« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Etienne Decroly : «Un moratoire sur les expériences de virologie dangereuses devrait être mis en place»

Etienne Decroly : «Un moratoire sur les expériences de virologie dangereuses devrait être mis en place»

Plus d’un an après le début de la pandémie mondiale de Covid-19, l’origine du Sars-Cov-2 n’a toujours pas été établie scientifiquement. Le nouveau coronavirus est-il d’origine animale ? A-t-il été produit en laboratoire ? Ou les deux ? Pour Etienne Decroly, virologue et directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), les chercheurs, comme la société civile, doivent s’emparer de la question des risques liés aux expériences sur les virus et, plus globalement, au développement des biotechnologies. Trois questions à un scientifique lanceur d’alerte.

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Sciences Critiques − Quels sont les risques et les dangers des outils et des méthodes de reconstruction des virus utilisés aujourd’hui en laboratoire ?

Etienne Decroly − Depuis une dizaine d’années, des progrès considérables ont été faits dans le domaine de la biologie moléculaire et de la biologie de synthèse et il est maintenant possible de synthétiser le génome complet de virus fonctionnels. Ces outils sont, entre autres, utilisés dans les laboratoires de virologie pour étudier les fonctions des protéines virales, un préalable à la compréhension des machineries réplicatives des virus et au développement de stratégies antivirales nouvelles. Ils sont également utilisés, plus rarement, pour réaliser des expériences dites de « gain de fonction » dans le but, par exemple, de comprendre les mécanismes de franchissement de la barrière d’espèces, ou l’échappement des virus à la réponse antivirale ou vaccinale. Enfin, ils peuvent également être utilisés pour reconstruire des virus à partir de la séquence nucléotidique de leurs génomes, notamment lorsqu’on dispose de séquences, sans avoir été capable d’isoler expérimentalement le virus.

 

Les expériences de reconstitution de virus sur des virus à potentiel pandémique présentent en pratique des risques de biosécurité dans la mesure où une libération accidentelle de leurs produits pourrait engendrer une pandémie mondiale difficilement contrôlable.

 

Les risques biologiques dépendent non seulement des virus étudiés, mais également du type d’expériences mises en œuvre. Une réglementation contraignante existe à cet effet, et en fonction des risques biologiques les expérimentateurs doivent travailler avec des mesures de confinement adaptées (laboratoire L2, L3 ou L4). Les principaux risques concernent les virus hautement pathogènes pour lesquels nous n’avons pas de vaccin ou d’antiviraux, dont la manipulation nécessite un confinement de type L4. Certains virus respiratoires, moins mortels, ont des potentiels pandémiques importants liés à leur mode de transmission et doivent également être manipulés avec précaution.

 

 

Les expériences de reconstitution de virus « gain de fonction » visent à conférer à des virus de nouvelles propriétés. Elles sont controversées depuis plus de dix ans car les risques de propagation d’une épidémie sont importants en cas d’une contamination de laboratoire. Le risque est particulièrement important lors d’expériences en modèles animaux sur des virus respiratoires. L’histoire de cette controverse remonte à la reconstruction moderne du virus de la grippe A H1N1, qui avait fait entre 20 et 50 millions de morts en 1918, à partir de la séquence du virus pandémique. Par la suite, des expériences de gain de fonction, réalisées par Ron Fouchier et Yoshihiro Kawaoka sur un virus de la grippe aviaire (H5N1), ont montré qu’il était possible de rendre le virus de la grippe aviaire H5N1 extrêmement contagieux chez les mammifères, alors que la souche sauvage ne se transmettait qu’entre oiseaux, ou d’oiseaux à humains, mais difficilement entre humains.

 

Bien que la majorité de la communauté scientifique privilégie une origine zoonotique du Sars-CoV-2, le rôle éventuel des expériences de gain de fonction dans l’émergence du Sars-CoV-2 n’est pas tranché à ce jour, et cette hypothèse est considérée comme envisageable.

 

Ce type d’expériences présente en pratique des risques de biosécurité, dans la mesure où une libération accidentelle de leurs produits pourrait engendrer une pandémie mondiale difficilement contrôlable[1]NDLR : Lire notre « Trois questions à… » Laurent Aillet : « Reconnaître la vérité, c’est s’obliger à changer », 4 mai 2020. . Dans ce contexte, le financement de ce type d’expériences a été suspendu aux Etats-Unis à partir de 2014 par un moratoire, suspendu dès 2017. Concernant le SarS-Cov-2, il faut noter que des expériences de gain de fonction et de reconstitution de génome de coronavirus ont été publiées par plusieurs laboratoires depuis plus de 15 ans, incluant l’Institut de virologie de Wuhan (WIV). Les expériences menées ces dix dernières années au WIV visaient à mieux comprendre les mécanismes de franchissement de la barrière d’espèces et à étudier la propagation de ces virus dans différents modèles cellulaires et animaux. Bien que la majorité de la communauté scientifique privilégie actuellement une origine zoonotique du Sars-Cov-2, le rôle éventuel de ce type d’expériences dans l’émergence du Sars-Cov-2 n’est pas tranché à ce jour[2]« La question de l’origine du Sars-Cov-2 se pose sérieusement », Yaroslav Pigenet, CNRS Le Journal, 27 octobre 2020. , et cette hypothèse, initialement écartée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), est aujourd’hui considérée comme envisageable.

 

Faut-il envisager une interdiction ou un moratoire sur ces expériences ? Comment les pouvoirs publics, la société civile et les citoyens pourraient-ils réguler ces pratiques de laboratoire potentiellement dangereuses ?

Les nouvelles techniques de biologie moléculaire appliquées aux domaines de la virologie permettent d’élucider les fonctions biologiques de gènes viraux, le développement de stratégies antivirales et de vaccins. Il est possible que les risques biologiques liés aux expériences de gain de fonction soient sous-évalués, en particulier concernant les virus respiratoires à potentiel pandémique, qui peuvent avoir des conséquences majeures sur nos sociétés, comme l’illustrent l’épidémie de grippe espagnole de 1918 et la crise actuelle avec le Sars-Cov-2[3]NDLR : Lire notre « Trois questions à… » Bruno Canard : « Demander un médicament dès le lendemain d’une épidémie n’a aucun sens », 1er septembre 2020. . L’histoire nous enseigne que le confinement en laboratoire ne peut jamais être garanti à 100 %, et de multiples accidents de laboratoires sont décrits dans la littérature, certains ayant été à l’origine de chaines de contamination humaine ou d’épidémies. Au niveau international, des réglementations existent − Convention des Nations-Unies sur la diversité biologique, protocole de Cartagena −, qui autorisent le développement de ces outils biotechnologiques à condition que des mesures de sécurité adéquates soient appliquées. Au niveau français, cela se traduit par une règlementation très contraignante, et parfois inadaptée, sur l’usage des microorganismes et toxines.

 

 

De mon point de vue, la conduite de ce type d’expériences devrait être limité au maximum et seules les expériences dont le bénéfice escompté pour nos sociétés est très supérieur au risque devraient pouvoir être conduites. Il est souvent possible d’utiliser des méthodes alternatives au gain de fonction, et l’utilisation de telles méthodes alternatives, moins dangereuses, devrait systématiquement être privilégiée. La communauté scientifique ainsi que la société civile devraient s’emparer de cette question relative aux risques liés à l’utilisation de ces nouveaux outils biotechnologiques pour réfléchir et définir plus strictement ce que la science peut et ne peut pas faire[4]NDLR : Lire la tribune libre de Jacques Testart, Pourquoi (et comment) être « critique de science » ?, 16 février 2015. .

 

La communauté scientifique et la société civile devraient s’emparer de la question des risques liés à l’utilisation des nouveaux outils biotechnologiques pour réfléchir et définir plus strictement ce que la science peut et ne peut pas faire.

 

Je suggère qu’un moratoire sur les expériences de gain de fonction sur des virus à potentiel pandémique soit mis en place, afin qu’une conférence internationale, sous l’égide des Nations-Unies, incluant scientifiques, politiques et membres de la société civile, puisse négocier la mise en place d’une réglementation internationale appropriée. Si une telle conférence est mise en place, sa mission devrait, à mon sens, être suffisamment large et inclure d’autres problématiques importantes concernant de nouveaux outils de la biotechnologie liés aux développements de la biologie synthétique et d’outils dits de « forçage génétique » basés sur les ciseaux moléculaires Crisper-Cas9.

 

Plus globalement, comment responsabiliser les chercheurs sur les conséquences de leurs travaux ? Quid de leur formation, et notamment de la place de l’éthique dans celle-ci ?

Ce point est important. A mon sens, nous manquons de formation dans ce domaine lors de cursus universitaires, dans les programmes de formation des étudiants en thèse ou dans le cadre de la formation des professionnels de laboratoire. La conséquence est probablement une sous-évaluation des risques liés à l’utilisation des nouveaux outils de la biotechnologie. Un effort important devrait être fait dans ce sens, avec le développement des formations pluridisciplinaires incluant l’éthique de la recherche, la biosécurité et l’aspect règlementaire[5]NDLR : Lire le texte de Geneviève Azam, Dominique Bourg et Jacques Testart, Subordonner les technosciences à l’éthique, 15 février 2017. .

 

La conséquence du manque de formation des chercheurs en éthique est probablement une sous-évaluation des risques liés à l’utilisation des nouveaux outils de la biotechnologie.

 

Mais la formation n’est pas tout. Il faut savoir que, souvent, les nouvelles règlementations sont décrétées sans que les moyens financiers nécessaires à leur mise en place ne soient affectés aux universités ou aux laboratoires. Il faut que les représentants politiques comprennent que ces aspects de biosécurité et d’éthique sont éminemment importants et que la mise en place des conditions nécessaires à des pratiques plus sûres nécessitent des investissements matériels et humains importants. En l’absence de ces moyens, les réglementations ont un impact « stérilisant » sur les recherches et s’avèrent, au final, contreproductifs.

Propos recueillis par Anthony Laurent, rédacteur en chef / Sciences Critiques.

 

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References

References
1 NDLR : Lire notre « Trois questions à… » Laurent Aillet : « Reconnaître la vérité, c’est s’obliger à changer », 4 mai 2020.
2 « La question de l’origine du Sars-Cov-2 se pose sérieusement », Yaroslav Pigenet, CNRS Le Journal, 27 octobre 2020.
3 NDLR : Lire notre « Trois questions à… » Bruno Canard : « Demander un médicament dès le lendemain d’une épidémie n’a aucun sens », 1er septembre 2020.
4 NDLR : Lire la tribune libre de Jacques Testart, Pourquoi (et comment) être « critique de science » ?, 16 février 2015.
5 NDLR : Lire le texte de Geneviève Azam, Dominique Bourg et Jacques Testart, Subordonner les technosciences à l’éthique, 15 février 2017.

3 Commentaires

  1. Bonjour,

    Vous n’évoquez pas ici la possibilité que l’armée puisse travailler sur ces questions dans la plus grande opacité. Comme si les militaires n’avaient jamais essayé de développer des armes biologiques.

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