« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

Sciences Debout : des chercheurs prennent la République

Sciences Debout : des chercheurs prennent la République

Sur la Place de la République, à Paris, des chercheurs et des universitaires ont décidé de créer des zones d’éducation populaire. Au sein du mouvement citoyen « Nuit Debout », né dans la capitale le 31 mars dernier, ils y dialoguent − hors de leurs laboratoires − avec les curieux-ses au sujet des sciences et de leur rôle politique.

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C

E DIMANCHE 17 avril 2016, le « 48 mars », selon le calendrier instauré par les participants de « Nuit Debout », les rayons du soleil peinent à se frayer un chemin jusqu’à la Place de la République, en plein coeur de Paris.

La désormais célèbre agora, rebaptisée « Place de la Commune », est agitée de toutes parts en ce début d’après-midi alors que s’installent les différents « quartiers » et commissions : « Écriture d’une nouvelle constitution », « Éducation populaire », « Atelier self-défense », « Création de pancartes », etc.

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> A Paris, la Place de la République a été rebaptisée “Place de la Commune”. / Crédit Aurélie Delmas.

A deux pas du « Quartier Économie », un jeune chercheur aux cheveux longs, barbe finement taillée, lunettes fixées sur le nez, brandit une pancarte : « Je suis physicien, posez-moi vos questions. »

Il est rapidement rejoint par une biologiste, une historienne, par un puis deux autres physiciens, et enfin par un mathématicien.

Ces jeunes chercheurs forment une Commission du mouvement « Nuit Debout », validée en Assemblée générale (AG), et baptisée #SciencesDebout.

A la différence des autres groupes d’éducation populaire, ces universitaires ne proposent pas de thèmes en particulier, mais déambulent dans la foule, au gré des rencontres.

« Si vous avez des questions, ou des connaissances à partager, n’hésitez pas ! ». Adrien Jeantet aborde les passants.

Très vite, une vingtaine puis une trentaine de personnes entourent ce doctorant en physique quantique, qui se définit comme un « citoyen du monde ».

C’est à l’occasion de l’une des premières AG de « Nuit Debout » qu’Adrien a ressenti le besoin d’apporter sa contribution au mouvement. Celui-ci, né le 31 mars dernier sur la Place de la République, a émergé « contre la loi El-Khomri et son monde. »

 

> Adrien Jeantet, doctorant en physique quantique, dialogue avec des curieux-ses, Place de la République, à Paris :

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Engagé dans l’initiative pour une « Primaire à gauche », membre de Sciences en Marche et très attaché à la vulgarisation des connaissances de son domaine de compétences[1]− Voir son explication de thèse : « Une fenêtre sur la recherche en physique quantique. Lumière et nanotube ». / , Adrien travaille sur « l’étude optique des nanotubes de carbone » au Laboratoire Pierre-Aigrain (Paris 7-Denis Diderot). « Partager ses connaissances est un acte politique. Décloisonner est un acte politique », indique-t-il.

C’est un questionnement personnel qui l’a amené à rapprocher ses recherches de la sphère publique.

Partager ses connaissances est un acte politique. décloisonner est un acte politique.

« Comment être sûr que nos recherches ne mèneront pas à des catastrophes ? L’une des solutions, c’est que les citoyens puissent décoder, décrypter les paroles des experts », continue le jeune homme.

« La vraie articulation entre nous et “Nuit Debout”, c’est la volonté de remettre le citoyen au coeur de l’action politique. L’ADN de “Nuit Debout”, c’est “se construire ensemble”. »

Tout sourire au milieu de la Place de la République, il n’hésite pas à répondre « Je ne sais pas » aux questions des passants, histoire de désacraliser, d’une certaine façon, la place du scientifique, ou en appelant en renfort la biologiste, Marine, présente non loin de lui, pour répondre à une question.

 

 

Pour cette écologue, visiblement contente d’« emporter son sujet hors du bureau », « il parait logique que les connaissances soient en accès libre. » « Ici, c’est un espace de ré-appropriation, au sens général », explique-t-elle.

Pour le physicien Arthur Marguerite, la démarche est « assez spontanée » et la volonté de « sortir du labo » est bien réelle. Participer à « Sciences Debout », « c’est un peu une excuse pour voir ce qui se passe à “Nuit Debout” », admet-il.

Participer à l’intelligence critique.

Mais les passants sont-ils bien à même de comprendre ses travaux sur « le transport dans les semi-conducteurs à l’échelle d’un électron unique » ? « Je ne parle de ma thèse que si on m’interroge à ce sujet », sourit-il, tout en soulignant qu’il n’est pas rare que des personnes emmagasinent des connaissances sur des sujets complexes via leurs propres lectures.

 

« SORTIR DU LABO »

 

Les sciences humaines et sociales sont, elles aussi, représentées. Emmanuelle Perez, historienne et membre du Laboratoire Mondes Américains (École des Hautes Études en Sciences Sociales, EHESS), a découvert la démarche d’Adrien sur les réseaux sociaux.

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> Emmanuelle Perez, historienne : “Avoir nos pancartes, c’est engager un dialogue.” / Crédit AD.

Séduite par l’initiative, elle le rejoint immédiatement. La page Facebook et le compte Twitter sont rapidement lancés.

Maman de trois enfants, enseignante dans le secondaire et syndiquée, elle refuse que « Sciences Debout » devienne « une cause corporatiste », même si la précarité, le tarissement des postes à l’Université et le manque de moyens restent le quotidien de la majorité des chercheurs.

« Il faut donner de l’argent à la recherche parce que c’est utile ! ». Voilà ce qu’elle entend démontrer aux citoyens de « Nuit Debout ».

Quitte, au passage, à prendre le risque d’être contestée, ou de devoir répondre à des questions inattendues. « Avoir nos pancartes, c’est engager un dialogue. La Place de la République est une scène ouverte », assume-t-elle.

« Cette situation nous force à répondre à des questions qui n’ont été conçues ni par nous, ni par d’autres chercheurs », résume la spécialiste de la zone-frontière États-Unis-Mexique du XVIIIème au XXème siècle.

Si notre place n’est pas à l’université, où est-elle ?

« On se pose pas mal de questions sur notre rôle dans la société. Si notre place n’est pas à l’Université, où est-elle ? Que pourra-t-on faire de tout ce qu’on a appris ? Être ici, se demander à quoi on peut servir, c’est presque une expérience scientifique », analyse Emmanuelle.

« On ne contribue peut-être pas directement aux débats sur la Loi Travail, mais on a des outils pour participer à l’intelligence critique, pour voir comment les sciences peuvent devenir plus citoyennes. L’Université fonctionne parfois en vase clos. Ici, on voit qu’on a besoin de réinventer », explique-t-elle encore.

 

Place de la République, le 17 avril 2016 - Pascal Renou
> Une banderole, sur laquelle est inscrit “Démocratie, t’es où ?”, a été hissée sur le Monument à la République, Place de la République, à Paris, le 17 avril 2016. / Crédit Pascal Renou.

 

Ce dimanche, Audrey et Swanny sont venues découvrir « Nuit Debout » pour la première fois. Après plusieurs minutes passées à écouter Adrien, elles se disent séduites par « l’ouverture d’esprit » de « Sciences Debout ».

A leurs yeux, ces chercheurs « comblent le fossé entre la connaissance et les gens », dans un pays où « les recherches sont souvent mal valorisées. »

ouverture d’esprit.

En quelques jours, « Sciences Debout » a déjà essaimé dans plusieurs villes françaises : Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Lyon, Montpellier, Brest, Le Mans, Grenoble, etc.

La suite du mouvement est encore incertaine. Ses membres veulent conserver leur propre agenda, indépendamment de celui de « Nuit Debout ». Mais nul ne sait encore ce que deviendra cet élan solidaire.

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> Diego Contreras, physicien chilien : “La science a toujours été élitiste alors qu’elle fait partie de la culture de chacun.” / Crédit AD.

Si le message bénéficie d’un écho si positif, c’est peut-être parce qu’il est universel.

Diego Contreras, physicien chilien, a déjà participé à des initiatives similaires, en 2011, à l’occasion de mouvements étudiants qui avaient bloqué les universités de son pays.

« La science a toujours été élitiste alors qu’elle fait partie de la culture de chacun », regrette-t-il. « A l’école, l’esprit critique, qui est pourtant l’un des composants principaux de la démarche scientifique, n’est pas enseigné », pointe le chercheur.

« Je veux au moins essayer de faire de la pédagogie, ambitionne humblement Diego, qui se félicite de l’initiative parisienne qui veut, selon lui, « casser les murs de la connaissance ».

Aurélie Delmas, journaliste / Sciences Critiques.

 

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References

2 Commentaires

  1. Il était temps que les chercheurs descendent dans la rue car eux au moins, ils savent de quoi ils parlent et quand ils ne savent pas, il disent ” Je ne sais pas”.

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