« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Paul Kern, ou la science déchaînée contre le sommeil

Paul Kern, ou la science déchaînée contre le sommeil

A l’entre-deux-guerres, l’histoire singulière de l’officier militaire hongrois Paul Kern, blessé sur le champ de bataille par une balle en pleine tête, a fait rêver certains scientifiques au cours du XXème siècle : et si l’on pouvait supprimer définitivement le sommeil, ce temps « inutile » de l’existence humaine ? Une nouvelle illustration du Progrès ? Pas pour les écrivains et les artistes romantiques de l’époque, qui dénoncèrent alors avec véhémence les dangers de cette atteinte à la vie humaine ; pire, un « coup de grâce pour toute la race humaine ».

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[dropcap]A[/dropcap]U DÉBUT des années 1930, la presse française et internationale se fait l’écho d’un fait divers étonnant qui fait la une des journaux : l’histoire du hongrois Paul Kern, ancien combattant dans l’armée austro-hongroise, qui n’aurait pas fermé l’œil depuis… une quinzaine d’années !

Blessé au cours de la Première Guerre mondiale sur le front de l’Est, il raconte son histoire dans les colonnes du quotidien L’Excelsior : « C’était au début du mois de juin 1915, j’étais commandant d’un régiment, à Chlebovice, près de la frontière russe. Un jour, je reçus l’ordre de diriger une attaque contre les tranchées qui se trouvaient en face de nous. […]

Je vis tomber mes hommes comme des mouches et tout d’un coup je sentis un choc violent dans ma tête.

Nous fûmes reçus par une pluie de shrapnels et de balles de mitrailleuses. […] Je vis tomber mes hommes comme des mouches et tout d’un coup je sentis un choc violent dans ma tête. Je perdis connaissance. »

Paul Kern est ramassé sur le champ de bataille et transféré dans un hôpital où les médecins l’opèrent en urgence pour lui enlever la balle, logée dans son lobe frontal droit. Ils ne peuvent éviter la trépanation et restent très réservés quant aux chances de survie de leur patient.

 

> Au cours des années 1930, Paul Kern a fait régulièrement la une des journaux, comme dans le quotidien « Paris-Soir », le 4 mai 1938. / Crédit : Wikimédia CC

 

Pourtant, après trois semaines de coma, l’homme se réveille et, malgré un mal de crâne et des migraines affreuses, a conservé toute sa mémoire, ainsi que ses facultés mentales et physiques.

À un détail près, comme il le raconte à l’époque : « J’ai trouvé naturel de ne pas dormir pendant les trois ou quatre jours qui suivirent mon réveil. J’avais terriblement mal à la tête. Mes souffrances furent indicibles. On m’envoya dans une ville d’eaux où les médecins me prodiguèrent leurs soins. Les maux et les crampes cessèrent au bout de quelques semaines, mais le sommeil n’est jamais revenu. »

 

Paul Kern ne s’endormira plus jamais

 

Paul Kern, de son aveu même, ne s’endormira plus jamais à la suite de sa blessure. Ce handicap ne l’affecte pourtant pas trop, et il reprend peu à peu une vie normale.

À la fin de la guerre, il retrouve son poste de fonctionnaire au ministère des Pensions. « Quand Paul Kern a rempli sa tâche quotidienne, il rentre chez lui, s’entretient avec les membres de sa famille jusqu’à ce que ceux-ci aillent se coucher, puis il passe la nuit à lire et à écouter la radio : espérons, pour ses voisins, qu’il y met, comme on dit, une sourdine », raconte Clément Vautel dans un article du Dimanche Illustré.

Quand j’ai travaillé pendant soixante-douze heures, il arrive un moment où je sens que je n’en peux plus.

Et le journaliste d’ajouter : « De temps en temps, il se repose et ferme les paupières, mais ce n’est qu’afin d’éviter le surmenage de ses yeux, car jamais, au grand jamais, le marchand de sable ne passe pour lui. S’il vit doublement, Kern mange doublement aussi : il prend quatre repas le jour et il en prend autant la nuit. »

Si Paul Kern ne souffre pas physiquement de ce manque de sommeil, cette situation lui pèse psychiquement : « Il arrive parfois que, pendant trois jours et trois nuits, je ne quitte pas mon bureau car je suis las des cafés et des dancings, raconte le fonctionnaire hongrois à un autre journaliste. Quand j’ai travaillé pendant soixante-douze heures, il arrive un moment où je sens que je n’en peux plus.

J’ai des douleurs aiguës dans les bras et dans les jambes, je confonds les mots, les expressions et des larmes coulent de mes yeux. Alors je m’étends sur un lit et je pose une paire de lunettes noires sur mon nez. Il faut que mes yeux se reposent, malheureusement je ne peux pas les fermer car cela me rend très nerveux. […]

 

 

Il poursuit : « Et je ne dors pas. Je ne peux pas me coucher, car il n’y a rien de plus atroce que de se trouver dans un lit et de ne pouvoir dormir. J’ai consulté les meilleurs neurologues, j’ai pris des somnifères — rien, rien n’a pu me guérir. […] Ma femme m’a quitté car la nuit je me promenais dans l’appartement, et, en outre, la pauvre femme était terriblement gênée par la publication fréquente de ma photographie dans des revues médicales, accompagnant des articles, écrits par les plus célèbres médecins de l’Europe centrale. »

 

Une opportunité expérimentale exceptionnelle

 

Si la plupart des journaux se contentent de raconter l’histoire de ce personnage hors du commun, en traitant le sujet sous l’angle du simple fait divers ou de l’incongruité, certains articles n’hésitent pas à s’appuyer sur l’expertise scientifique de certains spécialistes.

Ainsi, dans L’Excelsior, le professeur Roubinovitch, chef de clinique à la Faculté de médecine de Paris, donne son avis : « Jusqu’ici on n’a pas encore découvert le centre du sommeil, mais je sais qu’il y a en cours certaines recherches dans les laboratoires de physiologie, destinées à éclaircir ce détail encore inconnu de la science. »

 

> Portrait photographique de Paul Kern, dans les années 1930. / Crédit : Wikipédia CC

 

Un savant se penche particulièrement sur le cas de Paul Kern, c’est son compatriote le docteur Frey, un chercheur viennois qui voit dans l’ancien soldat une opportunité expérimentale exceptionnelle. 

Si cet organe minuscule a été une fois supprimé par hasard, sans le moindre dommage, c’est qu’on peut aussi l’abolir chez tous les hommes.

C’est ce qu’il explique dans les colonnes du journal Le Quotidien du 20 janvier 1930 : « Il est probable que la balle qui a pénétré dans le cerveau de M. Kern y ait supprimé un tout petit quelque chose, tellement petit, qu’il échappe à l’examen, raconte le professeur.

Or, si cet organe minuscule a été une fois supprimé par hasard, sans le moindre dommage, c’est qu’on peut aussi l’abolir chez tous les hommes. Les autres examens plus approfondis du phénomène, suivis d’une série d’expériences sur des animaux, doivent infailliblement amener à la découverte de l’organe et au moyen de le supprimer. »

 

« Le coup de grâce
pour toute la race humaine »

 

Face à ces déclarations, l’auteur de l’article, l’écrivain Robert Cardinne-Petit, est plus que dubitatif : « Face à ce miracle, la science est déchaînée. Et que disent les docteurs modernes ?

Mais tout simplement que si cet officier a pu vivre pendant quinze ans sans éprouver le besoin de dormir, il n’y a logiquement aucune raison pour que tous les hommes ne puissent vivre toute leur vie sans prendre le repos indispensable. […]

On assurerait le bonheur de l’humanité en la réduisant à la plus effrayante des servitudes, si la science triomphait du sommeil. La science se montrerait la pire ennemie de l’homme et de la nature.

On assurerait le bonheur de l’humanité en la réduisant à la plus effrayante des servitudes, si la science triomphait du sommeil. […] Certes, le résultat scientifique serait merveilleux, mais, dans ces conditions, la science se montrerait la pire ennemie de l’homme et de la nature.

Je n’envie pas du tout le cas de M. Paul Kern. Il ne m’est pas désagréable, après une journée de travail, de m’endormir entre deux draps blancs. C’est même l’une de mes plus grandes joies et l’on m’excusera d’y tenir. Je suis même assuré que beaucoup de mes semblables pensent comme moi et ne sont pas du tout impatients de voir les efforts des médecins, autour du pauvre Kern, couronnés de succès. Car ce succès porterait à toute la race humaine, déjà prisonnière de la machine, le coup de grâce. »

 

Les hommes, « des machines
remontées par la science »

 

À cette époque, les intellectuels commencent à dénoncer les dérives de l’industrie et le développement, depuis le début du XXème siècle, des chaînes de montage et du taylorisme.

La machine, création de l’homme, le domine, l’écrase et lui fait peur.

Quelques mois après l’article de Robert Cardinne-Petit, c’est l’écrivaine Isabelle Sandy qui reprend la critique de cette science qui cherche à aliéner l’homme en servant les intérêts du capitalisme, dans un article publié dans Le Journal du 30 mai 1931.

Dans son texte intitulé « L’Homme Machine », elle dénonce la mécanisation de la société : « La machine, création de l’homme, le domine, l’écrase et lui fait peur. La machine, fille dénaturée, n’entend pas la protestation angoissée de celui qui l’a mise au monde. »

 

 

Pour elle, les expériences du docteur Frey révèlent les dérives de la science de l’époque : « Ainsi donc le docte professeur va poursuivre sur des animaux une série d’expériences d’une cruauté inouïe, non pour améliorer le sort des hommes, ce qui serait une sorte d’excuse, mais pour l’empirer : pour leur permettre de ne plus dormir, de devenir par là des machines à plein rendement remontées par la science pour x années !

Quand donc la science aura-t-elle une morale, une esthétique ?

Ceci ne comble-t-il pas l’imagination d’un Wells, d’un Rosny, de ces géniaux explorateurs de l’âme, du passé et de l’avenir, dont le réel dépasse souvent les plus audacieuses spéculations ?

Quand donc la science aura-t-elle une morale, une esthétique, quand comprendra-t-elle qu’une force, quelle qu’elle soit, ne doit pas pousser ses tentacules dans toutes les directions, à l’aveugle, surtout quand elle vise la folie et la mort ? »

 

« Enfin, je vais pouvoir dormir ! »

 

Après avoir fait l’éloge du sommeil, permettant à l’homme « de secrets voyages » afin de quitter « la vaine agitation de ses journées surchargées de besogne », Isabelle Sandy reconnaît que l’opération, si elle réussit, ne serait pas menée à grande échelle, sur l’humanité tout entière.

Quand bien même ! « Quelques hommes seulement, mettons quelques surhommes, se prêteraient à l’expérience, trop heureux d’allonger ainsi leur vie active d’un bon tiers ! Parfait.

Songe-t-on au danger que deviendraient pour l’humanité normale ces hommes-machines remontés pour leur vie entière et capables d’abattre d’énormes besognes ? Songe-t-on à un Napoléon qui n’aurait pas dormi ?

Mais songe-t-on au danger que deviendraient pour l’humanité normale ces hommes formidables, ces hommes-machines remontés pour leur vie entière et capables d’abattre d’énormes besognes, de contenter toutes leurs ambitions ? Songe-t-on à un Napoléon qui n’aurait pas dormi ? »

Et de conclure, implacable : « Nul ne demande à la science de fabriquer un homme nouveau, mais, au contraire, de perfectionner le magnifique modèle que la Création lui a légué, d’éloigner de lui le cancer, la tuberculose − et dans cet ordre d’idées quel hommage ne devons-nous pas rendre à nos savants ! − peut-être même de retrouver l’homme-primitif sous les alluvions des siècles passés.

Enfin, comment résister à l’envie de rappeler au professeur Frey, qui prétend nous enlever le sommeil, le cri pathétique de Musset expirant : “Enfin ! Je vais pouvoir dormir !”.

Le savant, qui prétend refaire l’homme sur un plan conçu par l’homme, n’en fabrique qu’un ersatz. Il est comparable à ce gamin brutal qui démonte un coûteux et parfait mécanisme pour le remonter à sa façon, mais qui n’y arrive jamais et laisse son jouet, brisé. »

Une critique qui s’inscrit pleinement dans la veine romantique de l’époque, alors même que les idéologies fascistes commencent à justifier leurs actions en s’appuyant sur la science…

Gautier Demouveaux, journaliste / Sciences Critiques.

 

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