« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

La mise en marché de l’Université
par Eric Berr et Léonard Moulin

Nous ne sommes pas condamnés à une marchandisation croissante de l’enseignement supérieur et de la recherche. Refuser de brader l’avenir de notre jeunesse et du pays tout entier suppose d’augmenter significativement les dépenses publiques dans ces domaines. S’il n’existe pas de modèle idéal, il serait utile de mener une réflexion en ce sens si l’on souhaite favoriser un enseignement supérieur qui promeut l’équité et l’égalité des chances et cesse d’être un vecteur de reproduction sociale.

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> Eric Berr et Léonard Moulin, membres du collectif d'animation des "Économistes atterrés".

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ANS l’indifférence à peu près générale 1, l’Université se meurt à petit feu. Reprenant à son compte une antienne déjà formulée par l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) et la Banque mondiale, l’Union Européenne s’est lancée, depuis le début des années 2000, dans la promotion d’une « économie du savoir » au sein de laquelle l’Université est sommée de devenir une entreprise « compétitive », au service de la croissance économique.

Ce mouvement s’est accéléré en France depuis l’adoption de la très mal nommée Loi Relative aux libertés et responsabilités des Universités (LRU), votée, en catimini, à l’été 2007, malgré une opposition massive de la communauté universitaire.

Reconnaissons toutefois que, quel que soit le pays considéré, une même logique est à l’œuvre depuis plusieurs décennies, consistant en l’introduction de mécanismes marchands à l’Université.

La diffusion de l’idéologie néolibérale dans un espace qui jusqu’à lors en était relativement exempté conduit à de profondes mutations qui impactent fortement la recherche, la formation et, in fine, le fonctionnement de l’Université dans son ensemble.

L’essence même de la science réside dans la totale liberté des chercheurs à choisir leur objet de recherche et à conduire leurs recherches de manière indépendante. Aujourd’hui, force est de constater que ce n’est plus le cas, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, la recherche est de plus en plus assujettie au monde économique. En effet, afin d’atteindre l’« excellence » – dont la mesure puérile est le classement de Shanghai –, il convient de singer le modèle inégalitaire anglo-saxon et de renoncer à nos propres atouts.

Notre système de recherche, historiquement basé sur des financements publics pérennes, assurant une visibilité à long terme qui offre la possibilité de prendre des risques, laisse de plus en plus la place à une recherche assujettie aux agences de financement et aux appels d’offre.

Le résultat de cette course à l’« excellence » est assez édifiant puisqu’il justifie la précarisation du plus grand nombre. En effet, les financements se concentrent sur un très petit nombre de projets – l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), par exemple, ne finançant que 10 % des projets qui lui sont soumis 2 – et sur des durées courtes − trois ans en général. Ce qui conduit à produire une recherche de plus en plus homogène et appauvrie, sans cesse sommée de fournir des débouchés économiques privés.

Albert Fert, prix Nobel de physique en 2007, reconnaît d’ailleurs qu’un tel système ne lui aurait pas permis de financer des travaux qui n’étaient pas alors « à la mode » mais qui ont pourtant débouché sur des avancées majeures. 3

Quel que soit le pays considéré, une même logique est à l’œuvre depuis plusieurs décennies, consistant en l’introduction de mécanismes marchands à l’Université.

La recherche financée sur projet présente un autre biais important. Déposer un projet nécessite en général plusieurs mois de travail, temps pris sur les activités d’enseignement et de recherche pour lesquels l’enseignant-chercheur est normalement payé.

Face à des procédures toujours plus complexes, des personnels administratifs sont maintenant spécifiquement recrutés afin d’aider au montage des projets, ce qui représente un premier critère de sélection, puisque les universités qui peuvent s’attacher une équipe de « monteurs de projets » sont clairement mieux placées dans la course au financement que celles qui ne le peuvent pas.

Afin de sélectionner les meilleurs projets, il faut des évaluateurs, tâche remplie par les universitaires eux-mêmes et qui restreint à nouveau leur propre temps de recherche.

Enfin, pour les heureux gagnants à ce qui s’apparente parfois à une loterie, il convient de rédiger quantité de rapports afin de justifier de la pertinence de l’utilisation des fonds obtenus, permettant ainsi aux agences de moyens de produire ensuite leurs propres rapports montrant l’efficacité avec laquelle l’argent public est utilisé...

C’est ainsi qu’afin de rendre l’université plus efficace, les recettes néolibérales conduisent à une bureaucratisation croissante, doublée d’une perte d’autonomie des universitaires.

 

 

Un problème supplémentaire concerne la diffusion de la recherche. Si de nombreux supports de publication existent, la plupart des disciplines ne valorisent que la recherche publiée dans des revues scientifiques.

Dans le cas de l’économie, que nous connaissons le mieux, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et le Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) vont jusqu’à établir un classement hiérarchisé des revues, conduisant à privilégier les revues qui se situent dans un courant de pensée mainstream et à délaisser − en leur attribuant une note moins bonne − les revues qui ne s’inscrivent pas dans ce courant de pensée, conduisant de facto à mettre en péril le renouvellement de la pensée économique en ne laissant pas libre cours à ses critiques internes.

Les recettes néolibérales conduisent à une bureaucratisation croissante doublée d’une perte d’autonomie des universitaires.

Enfin, la mise en concurrence des institutions d’enseignement supérieur aboutit à la hiérarchisation des universités en fonction du rang qu’elles occupent dans les classements internationaux.

Cette mise en concurrence justifie, en France, la création de pôles d’excellence et le regroupement − ou la fusion − d’universités au motif que celles-ci, en étant plus grosses, gagneraient des places dans la hiérarchie mondiale universitaire et seraient donc en mesure d’attirer les meilleurs étudiants ainsi que les meilleurs chercheurs.

Outre le peu d’intérêt à avoir comme boussole des classements internationaux, dont les critères biaisés privilégient, par définition, les universités anglo-saxonnes 4, ceux-ci servent surtout à créer un système universitaire à deux vitesses, avec, d’un coté, quelques établissements visibles à l’international et permettant d’affirmer que l’université française se porte bien, tandis que la majorité d’entre elles se débat avec des moyens toujours plus restreints.

 

MARCHANDISATION DES ÉTUDES

 

Les réformes récentes dans l’enseignement supérieur ont également des effets importants sur les étudiants et sur la nature même du service d’éducation qui leur est fourni.

L’indépendance et le désintéressement, qui constituent l’ADN de l’Université, sont de plus en plus sacrifiés sur l’autel des « débouchés économiques ». L’accent est mis sur l’« offre de formation », dont l’objectif n’est plus d’éveiller l’intelligence mais d’être « utile ».

Petit à petit, l’ajustement aux « besoins du marché du travail » remplace l’esprit critique tandis que les « compétences professionnelles » se substituent aux connaissances dans l’élaboration des formations. On ne propose plus tant d’acquérir un savoir conçu comme un bien public que d’accumuler un « capital professionnel », les étudiants tendant à devenir des clients et le savoir une marchandise.

Petit à petit, l’ajustement aux besoins du marché du travail remplace l’esprit critique.

L’individualisation des parcours des étudiants participe de cette évolution, où l’insertion professionnelle et l’employabilité apparaissent plus importantes que la cohérence pédagogique.

Dans le cadre du processus de Bologne, l’adoption d’une structuration harmonisée des études au niveau européen de type Licence-Master-Doctorat (LMD) a pour objectif de donner corps à un marché de l’enseignement supérieur au sein duquel les étudiants sont incités à rationaliser leurs trajectoires éducatives, en comparant les coûts et bénéfices des différentes options qui s’offrent à eux.

La logique économique sous-jacente est celle de la théorie du capital humain pour laquelle la poursuite d’étude résulte d’une comparaison entre le coût des études et les bénéfices escomptés sur le marché de l’emploi.

Cette situation est également parfaitement illustrée par l’introduction croissante des frais d’inscription dans de nombreux pays − États-Unis, Angleterre, Australie, Nouvelle-Zélande, etc. Les étudiants deviennent alors des clients investissant dans leur capital humain en contractant un prêt étudiant, en vue de retombées économiques individuelles futures, selon un calcul de type coûts-avantages.

 

 

Face au désengagement de l’État, et en dépit de toutes les dénégations actuelles, la voie empruntée condamne l’étudiant-client à prendre à sa charge une part toujours plus importante du coût de sa formation.

Ainsi, face à la crise sans précédent que connaît l’université française, des voix s’élèvent pour réclamer une augmentation des frais d’inscription, à l’instar des dérogations déjà accordées à l’université Paris-Dauphine, aux Écoles des Mines et à celles des Telecom ou, plus récemment, à l’École Polytechnique et à la Toulouse School of Economics.

Capable de répondre à tous les maux de l’Université, les frais d’inscription permettraient de rendre le système plus équitable, de motiver les étudiants et de répondre aux besoins de financement des établissements.

Les étudiants tendent à devenir des clients et le savoir une marchandise.

Il suffit de s’intéresser au cas de l’université Paris-Dauphine pour se rendre compte que ces frais, qui sont générateurs de mécanismes de ségrégation sociale entre étudiants, ne permettent pas de rendre les étudiants mieux formés.

Quant à la couverture des besoins de financement supposément induite par de tels frais, il suffit de regarder ce qui se passe dans les pays qui ont introduit des frais d’inscription élevés pour se rendre compte que leur augmentation s’est partout et toujours accompagnée d’une baisse significative des dépenses publiques.

À titre d’exemple, en 2012, le triplement du niveau des frais d’inscription en Angleterre, accompagné d’une baisse des subventions aux établissements de plus de 40 %, coûte désormais plus cher à l’État que l’ancien système, et ce en raison de l’augmentation du taux de défaut sur les prêts étudiants pour lesquels l’État est garant.

Ces frais d’inscription ont, par ailleurs, des effets dramatiques sur l’enseignement puisqu’ils conduisent à analyser les relations entre étudiants et universités comme des relations de clients à fournisseurs, transformant de facto la nature même de l’éducation.

Ils sont également inéquitables et inefficients car ils sont une barrière à l’entrée dans le supérieur de certains étudiants et modifient les choix de filières et de débouchés à l’issue des cursus.

En Allemagne, par exemple, on s’est aperçu qu’à niveau scolaire équivalent, l’augmentation des frais d’inscription a conduit les étudiants des milieux modestes à modifier leurs choix d’orientation, en privilégiant les formations professionnelles, au détriment des filières générales.

Aujourd’hui, un chercheur et un enseignant-chercheur sur deux est un précaire.

Aux États-Unis, l’augmentation des frais a conduit les étudiants à modifier leurs choix de carrière en privilégiant les emplois privés et rémunérateurs, au détriment des emplois publics. Par ailleurs, la dette étudiante, dont le volume aux Etats-Unis a dépassé 1 200 milliards de dollars, est en passe de créer une crise économique d’ampleur mondiale dans les prochaines années.

Outre l’introduction de frais d’inscription, l’un des derniers verrous à la marchandisation des études en France résidait dans le caractère national des diplômes.

Or, force est de constater que celui-ci est de plus en plus remis en question avec la multiplication de diplômes d’université payants, adossés à des formations de type Master, qui permettent de contourner la réglementation concernant les frais d’inscription et donc d’accroître ceux-ci dans des proportions non négligeables.

 

ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE

 

Dans un environnement toujours plus concurrentiel, dans lequel il convient de rechercher l’« excellence », il est de bon ton de dénoncer l’« archaïsme » et l’« inadéquation » de la formation universitaire et de promouvoir une gestion managériale des universités afin de les rendre rentables. 5

Les présidents d’Université deviennent de vrais chefs d’entreprise − rémunérés en conséquence. Les primes individuelles se multiplient et installent une concurrence généralisée entre les universitaires, les laboratoires et les universités, l’objectif étant d’accueillir les meilleurs chercheurs et les meilleurs étudiants.

Ayons le courage de mener une politique ambitieuse.

Pour faire accepter un système que la communauté universitaire rejette dans sa grande majorité, une gouvernance par la peur s’installe qui utilise la « crise » pour organiser la précarisation des personnels et s’assurer une plus grande docilité.

Aujourd’hui, un chercheur et un enseignant-chercheur sur deux est un précaire. Et, contrairement à la propagande officielle, la précarisation, promue comme « flexibilisation » d’un système trop rigide, est la condition du délabrement des universités − et non sa cause.

 

 

Nous ne sommes pourtant pas condamnés à une logique mortifère conduisant à une marchandisation croissante de l’enseignement supérieur et de la recherche. Refuser de brader l’avenir de notre jeunesse, et par conséquent celui du pays tout entier, suppose d’augmenter significativement les dépenses publiques dans ces domaines.

Impossible ? Pourtant, certains pays, comme le Danemark et la Finlande, ont un niveau de dépenses publiques pour l’enseignement supérieur atteignant 1,9 % du Produit Intérieur Brut (PIB), contre 1,3 % seulement en France.

Par opposition à un régime dans lequel l’étudiant s’endette pour investir dans son propre niveau de capital humain, dans l’optique d’en tirer un rendement privé, les pays du nord de l’Europe ont développé un modèle de financement alternatif dans lequel les étudiants sont payés durant leurs études grâce à la mise à contribution de l’ensemble des citoyens.

Les étudiants sont payés durant leurs études grâce à la mise à contribution de l’ensemble des citoyens.

Dans ce modèle, l’éducation n’est plus vue comme une activité économique aux retombées uniquement privées, mais comme un vecteur d’émancipation intellectuelle qui a, avant tout, des rendements collectifs – et qui doit donc, de fait, être supporté par la collectivité dans son ensemble.

S’il n’existe pas de modèle idéal, il serait utile de mener une réflexion en ce sens si l’on souhaite favoriser un enseignement supérieur qui promeut l’équité et l’égalité des chances et cesse d’être un vecteur de reproduction sociale.

Augmenter les moyens accordés à l’enseignement supérieur et à la recherche est un premier pas qui ne suffit évidemment pas.

La suppression des grandes écoles, la mise en place de quotas pour les bacheliers technologiques et professionnels dans les Instituts Universitaires de Technologie (IUT), l’arrêt des moyens publics accordés aux établissements privés d’enseignement supérieur ou encore l’exclusion des entreprises des conseils d’administration des universités sont autant de pistes à étudier pour rendre à l’Université ses lettres de noblesse.

Ayons le courage de mener une politique ambitieuse en la matière !

Eric Berr et Léonard Moulin

> Post-scriptum : le texte d'Eric Berr et Léonard Moulin est une version augmentée de celui paru dans Marianne, sous le titre « Sauvons l'université française », le 19 février 2016.

 

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Notes:

  1. − Quelques voix s’élèvent heureusement et nous mettent en garde contre ces dérives tout en montrant que d’autres voies sont possibles. Voir, en particulier, les ouvrages suivants : Christophe Granger (2015), La destruction de l’Université française, La fabrique ; Collectif ACIDES (2015), Arrêtons les frais ! Pour un enseignement supérieur gratuit et émancipateur, Raisons d’agir ; Savoir/agir (2014), Austère Université, n°29 vol. 3, Éditions du Croquant. /
  2. − Voir le site sciences.blogs.liberation.fr. /
  3. − « Le Prix Nobel Albert Fert plaide pour une recherche libre », Le Monde, 25 octobre 2007. /
  4. − Les principales revues prises en compte dans les classements internationaux étant en langue anglaise, les chercheurs anglo-saxons ont un avantage indéniable, ce qui explique d’ailleurs, en partie, pourquoi ils sont très représentés parmi les prix Nobel. À titre d’exemple, deux tiers des titulaires du prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, le soi-disant « prix Nobel d’économie », sont américains. /
  5. − Le rôle joué par les classements dans la régulation des institutions d’enseignement supérieur n’est pas sans lien avec l’arrivée d’une nouvelle forme de management à l’Université, qui, elle aussi, se retrouve évaluée. On voit apparaître au sein des universités, depuis quelques années, l’usage d’indicateurs quantitatifs ayant pour objectif de rationaliser la gestion de la science à partir de mesures « objectives » de performance. /

Un commentaire

  1. Ce texte est rempli de caricatures et d’idéologies dans lequel l’entreprise représente le MAL . Si un emploi est bien rémunéré c’est aussi qu’il créée une richesse ou qu’il répond à un besoin. Il faut arrêter avec les discours « le marché c’est la perversité de l’âme blabla . En quoi l’université est la seule à pouvoir transmettre une soit disante valeur morale supérieure ????

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