« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Annie Dequeker : «L’Université, ce n’est pas uniquement des enseignants et des étudiants»
par Sciences Critiques

En 1975, est paru, au sein de la toute jeune Université Paris 7-Denis Diderot, le Module Enragé. A travers la publication de huit numéros, ce journal « éphémère » de critique interne d'une institution universitaire créée officiellement quatre ans plus tôt entendait donner la parole aux sans-voix de l'université : son personnel technique et administratif. Né à la suite d'un mouvement de grève, il illustre, à lui seul, les rapports de force et de domination existant dans les établissements d'enseignement et de recherche français. Trois questions à Annie Dequeker, rédactrice et illustratrice du Module Enragé.


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Sciences Critiques − Dans quel contexte est né le Module Enragé au sein de l'Université Paris 7-Denis Diderot ? Quelle était sa ligne éditoriale et quel en était le fonctionnement interne ?

Annie Dequeker − L'Université Paris 7-Denis Diderot est née de la loi élaborée par Edgar Faure, ministre de l'Education nationale, après les « événements » de 1968. 1 Cette loi instituait, pour l'enseignement supérieur, l'interdisciplinarité et l'autonomie des établissements universitaires, c'est-à-dire la participation de tous − enseignants, étudiants, personnels − à leur gestion, au sein d'un Conseil d'université. Au moment de sa création, l'Université Paris-7 a ainsi constitué une sorte de « laboratoire » pour les enseignants comme pour les étudiants, mais aussi pour le personnel technique et administratif. Attirés par le caractère novateur de cette université − au moins dans l'intention du gouvernement −, ses membres avaient souvent choisi leur affectation : les locaux, construits sur l'ancienne Halle aux Vins, dans le cinquième arrondissement, étaient flambant neufs et tout était à mettre en place. A l'époque du Module Enragé, la présidence était assurée par Michel Alliot, un juriste, ancien proche collaborateur d'Edgar Faure. Il représentait donc pour nous une promesse de dialogue social dans la gestion quotidienne de l'université. Or, dès qu'éclata la première grève dure au sein de l'établissement, il n'hésita pas à faire appel à la police pour expulser les grévistes qui avaient décidé d'occuper les locaux dans le cadre d'une négociation entre une partie du personnel et l'administration universitaire.

C'est au cours d'un conflit au sein de l'université, au sujet de la mutation autoritaire d'un membre du personnel administratif, que nous avons appris que nous étions des « modules », c'est-à-dire des pièces de Lego à placer ici ou là dans l'organigramme de l'administration.

Le Module enragé est né à la suite de ce conflit apparu au sein de l'université au sujet de la mutation autoritaire d'un membre du personnel administratif. C'est à cette occasion que nous avons appris que nous étions des « modules », c'est-à-dire des pièces de Lego à placer ici ou là dans l'organigramme de l'administration. Pour qui avait fondé ses espoirs dans une gestion participative de l'université, la désillusion fut amère. Les autres, de toute façon, n'en avaient jamais rien attendu de mirobolant. La grève dura six semaines et nous l'avons perdue. Le Module Enragé est né de cette colère. Il a permis, durant toute son existence au cours de l'année 1975, d'entretenir les liens qui s'étaient noués au cours des Assemblées générales − parfois interminables... −, des distributions de tracts, des collages d'affiches, des piquets de grève, des interventions en amphis. En tout cas, l'interdisciplinarité, exaltée par la loi d'orientation, existait au sein de l'équipe du Module, qui comptait des administratifs − dont la cheffe de la Scolarité −, des ouvriers, menuisiers, plombiers, des enseignants de diverses disciplines − surtout des physiciens −, des chercheurs et des collaborateurs de recherche, en sciences humaines, mathématiques, etc.

 

 

Nous nous étions tous rencontrés grâce à la grève et nous nous sommes rejoints sur la base de nos affinités idéologiques, lesquelles n'excluaient bien sûr pas quelques frictions... Tous les textes étaient acceptés s'ils étaient remis à temps ; pas de censure, seulement d'éventuelles corrections d'orthographe. Le fonctionnement interne du journal restait très informel. Nous nous réunissions dans un bureau pour lire les textes et nous répartir les tâches − ronéo, impression, brochage, distribution −, avec souvent d'ailleurs des engueulades plus ou moins amusantes autour de la Gestetner, par exemple. C'était une machine à imprimer, très perfectionnée à l'époque, qui appartenait à l'université mais que nous utilisions sans vergogne. Certains se plaisaient à dire : « C'est parce que je ne suis qu'un petit personnel que je suis désigné pour tirer et nettoyer la Gestetner un samedi matin ? ».

 

En quoi, selon vous, le Module Enragé se différenciait des autres publications de « critique des sciences » qui paraissaient à l'époque en France. Qu'est-ce qui constituait l'identité de votre journal ?

Il me semble que des publications comme Survivre & Vivre 2, Impascience, Labocontestation, etc., ont été porteuses, davantage que le Module Enragé, d'une critique émanant d'équipes de jeunes chercheurs travaillant au sein des lieux de production de la Science. 3 Si le statut des « personnels de l'ombre » y était pris en considération, il était intégré dans une contestation plus globale du système mandarinal régnant dans les labos − comme l'illustre, par exemple, l'ouvrage de Jean-Marc Lévy-Leblond 4, (Auto)critique de la science [Seuil, 1973].

C'est parce que je ne suis qu'un petit personnel que je suis désigné pour tirer et nettoyer la Gestetner un samedi matin ?

Une autre particularité du Module Enragé résidait dans le fait que le « membre fantôme » de l'université y était absent − comme il l'a été d'ailleurs durant toutes les actions de contestation internes −, à savoir : l'étudiant. A aucun moment, les étudiants de Paris-7 n'ont soutenu la grève ou s'en sont même inquiétés, sauf lorsqu'elle impactait leurs demandes d'attestations ou d'inscriptions. Au mieux, ils découvraient, ébahis, que l'Université, ce n'est pas uniquement des enseignants et des étudiants − mis à part, bien sûr, une poignée d'étudiants politisés, surtout les maoïstes libertaires de « Vive la Révolution ! ».

 

Quels enseignements et quels souvenirs gardez-vous de cette expérience éditoriale et de votre engagement à l'université ?

Les enseignements que je tire de cette période, et plus précisément de cette expérience éditoriale, sont à mettre en regard de l'actualité récente. Nous étions une « queue de comète » de 1968, encore des braises. Nos empoignades avec les représentants syndicaux − de la CGT surtout −, qui, pendant la grève, avaient tenté de chapeauter le mouvement pour faire avancer une revendication de grille indiciaire, négociant en sous-main avec la présidence et passant par-dessus le Comité de grève, avaient suscité chez beaucoup d'entre nous une phobie de la représentation et l'exigence de contrôle périodique des délégués élus par l'Assemblée générale.

 

 

Le mouvement actuel des « Gilets jaunes », réfractaires à toute délégation, donc à toute mise en ordre de priorité des revendications, me donne à réfléchir sur les limites du refus de la représentativité. Au Module Enragé, nous avions refusé que les délégués syndicaux, qui avaient rechigné à s'emparer de notre mot d'ordre de grève − « On n'est pas des modules ! » − pour y substituer leur logique revendicative, prétendent nous représenter. Ce n'était pas eux qui avaient perdu les six semaines de salaire que nous avait coûté l'échec de la grève. En revanche, le Comité de grève élu n'a pas été désavoué ; nous avons perdu ensemble.

Aujourd'hui, la possibilité d'engager et de mener une action collective réside peut-être chez les très jeunes qui s'alarment pour l'état de la planète et qui ont compris qu'il ne suffit pas de ramasser des canettes et des bouts de plastique sur les plages.

Aujourd'hui, je constate que la défiance est partout : envers les partis, les syndicats, les institutions, les individus qui prétendent parler comme porte-parole d'un collectif, etc. Je me demande alors où se situe de nos jours la possibilité d'engager et de mener une action collective. Peut-être chez les très jeunes qui s'alarment pour l'état de la planète et qui ont compris qu'il ne suffit pas de ramasser des canettes et des bouts de plastique sur les plages. 5

Quant aux souvenirs, tout abrasés qu'ils soient par des dizaines d'années passées, ils me demeurent chers. Ils se mélangent avec l'affectif, car nous nous sommes beaucoup investis à l'époque. Ils évoquent un épisode significatif dans ma vie. Et je n'ai pas eu à tisonner beaucoup dans mes vieux tracts jaunis, ces Module qui perdent des pages, pour faire resurgir en moi notre liberté et notre fougue d'antan.

Propos recueillis par Anthony Laurent, rédacteur en chef / Sciences Critiques.

> Post-scriptum : vous trouverez les numéros complets du Module Enragé, ainsi que les tracts et les affiches réalisés à l'époque, sur le site Science & Société. Portail de ressources, d'échanges et de réflexions.

> Dessin « Touche pas à mon arbre » : Tanxxx / Licence CC

 

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Notes:

  1. NDLR : Lire notre « Trois questions à... » Jean-Christophe Coffin : « Il est légitime que les citoyens interpellent les scientifiques », 9 juin 2018. /
  2. NDLR : Lire (ou écouter) le discours d'Alexandre Grothendieck, Allons-nous continuer la recherche scientifique ?, 20 juin 2017. /
  3. NDLR : Lire la tribune libre de Jacques Testart, Pourquoi et comment être « critique de science » ?, 16 février 2015. /
  4. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Jean-Marc Lévy-Leblond, « Il n'y a pas de maîtrise démocratique de la science », 19 décembre 2015. /
  5. NDLR : Lire notre « Grand Entretien » avec Stéphane Foucart : « Les débats scientifiques peuvent être instrumentalisés », 1er septembre 2015. /

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