« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Mais que font les universitaires ?

Mais que font les universitaires ?

« Mais que font les universitaires ? Dans un monde ravagé par la croissance industrielle sans limite, les thèses de la décroissance n’ont jusqu’à présent guère intéressé la plupart des chercheurs en « sciences sociales ». Comment l’expliquez-vous ? » Le journal La Décroissance a consacré les pages « Débat » de son numéro de novembre à la place dévolue aux thèses de la décroissance dans les milieux universitaires. Sciences Critiques était invité à faire part de ses réflexions.

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I

L EST VRAI que l’on peine à trouver, dans le milieu universitaire actuel, une Licence de décroissance, un Master en objection de croissance, ou encore un maître de conférences ou un docteur ès décroissance.

Au lieu de cela, pullulent les formations supérieures, dans les universités comme dans les « grandes écoles », en Europe comme aux États-Unis, sur le développement durable, les technologies dites « vertes », le management de l’innovation, l’ingénierie environnementale, ou encore sur ce que d’aucuns appellent, depuis les années 1990, les « humanités numériques » – quel oxymore !

Pourquoi un tel désintérêt de l’université en général, et des chercheurs en sciences humaines et sociales (SHS) en particulier, pour les thèses de la décroissance ?

J’y vois, de prime abord, le poids d’un certain conformisme et, dans une moindre mesure, le règne du politiquement correct.

Comme dans le reste de la population, la décroissance y est majoritairement soit caricaturée, pour être aussitôt moquée ou attaquée, et donc disqualifiée ; soit, en tant que pensée radicale, sa portée critique est tout simplement mal comprise.

Comme dans le reste de la population, la décroissance y est majoritairement soit caricaturée, pour être aussitôt moquée ou attaquée, et donc disqualifiée ; soit, en tant que pensée radicale, sa portée critique est tout simplement mal comprise.

On peut voir là à la fois de la pure paresse intellectuelle comme la défense d’intérêts particuliers bien compris.

A cet égard, faire carrière dans le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche aujourd’hui, que ce soit dans les SHS ou dans les sciences de la nature, consiste, entre autres choses, à s’en remettre à la raison instrumentale et calculatrice et à se soumettre aux injonctions au numérique – pas vraiment en phase avec la décroissance – venant d’en haut.[1]− Lire la tribune libre de François Jarrige et Thomas Bouchet, « L’université sous hypnose numérique », 17 octobre 2015. /

Le sociologue des sciences Bruno Latour – pour ne citer que lui –, plébiscité par les médias et adulé par une grande partie des écologistes, n’a-t-il pas aussi créé et dirigé le « Médialab » de Sciences-Po, dont l’« objectif est d’inscrire les sciences sociales dans les nouvelles pratiques numériques » ?[2]− Voir la page Wikipedia de Bruno Latour et lire le texte du collectif Pièces et Main-d’œuvre (PMO), « Les deux cultures », ou la défaite des humanités, 25 septembre 2016. /

 

 

En un mot comme en cent, l’« État technicien », comme l’a analysé Jacques Ellul, via sa bureaucratie administrative et ses politiques publiques, toutes orientées qu’elles sont vers l’impératif de croissance économique, tend à contraindre et à orienter les recherches et les enseignements universitaires, tout en entravant toute pensée et pratique réellement décroissantes au sein de ses universités, au profit in fine des (p)artisans du techno-capitalisme – ou techno-libéralisme –, aujourd’hui repeint en vert.

Une tendance structurelle qui se radicalise, depuis plusieurs années maintenant, par la privatisation rampante de l’université.[3]− Lire la tribune libre d’Eric Berr et Léonard Moulin, La mise en marché de l’Université, 24 janvier 2017. /

Il ne faut pas non plus perdre de vue que, au sein des universités publiques et des grandes écoles, les places d’enseignants-chercheurs en « sciences économiques » sont monopolisées de nos jours par les économistes dominants, véritables « chiens de garde » du système néolibéral – selon l’expression consacrée par Paul Nizan –, au détriment des économistes hétérodoxes, non-conformistes ou encore décroissants.

Or, faut-il le rappeler, ce sont les dogmes et les préceptes de ces économistes libéraux, trop souvent conseillers du prince par ailleurs, qui nous ont conduits à la catastrophe écologique contemporaine, dont la crise sanitaire actuelle constitue un énième soubresaut.

La science occidentale moderne, qui s’est historiquement construite, pour asseoir sa scientificité et son autorité, sur le dualisme nature/culture, cherche désormais, à la faveur de la catastrophe écologique, à expier ce péché originel en renouant avec la nature.

D’un point de vue plus épistémologique enfin, la science occidentale moderne, qui s’est historiquement construite, pour asseoir sa scientificité et son autorité, sur ce que les anthropologues, comme Philippe Descola, nomment le « dualisme nature/culture », cherche désormais, à la faveur de la catastrophe écologique, à expier ce péché originel en renouant avec la nature.

Or, certains courants de pensée, qui trouvent un écho de plus en plus favorable dans les milieux universitaires, prétendent y parvenir en désirant paradoxalement la fusionner, l’hybrider, avec les artefacts techniques, faisant ainsi advenir ce que Geneviève Azam appelle, pour mieux le dénoncer, un « monde cyborg ». [4]− Lire notre « Trois questions à » Geneviève Azam : « Abandonner le délire prométhéen d’une maîtrise infinie du monde », 15 septembre 2018. /

Ce sont donc aussi ces nouvelles techno-utopies que les partisans de la décroissance doivent aujourd’hui affronter, à l’université comme ailleurs, dans leur lutte culturelle et politique contre l’artificialisation du monde.

Anthony Laurent, rédacteur en chef / Sciences Critiques.

 

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References

References
1 − Lire la tribune libre de François Jarrige et Thomas Bouchet, « L’université sous hypnose numérique », 17 octobre 2015. /
2 − Voir la page Wikipedia de Bruno Latour et lire le texte du collectif Pièces et Main-d’œuvre (PMO), « Les deux cultures », ou la défaite des humanités, 25 septembre 2016. /
3 − Lire la tribune libre d’Eric Berr et Léonard Moulin, La mise en marché de l’Université, 24 janvier 2017. /
4 − Lire notre « Trois questions à » Geneviève Azam : « Abandonner le délire prométhéen d’une maîtrise infinie du monde », 15 septembre 2018. /

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