vraie. On ne peut que vous encourager à essayer de l’étayer par des données, afin de la livrer à une communauté scientifique appropriée, qui pourra l’évaluer.

    • Oui, mais comment voulez-vous que je l’étaye là en quelques lignes ? Même quelques pages ? Donc, je ne peux faire autrement que de vous renvoyer à « La technologie est une politique » sur le site de Sciences critiques, « Le Mythe de la machine », de Lewis Mumford, « La révolte contre le père », de Gérard Mendel, car même si le titre ne le dit pas, il s’agit d’une étude extrêmement fouillée sur la « société patriarcale, société technologique » et une critique extrêmement fine du patriarcat et de la révolte contre la société qu’induit un certain type de pouvoir. Pour ma part, j’ai aussi publié un bouquin qui va en ce sens, « Le Mythe de la culture numérique », et je ne peux vous répondre autrement, car ça prendrait des heures et des heures. Mais il me semble que les données sur la « machinisation » du vivant et notamment de l’humain sont incontestables (on pourrait citer aussi Simone Weil, Alexandre Grothendieck, Vandana Shiva, Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Alain Gras et tant d’autres).

  4. Merci de votre commentaire, mais relisez l’article : le but n’est pas de proposer une solution miracle, mais de dire comment les choses se sont passées, de trouver un paradigme qui fasse sens pour, justement, dépasser la solution de crise. Or, selon moi, ce paradigme justement dépasse l’action de l’État, c’est plus profond que cela.
    Croyez-vous que la sortie du confinement se fera sans troubles ni problèmes? Libre à vous de croire que je ne suis qu’un intellectuel qui pérore depuis son canapé. Vous vous trompez, et je peux juste vous dire que ce n’est pas en vous y prenant de cette façon que vous convaincrez qui que ce soit. Il faut d’abord savoir d’où provient ce virus, quelles sont les causes réelles de cette pandémie, comprendre s’il ne s’agit que d’une simple crise sanitaire, d’une crise systémique, ou, ce que je crois pour ma part et que je tente d’expliquer un peu dans ce court texte, d’un moment qui dévoile une profonde crise des valeurs dont est porteuse notre civilisation, à commencer par l’argent, la technologie, la vitesse. Ces valeurs-là, entre autres, sont en train, à mon avis, de montrer leurs limites. En espérant que cette explication jette un autre éclairage sur cette tribune, et en vous remerciant de l’avoir lue et commentée.
    Philippe Godard

  5. Liberté ? C’est justement pour notre liberté prochaine que le gouvernement – si critiqué mais qui se démène pour nos vies – met des choses en place. Le confinement n’a rien d’amusant. Seules les personnes qui trouvent ça génial sont éligibles à l’appellation « bêtes ». Le gouvernement est le premier à dire que le confinement est quelque chose de difficile.
    Cette crise était inévitable ? La gestion des masques est mauvaise ? Mais qui a été insulté il y a quelques années pour avoir fait un stock de masques « ne servant à rien » et « coûtant trop cher à l’état » ? Bachelot s’est fait laminée et aujourd’hui l’inverse est demandé? Il est tellement facile de critiquer quelque chose que quand la situation ne correspond pas aux propos de la veille.
    Être aussi extrême dans vos propos ne me choque guère mais je tiens à souligner qu’il est facile de critiquer; vous avez du prendre du temps pour écrire cette critique – depuis son canapé. Le gouvernement n’a pas le temps d’écrire lui, que déjà tout le monde est sur le front pour lui rentrer dedans. Salomon a eu un courage énorme en acceptant ce poste alors qu’il savait ce qu’il l’attendait. Nous sommes le seul pays à faire un point presse tous les soirs il me semble. Sommes nous comme des termites ? Je ne pense pas.

    Une question : que faut-il faire alors ? Prônez notre liberté ? En allant manifester ? En faisant entendre nos voix ? Pour que le virus se propage à nouveau ? Vous n’avez pas idée de la puissance (négative) de ce virus. Dites nous votre solution miracle ?

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