« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Intersectionnalité, la nouvelle phrénologie ?
par André Bellon

Il y a presque deux siècles, une « science » voyait le jour dans l'enthousiasme du milieu universitaire : la phrénologie. Depuis plus d'un siècle, cette « discipline » est qualifiée de « pseudoscience », c'est-à-dire qu'elle est présentée sous des apparences scientifiques, mais n'en a ni la démarche, ni la reconnaissance. Si cette pseudoscience fait maintenant sourire par son simplisme, ce n'est pas pour autant que la méthode qui la soutenait a disparue. On pourrait même dire que l'enthousiasme si répandu aujourd'hui dans l'université vis-à-vis de l'« intersectionnalité » n'en est que le nouvel avatar.

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> André Bellon, polytechnicien, président de l'Association pour une Constituante, auteur de "Ceci n'est pas une dictature" (Les mille et une nuits, 2011). / Crédit DR.

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L Y A PRESQUE DEUX SIECLES, une « science » voyait le jour dans l'enthousiasme du milieu universitaire : la phrénologie.

Celle-ci cherchait à trouver une association statistique entre la forme de la boîte crânienne et les mœurs, en particulier lorsque ces dernières sont douteuses.

Un de ses apôtres, Cesare Lombroso, développa même l'idée du « criminel-né », reconnaissable par son crâne.

Depuis plus d'un siècle, cette « discipline » est qualifiée de « pseudoscience », c'est-à-dire qu'elle est présentée sous des apparences scientifiques, mais n'en a ni la démarche, ni la reconnaissance.

En fait, son succès temporaire fut autrefois lié à son utilisation de la systématique, méthode permettant de dénombrer et surtout de classer les choses et les personnes dans un certain ordre, sur la base de principes logiques.

Et si on prenait aujourd'hui, comme sujet de la pédagogie du refus, la thèse de l'intersectionnalité ?

Il ne reste, pour sa popularité contemporaine, qu'un album de Lucky Luke, Les collines noires, où se manifestent plusieurs spécialistes, plus ou moins crétins, de la phrénologie.

Si cette pseudoscience fait maintenant sourire par son simplisme, ce n'est pas pour autant que la méthode qui la soutenait a disparue. On pourrait même dire que l'enthousiasme si répandu aujourd'hui dans l'université vis-à-vis de l'« intersectionnalité » n'en est que le nouvel avatar.

En effet, on y retrouve la même obsession à classifier, dans des catégories de plus en plus fines, mais se référant à des critères immuables, certains négatifs-nés (blanc, raciste, masculin...) et certains positifs-nés (décolonial, racisé, concerné...).

 

Pesanteur idéologique

 

Autre caractéristique commune : la volonté d'affirmer un déterminisme moral originel, de faire entrer les faits dans les catégories préfixées. Il ne s'agit plus du criminel-né, mais de l'oppresseur-né. Une fois la catégorie créée, point n'est besoin de prouver. Il suffit d'asséner et, surtout, de le faire en évoquant pèle-mêle les catégories-clés.

Point n'est besoin de prouver, il suffit d'asséner.

Ainsi, un groupe féministe 1 publie-t-il dans Les Inrockuptibles que « l'hétérosexualité a avant tout une utilité économique, alors elle va forcément s'insérer dans l'économie capitaliste, qui est une économie racialisée et coloniale [...]. La construction de l'hétérosexualité comme mode d'organisation de la vie désirable est infusée par la blanchité. »

De telles théories fumeuses sont d'autant plus dangereuses qu'elles flattent des réflexes identitaires dans ce qu'ils ont de plus primitifs. C'est la fin du libre-arbitre : les individus sont et restent dans des boîtes.

 

 

A ceux qui s'étonneront que l'université soit le vecteur de ces pseudosciences, on rappellera l'article d'Alan Sokal dans la revue Social Text en 1996. Dans son texte, Sokal proposait d'enrichir « l'enseignement de la science et des mathématiques [...] par l'incorporation des aperçus dus aux critiques féministes, homosexuelles, multiculturelles et écologiques. »

Ce texte aussi absurde que les scientifiques de Lucky Luke fut publié dans cette revue sérieuse sans un battement de cil. C'était le but de son auteur que de dénoncer la pesanteur idéologique. On pouvait, après cela, s'attendre à plus de sérieux dans l'Université.

Des théories fumeuses qui sont d'autant plus dangereuses qu'elles flattent des réflexes identitaires dans ce qu'ils ont de plus primitifs. C'est la fin du libre-arbitre : les individus sont et restent dans des boîtes.

Et pourtant, plus de vingt ans plus tard, un canular du même ordre vient de mettre en lumière la vacuité des thèses « intersectionnelles ». Anna Breteau révèle, sur le site Internet de l'hebdomadaire Le Point, comment une thèse purement idéologique, mais surtout profondément antiscientifique dans sa méthode, a réussi non seulement à passer les barrages, mais à obtenir une des meilleures notes possibles.

Le thème ainsi salué était : « Et si l'antisémitisme de Dieudonné n'était qu'une forme de résistance à la domination blanche dans la sphère publique ? ». Commentaire du correcteur : « C'était bien, votre devoir. Je vous ai mis une très bonne note. »

Lors des septièmes Rencontres Science et Humanisme, à Ajaccio, en 2013, Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien et philosophe reconnu 2, intervenant sur la nécessité du retour à la dispute universitaire, demandait qu'on prenne pour sujet d'enseignement une science qui s'est révélée fausse après des années de gloire − il citait la phrénologie − et qu'on amène les étudiants à développer ainsi leur sens critique. C'est ce qu'il appelle « la pédagogie du refus ».

Et si on prenait aujourd'hui, comme sujet de cette pédagogie du refus, la thèse de l'intersectionnalité ?

André Bellon

 

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Notes:

  1. NDLR : Lire notre « Trois questions à... » Geneviève Azam : « Abandonner le délire prométhéen d'une maîtrise infinie du monde », 15 septembre 2018. /
  2. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Jean-Marc Lévy-Leblond : « Il n'y a pas de maîtrise démocratique de la science », 19 décembre 2015. /

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