« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Relancer le PIB ? Généalogie d’une obsession

Relancer le PIB ? Généalogie d’une obsession

La crise du Covid-19 se situe à la croisée des chemins. Soit elle sera l’occasion d’approfondir les interrogations et les critiques du Produit Intérieur Brut (PIB) pour inventer un autre monde moins destructeur, soit – selon la classique « stratégie du choc » définie par Naomi Klein – elle ouvrira de nouvelles opportunités à l’obsession du PIB de se déployer en aggravant toujours les crises sociales, environnementales et sanitaires qui nous accablent.

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> François Jarrige, historien, maître de conférences à l’Université de Bourgogne. / Crédit DR.

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’ÉPIDÉMIE DE CORONAVIRUS constitue une rupture majeure qui apparaît notamment dans la terreur des éditorialistes et des hommes politiques à la vue de l’effondrement spectaculaire du Produit Intérieur Brut (PIB) dans le monde (richesse produite).

En Europe, il se serait contracté de 12 % au cours du printemps 2020 (environ 20 % au Royaume-Uni, 18 % en Espagne et 13 % en France), d’environ 10 % aux États-Unis et au Brésil, et jusqu’à 24 % en Inde.

Les médias égrainent ces statistiques mystérieuses et presque magiques. Face à ce qui apparaît de plus en plus comme la pire récession économique depuis 1945, les gouvernements annoncent des plans de relance de l’économie et des soutiens massifs aux entreprises. L’arrêt – brutal – des activités productives atteint une telle ampleur qu’elle conduit à repenser les évidences antérieures.

Dans ce contexte, le président du Mouvement des entreprises de France (Medef) appelle à « relancer la machine économique au plus vite », alors que d’autres invitent à inventer un nouveau monde, le président Emmanuel Macron lui-même ayant semblé un instant interroger ses croyances libérales antérieures.

 

Le PIB s’apparente à un talisman moderne qu’on agite de façon effrénée pour conjurer les catastrophes à venir.

 

La question du PIB est au cœur de ces débats. Faut-il le relancer ? Comment le relancer et pourquoi ? Pour le Medef, comme pour la plupart des productivistes soucieux avant tout d’accroître la richesse produite et de maintenir le business as usual, seule la hausse du PIB permettra d’augmenter l’assiette des impôts et donc les recettes de l’État, et ainsi de rembourser la dette accumulée pendant la crise tout en limitant la paupérisation des populations.

Cette interprétation économiciste demeure fascinée par le PIB et sa croissance, par une conception étroite des rapports sociaux et de l’émancipation, par une confiance excessive dans des indicateurs statistiques à interroger.

Le PIB est un agrégat statistique utilisé pour mesurer la production dans un pays donné. Il est défini officiellement comme la valeur totale de la production de « richesses » dans un pays, au cours d’une année, par les divers agents économiques.

 

 

Sa mesure fait l’objet de multiples discussions. Chaque mois, il occupe les « experts » et remplit les médias. Il s’apparente à un talisman moderne qu’on agite de façon effrénée pour conjurer les catastrophes à venir.

Pourtant, loin d’être cet indicateur technique neutre, comme le présente couramment les politiques et les économistes[1]NDLR : Lire la tribune libre de Didier Harpagès, L’économie est-elle une science ?, 18 mai 2015. , il s’agit surtout d’un nombre magique censé dire l’état du monde, de la société, le bien-être des populations, la pertinence des politiques menées…

Pour comprendre ce qu’est véritablement ce PIB et l’imaginaire qu’il véhicule, il convient de revenir sur ses conditions d’apparition et mutations au cours du XXème siècle.

 

ENTRE LA CRISE ET LA GUERRE

 

À force d’amnésie et de propagande, on en arriverait presque à croire que le PIB est un phénomène naturel qui aurait toujours guidé la conduite des hommes. Bien sûr, il n’en est rien. Le PIB est une invention très récente étroitement liée à l’émergence de nouvelles formes de gestion technocratique au milieu du XXème siècle.

Jusqu’aux années 1930, il existait certes déjà une obsession pour la croissance de la production et l’expansion du commerce, mais il n’existait aucun indicateur suivi et agrégé de l’activité économique. Les statistiques existaient mais elles étaient collectées de façon éparse et de toute façon on ne faisait pas vraiment confiance aux chiffres.

C’est seulement à partir du milieu du XXème siècle, et donc très récemment, que les statistiques sont devenues la façon la plus naturelle d’appréhender le monde social et la vie collective. Peu à peu, nos vies ont été insérées dans un réseau toujours plus dense d’indices, de pourcentages, de chiffres chargés de dire l’état du monde, d’évaluer et d’orienter nos actions.[2]NDLR : Lire la tribune libre de Simon Charbonneau, L’empire idéologique des chiffres, 27 août 2016.

 

À force d’amnésie et de propagande, on en arriverait presque à croire que le PIB est un phénomène naturel qui aurait toujours guidé la conduite des hommes.

 

L’apparition de ce qu’on appelle les « comptes nationaux », avec en premier lieu le produit intérieur brut, est liée à la grande crise de 1929 aux États-Unis. C’est pour y faire face que le gouvernement part en quête d’instruments de mesure plus systématiques et synthétiques, et que l’économiste Simon Kuznets (1901-1985), prix dit « Nobel » d’économie en 1971, met au point les premières formes de mesure du PIB.

La constitution progressive du consensus international sur la définition et la mesure de la croissance s’est ensuite largement opérée via des organismes internationaux comme l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), qui n’a cessé de réinventer le PIB et de tenter de le sauver face aux attaques.[3]– Sur la genèse de ce nouveau paradigme à l’échelle globale, cf. Matthias Schmelzer, The Hegemony of Growth. The OECD and the Making of the Economic Growth Paradigm, Cambridge University … Continue reading

En France, les premiers essais de comptabilité nationale et les premiers indices de la production industrielle sont mis au point sous le régime de Vichy et systématisés après la guerre.

 

 

Contrairement à une idée reçue, c’est bien sous Vichy que la technocratie s’impose et que les chantres de la croissance, auparavant isolés, deviennent la voix du peuple.

Comme l’écrivait l’historien Robert Paxton, « c’est sous Vichy que le rêve d’un vieux pays tenant tête à ses voisins plus fastueux grâce à son équilibre et à son esprit d’épargne, est presque totalement éclipsé par la conception dynamique d’une France nouvelle qui rivalisera avec les autres puissances par son essor, sa vigueur et sa croissance économique ».[4]Robert Paxton, La France de Vichy (1940-1944), Paris, Seuil, 1999 [1974].

À la Libération, et pendant les fameuses « Trente Glorieuses », ce programme est mis en application : le PIB devient le langage commun, enseigné dans les grandes écoles pour les élites comme dans les cours d’économie élémentaire pour les lycéens.

 

LE PIB ET L’IMAGINAIRE DE LA PUISSANCE

 

L’invention du PIB est étroitement liée au nouveau paradigme économique qui fait de la croissance et de la modernisation à marche forcée la condition de toute émancipation. Le PIB est lié au Plan et à la macro-économie keynésienne qui triomphe après 1945.

Il offre un langage commun aux élites modernisatrices qui voient dans la hausse de ce PIB la condition du salut, de l’émancipation des masses comme de la grandeur nationale. Le PIB a dès lors été investi de toutes les croyances productivistes et modernisatrices de l’après-guerre.

 

 

Il a également façonné un nouveau langage et un nouvel « espace public », au sens d’espace du débat collectif. Loin d’être neutre, la quantification et les opérations de mesure créent de nouvelles façons de penser, de représenter, d’exprimer le monde et d’agir sur lui.

Dès lors, la question récurrente à propos du PIB de savoir s’il « reflète plus ou moins bien la réalité » est trompeuse et illusoire. En fait, comme l’ont montré les sociologues et historiens des sciences, la statistique reconfigure et transforme le monde, par son existence même, par sa diffusion et ses usages argumentatifs.[5]Alain Desrosières, Pour une sociologie historique de la quantification. L’argument statistique 1, Paris, 2008.

Après la guerre, le sentiment de déclin et l’espérance mis dans la production atteignent leur apogée. Pour Jean Monnet, comme pour une large partie des élites de droite comme de gauche, la défaite traumatisante de 1940 est en effet liée au « manque d’esprit d’entreprise qui entraînait de graves négligences dans le domaine de l’investissement productif et de la modernisation ».[6]Cité dans François Fourquet, Les comptes de la puissance. Histoire de la comptabilité nationale et du plan, Paris, Éditions recherches, 1980.

 

Loin d’être neutre, la quantification et les opérations de mesure créent de nouvelles façons de penser, de représenter, d’exprimer le monde et d’agir sur lui.

 

Dans ce contexte, la croissance doit être impulsée par l’État, planifiée, mesurée par l’évolution du PIB. Au sortir des violences gigantesques de la guerre, personne n’envisage les ravages et la violence dissimulée derrière le mot pacifique de « croissance ».

Seul ce contexte d’apparition du PIB permet de comprendre l’enfermement idéologique des discours contemporains, incapables de sortir de la logique productiviste et de trouver le salut ailleurs que dans cette croissance divinisée.[7]NDLR : Lire la tribune libre de Hélène Torjdman, La vie sur Terre frappée d’alignement, 30 mars 2019.

Comme mesure de la production de biens et services réalisée à l’intérieur d’un pays pendant une période donnée, le PIB indicateur néglige pourtant l’essentiel, à commencer par ce qui relève du patrimoine et de la nature, rendant invisibles les dégâts causés à l’environnement, l’épuisement des ressources naturelles, mais aussi les inégalités croissantes.

 

 

La pollution de l’air, le réchauffement climatique, la multiplication des cyclones, l’agriculture intensive, l’extinction en masse des espèces sont autant de signes de l’urgence écologique qui conduit peu à peu à interroger le PIB.

Pire, loin de favoriser la lutte contre les pollutions, l’obsession pour la hausse du PIB tend à les aggraver car celles-ci entrent par définition de façon positive dans son calcul, comme toute activité ou événement, tels que les accidents ou le traitement médical des maladies environnementales.

 

TRAGÉDIES DE LA CROISSANCE
ET RÉFORMES DU PIB

 

Initialement construit et utilisé comme un élément de l’édifice complexe de la comptabilité nationale, du plan et de la modernisation, le PIB est peu à peu devenu, à tort, un « indicateur de richesse », voire de « bien-être ».

Ce glissement est lié au tournant néo-libéral des années 1980 et à la crise du modèle fordiste et de la planification qui l’accompagne. Loin de disparaître avec le paradigme interventionniste qui l’a vu naître, le PIB s’est très bien accommodé des nouvelles logiques de la mondialisation comme du discours de promotion de la concurrence et des entreprises privées.

 

Au sortir des violences gigantesques de la guerre, personne n’envisage les ravages et la violence dissimulée derrière le mot pacifique de « croissance ».

 

Avec les premières remises en cause massive de la croissance dans les années 1970 et l’entrée dans une crise persistante du capitalisme, la vision du PIB comme manifestation du « bien-être » a de plus en plus été contestée.

Certains au sein de la tribu des économistes elle-même ont souligné les insuffisances et les problèmes de cet indicateur qui oublie la plupart des phénomènes qui font qu’une vie mérite d’être vécue. Il néglige les activités domestiques, associatives, bénévoles comme les atteintes à la nature, au climat et à la biodiversité.

Certains, notamment à la suite des travaux d’Amartya Sen, ont alors proposé de réformer l’indicateur PIB ou d’introduire d’autres indicateurs comme l’Indice de développement humain (IDH), censé mieux appréhender le bien-être social.

 

 

 

En France, les nombreux et riches travaux de Jean Gadrey à ce propos furent pionniers.[8]– Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, Les Nouveaux Indicateurs de richesse, Paris, La Découverte, 2016 ; ou Adieu à la croissance, bien vivre dans un monde solidaire, Les petits matins, 2015.  D’autres, parallèlement à l’adoption du « développement durable » dans les politiques publiques, ont imaginé un « PIB vert » qui prendrait en compte la baisse des stocks de ressources naturelles.

Parallèlement, le début du XXIème siècle a vu l’émergence des mouvements des objecteurs de croissance et de la Décroissance[9]NDLR : Lire notre article : La technologisation de la vie : du mythe à la réalité, 1er mars 2018. , scandaleusement caricaturés alors qu’ils ont contribué à diffuser ces doutes dans la société tout en dessinant un horizon émancipateur sans croissance.

Avant le surgissement de la pandémie de Covid-19, de plus en plus de voies insistaient sur « la tragédie » et les impasses de la croissance.[10]– Gilbert Rist, La tragédie de la croissance. Sortir de l’impasse, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2018. Mais la plupart des adaptations et modifications proposées s’apparentèrent souvent à un replâtrage désespéré pour sauver du naufrage l’ancienne idole.[11]– À l’image de la « Commission Stiglitz », née d’une proposition de Nicolas Sarkozy en janvier 2008 après la crise économique, qui avait comme but de développer une « réflexion sur … Continue reading

 

Peu à peu, nos vies ont été insérées dans un réseau toujours plus dense d’indices, de pourcentages, de chiffres chargés de dire l’état du monde, d’évaluer et d’orienter nos actions.

 

Les pistes d’un monde débarrassé de ce totem se dessinent pourtant, qu’il s’agisse de restaurer les communs, au détriment de la propriété privée à l’origine d’une obligation de croissance infinie ; de sortir de la culture de la dette et du crédit, pour s’affranchir de l’obsession d’un remboursement illusoire et de politiques d’austérité contre-productives ; de se libérer de l’omniprésence du marché et des relations marchandes par la réciprocité et la redistribution ; de se reconnecter enfin au vivant et aux milieux physiques, contre l’utopie d’une maîtrise technologique total de la vie.[12]NDLR : Lire notre « Trois questions à… » Geneviève Azam : « Abandonner le délire prométhéen d’une maîtrise infinie du monde », 15 septembre 2018.

Mais ces transformations supposent un changement de modèle de société et sont sans cesse contrecarrées par l’alliance des intérêts du capitalisme destructeur, plus puissants que jamais.

La crise du Covid-19 se situe à la croisée des chemins. Soit elle sera l’occasion d’approfondir les interrogations et les critiques du PIB pour inventer un autre monde moins destructeur, soit – selon la classique « stratégie du choc » définie par Naomi Klein – elle ouvrira de nouvelles opportunités à l’obsession du PIB de se déployer en aggravant toujours les crises sociales, environnementales et sanitaires qui nous accablent.

François Jarrige

> Photo panoramique : « Dollar masqué » / T. Mezhadia – Licence CC
> « Révolution nationale » : Affiche de propagande du Régime de Vichy / Crédits DR
> Illustration du Salon de l’Auto représenté dans les tableaux d’allocution Rossignol / Crédits DR
> Photo « Pollution fumées » / Foto-Rabe – Licence CC

 

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References

1 NDLR : Lire la tribune libre de Didier Harpagès, L’économie est-elle une science ?, 18 mai 2015.
2 NDLR : Lire la tribune libre de Simon Charbonneau, L’empire idéologique des chiffres, 27 août 2016.
3 – Sur la genèse de ce nouveau paradigme à l’échelle globale, cf. Matthias Schmelzer, The Hegemony of Growth. The OECD and the Making of the Economic Growth Paradigm, Cambridge University Press, 2016.
4 Robert Paxton, La France de Vichy (1940-1944), Paris, Seuil, 1999 [1974].
5 Alain Desrosières, Pour une sociologie historique de la quantification. L’argument statistique 1, Paris, 2008.
6 Cité dans François Fourquet, Les comptes de la puissance. Histoire de la comptabilité nationale et du plan, Paris, Éditions recherches, 1980.
7 NDLR : Lire la tribune libre de Hélène Torjdman, La vie sur Terre frappée d’alignement, 30 mars 2019.
8 – Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, Les Nouveaux Indicateurs de richesse, Paris, La Découverte, 2016 ; ou Adieu à la croissance, bien vivre dans un monde solidaire, Les petits matins, 2015.
9 NDLR : Lire notre article : La technologisation de la vie : du mythe à la réalité, 1er mars 2018.
10 – Gilbert Rist, La tragédie de la croissance. Sortir de l’impasse, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2018.
11 – À l’image de la « Commission Stiglitz », née d’une proposition de Nicolas Sarkozy en janvier 2008 après la crise économique, qui avait comme but de développer une « réflexion sur les moyens d’échapper à une approche trop quantitative, trop comptable de la mesure de nos performances collectives » et d’élaborer de nouveaux indicateurs de richesse.
12 NDLR : Lire notre « Trois questions à… » Geneviève Azam : « Abandonner le délire prométhéen d’une maîtrise infinie du monde », 15 septembre 2018.

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