Alors que les attaques contre les sciences se multiplient outre-Atlantique depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, trois chercheur·ses publient Le moment orwellien. La science face aux nouveaux obscurantismes (Seuil, 2026). L’historienne Emmanuelle Perez Tisserant, l’astrophysicien Olivier Berné et la chercheuse en sciences de l’environnement Tamara Ben Ari y passent au crible les politiques internationales concernant la recherche et les universités, à l’aune de la pensée de George Orwell.
* * *
Sciences Critiques – Avant d’écrire ce livre, quel rapport entreteniez-vous avec l’œuvre de George Orwell ?
Olivier Berné – J’avais lu 1984 au lycée. Mon rapport à Orwell était donc assez lointain et plutôt culturel, au sens où l’usage du terme « orwellien » dans le langage courant définit quelque chose de dystopique, avec tout ce qui a trait à la société de surveillance, au détricotage du réel.
Tamara Ben Ari – Je me suis récemment plongée dans la vie d’Orwell. Sa vision du monde m’a touchée : son courage d’écrivain, sa relation aux injustices, à la violence coloniale, son socialisme comme un antifascisme. J’ai voulu comprendre tout ce qu’il disait dans son dernier roman, écrit juste avant de mourir.
Dans Le moment orwellien, vous analysez les décisions politiques à travers le monde concernant les sciences et la recherche. Le caractère orwellien des mesures se révèle par des mécaniques similaires à celles de l’Ingsoc (English Socialism), la doctrine officielle du Parti dans 1984. Pouvez-vous illustrer vos propos par des décisions prises par le gouvernement français ?
TBA – Disons plutôt qu’il s’agit d’un alignement des politiques de recherche. Nous montrons par exemple comment le langage est utilisé pour favoriser cet alignement grâce à des notions comme l’« excellence » ou l’« attractivité ».
J’ai participé à des groupes de travail sur l’emploi dans la recherche où il était question du manque d’attractivité du métier. Mais, quand 150 personnes candidatent à un poste, peut-on vraiment parler d’un déficit d’attractivité ? Il faudrait plutôt parler de « raréfaction des postes » ou de « précarisation ». Ce glissement de sens cache une forme de violence sociale en rapportant les parcours individuels au « mérite ».
Selon cette logique, face au manque d’attractivité, il faut rendre le métier plus compétitif, donner de plus gros salaires à certains pendant que d’autres restent avec de petits salaires ou sans progression salariale, créer des chaires de professeur junior, etc. Ces réformes aggravent les causes plutôt qu’elles règlent le problème sous-jacent, à commencer par le sous-financement chronique, notamment des universités, qui n’est pas nommé, ou nommé de façon perverse, d’une manière à rendre impossible toute critique.
OB – Le dispositif « Bienvenue en France » consiste à appliquer des frais d’inscription pour les étrangers extra-communautaires. On utilise donc un mot qui caractérise l’accueil pour en fait parler d’exclusion… Ce dispositif crée une forme de sélection qui diminue le nombre d’étudiants venant d’Afrique au profit d’étudiants qui seraient plus riches. Tout ceci est fait au nom de l’attractivité. Cela cache le sens réel : la sélection, le filtrage à l’entrée, le tri social. Rendre l’université attractive consisterait plutôt à mettre 5 milliards d’euros d’investissements dans les établissements et à rénover tous les bâtiments.
Le caractère orwellien se révèle ici dans la manipulation des mots, avec cette transformation du réel et l’idée de double-pensée (doublethink en anglais). Les personnes qui appliquent le dispositif doivent croire ce qu’elles racontent. Des choses contradictoires coexistent dans leur tête.
Et pour l’« excellence » ?
OB – Derrière « excellence », il y a en fait la « compétition entre les individus », avec beaucoup plus de perdants que de gagnants. Cela sert opportunément à justifier le manque de moyens pour travailler. Le terme « excellence scientifique » a été utilisé pour légitimer cette compétition, par exemple entre les établissements dans le cadre du classement de Shanghai, ce qui a mené à des changements profonds, en particulier des fusions d’établissements.
TBA – Ce concept est aussi utilisé à la place de « concentration des moyens ». La notion d’excellence transforme aussi les subjectivités : si l’on ne sort pas gagnant de la compétition, on se dit qu’on n’a pas choisi le bon sujet de recherche, qu’on ne travaille pas comme il faut. C’est une machine à broyer, dévastatrice. La force de ce mot est qu’il n’est pas facile de s’y opposer. Après tout, qui est contre le fait que la recherche française devrait être excellente ?
En France, les attaques contre la recherche académique et les universités ont muté. Du procès en « islamogauchisme » en 2017 vers des accusations de « wokisme », puis d’« antisémitisme » à partir du génocide à Gaza. Comment analysez-vous l’évolution de ces accusations ?
TBA – Tout cela est instrumentalisé. Il s’agit de disqualifier les universitaires et en particulier celles et ceux qui placent au centre de leurs réflexions les questions d’injustice et de domination. À propos de l’« islamogauchisme », le CNRS a réagi dans un communiqué aux propos de la ministre de l’époque[1]– Frédérique Vidal, ex-ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation. , lui expliquant qu’il s’agissait d’un slogan dangereux pour la liberté académique, sans qu’elle ne formule des excuses pour autant.
L’accusation en « wokisme » permet de dénoncer une soi-disant emprise idéologique, tout en se prétendant garant de la liberté d’expression, ou de la pluralité du débat public. Plus récemment, est apparue une manipulation catastrophique de la lutte contre l’antisémitisme – qui, elle, est nécessaire voire urgente – dans laquelle celles et ceux qui dénoncent des crimes de guerre, un génocide ou une doctrine militaire sont qualifiés d’antisémites. En France, cela a mené un ministre à demander l’annulation d’un colloque scientifique au nom de la liberté, ou à mandater une enquête sur l’antisémitisme à l’université en dehors de toute rigueur, éthique ou considération pour les spécialistes du domaine.
L’ensemble sert un but : montrer que les scientifiques sont des idéologues néfastes pour la cohésion nationale, pour la liberté ou pour le « progrès », de façon à disqualifier certaines de leurs recherches ou résultats.
OB – Il s’agit de pur opportunisme lié à des moments politiques, d’une importation du trumpisme en France. Les auteurs du livre Face à l’obscurantisme woke (PUF, 2025) ont été bien embarrassés quand Trump est revenu au pouvoir et s’est attaqué aux universités en utilisant une rhétorique proche de celle décrite dans leur ouvrage. Ces accusations ciblent systématiquement une forme de progressisme, de désir d’émancipation.
L’accusation en « wokisme » permet de dénoncer une soi-disant emprise idéologique, tout en se prétendant garant de la liberté d’expression, ou de la pluralité du débat public.
L’étiquette de « complotisme » est parfois mise sur des recherches portant sur des controverses sociotechniques comme la toxicité sanitaire des pesticides ou l’origine du SARS-CoV-2. Comment mener des études portant sur des controverses, tout en évitant le piège rhétorique qu’est l’accusation en « complotisme » ?
TBA – Le procès en « complotisme » autour de la question de l’origine du SARS-CoV-2 vient des conditions très difficiles de l’enquête. Un groupe de scientifiques français avaient par exemple posé un principe assez simple : un travail sans a priori. Or, l’enquête a été menée avec énormément d’a priori sur l’origine de la pandémie, notamment sous l’égide étasunienne[2]– Pour plus de détails, lire l’article de Florence Gaillard sur Sciences Critiques. .
Sur les pesticides, les procès tiennent davantage du « militantisme » ou de l’« irrationalité ». La toxicité des pesticides est évidente. Mes collègues qui travaillent sur leur réduction sont pourtant confrontés à de nombreux procès d’intention. Un des ressorts des politiques est d’expliquer que l’on ne sait pas vraiment, qu’il faut plus d’études : montrer que ce n’est pas 30 % de la faune avicole sauvage qui est détruite, mais peut-être 32,5 %, etc. Une fraction du monde scientifique le pense aussi. Mais, ce prolongement de doute est maintenant articulé à des accusations et mise en cause directe des résultats de la science et des scientifiques eux-mêmes.
Il manque des espaces dans lesquels nous pensons la diffusion et traduction de nos travaux de recherche.
Les accusations en militantisme fonctionnent car cela permet de mettre côte à côte un consensus scientifique et un avis, en disant que les deux sont partisans, et que pour la pluralité du débat public il faut les entendre tous les deux. Or, sans mettre la science au-dessus de tous les autres savoirs, il existe en son sein des mécanismes d’accumulation des preuves et de vérification qui en font bien autre chose qu’un simple avis.
Avec mes collègues nous observons aussi qu’il manque des espaces dans lesquels nous pensons la diffusion et traduction de nos travaux de recherche, réfléchir de façon stratégique, pour éviter incompréhensions et retournements, comme nous avons pu le voir récemment autour d’un rapport concernant les néonicotinoïdes.
Vous invitez à « penser le champ scientifique en tant que champ politique » en « luttant contre l’orthodoxie » et « l’injonction de neutralité ». Comment ?
OB – D’abord, en acceptant que le champ scientifique soit un champ politique. Aujourd’hui toutes les universités sont en faillite. Le sens des mots joue un rôle important dans les politiques réformatrices qui en sont la cause. Il faut se méfier des nouveaux mots que l’on nous sert.
Par exemple, le terme « intelligence artificielle frugale » m’amuse beaucoup. Il se retrouve dans de nombreux appels à projets. Il est pourtant totalement contradictoire, c’est comme dire qu’on va faire des « moteurs thermiques à énergie négative ». Il faut regarder les choses en face et refuser de répondre à des appels à projets avec de tels noms.
TBA – Avec Olivier, nous avons construit Labo 1 point 5. Emmanuelle et Olivier ont travaillé sur Sciences en Marche, la Marche pour les sciences, et initié Stand Up for science en France dans lequel j’étais impliquée. La dimension collective est importante. Ce sont des espaces de formation où se créent des liens d’amitiés et de résistance.
Sous l’Occupation, ces liens simples ont souvent nourri la Résistance. Aujourd’hui, avec les outils numériques de communication, se pose la question de comment les maintenir lorsque la surveillance règne. La lutte est parfois épuisante, difficile. Il faut y aller, en sortir, y retourner.
Doit-on investir davantage dans la recherche ? Ou au contraire, doit-on se poser la question de son sens, de sa qualité, voire de sa réduction ?
OB – Le productivisme scientifique entraîne une baisse de la qualité des travaux, avec un taux de rétractation en forte augmentation et des histoires de malversations de plus en plus fréquentes. L’Office français de l’intégrité scientifique (OFIS) a été créé[3]– L’OFIS a été créé en 2017 comme un département du Haut Conseil à l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres). pour essayer d’éteindre l’incendie, lui-même engendré par l’excellence et la compétition. Mais c’est une logique de pompier pyromane. Ce sont les mêmes personnes qui mettent en place la compétition qui sont ensuite chargées de créer ces organismes.
Dans le champ académique, il est important de ralentir pour retrouver du temps, préserver la santé des personnes qui travaillent, faire du bon travail scientifique. Ce qui impose de s’écarter de la compétition à tout prix. Il faut aussi renforcer les libertés académiques. Toutes les études montrent qu’elles sont en baisse, y compris en France et en Europe. Cela consiste à augmenter les postes permanents, arrêter des systèmes comme les zones à régime restrictif dans les laboratoires.
La question de la décroissance dans la recherche est compliquée à aborder en ce moment, car toute velléité à la conceptualiser risque d’être instrumentalisée pour justifier l’austérité budgétaire.
TBA – Depuis dix ans, j’observe de fantastiques jeunes chercheurs et chercheuses partir par manque d’horizon clair. Les sphères dirigeantes n’ont que mépris pour l’université, la plupart n’y ont pas mis les pieds et n’y mettent pas leurs enfants. Dans la recherche désormais, beaucoup viennent d’écoles d’ingénieurs. Surfinancer les classes prépa et sous-financer l’université a un coût social considérable. Les universités sont des lieux dans lesquels les mondes sociaux se rencontrent, contrairement aux classes préparatoires.
Des propositions émergent comme des conseils ou convention de citoyens pour décider d’une fraction des crédits ou objectifs de recherches. Peut-être qu’en effet, des mécanismes hydrides, entre scientifiques et citoyens, sont possibles.
La question de la décroissance dans la recherche est compliquée à aborder en ce moment, car toute velléité à la conceptualiser risque d’être instrumentalisée pour justifier l’austérité budgétaire. Nicolas Chevassus-au-Louis rappelle dans son livre Décroiscience (Agone, 2025) les mouvements passés pour désindustrialiser, démilitariser l’activité de recherche. Prendre en compte l’empreinte écologique de la recherche – comme nous l’avons porté avec Olivier pendant près de 6 ans – consiste à la sortir de son caractère sacré, à sortir de l’idée selon laquelle la science a le droit de contribuer à détruire des écosystèmes et de participer à dérégler le climat car elle proposerait des « solutions » aux crises. Il faut donc, d’un côté faire attention aux critiques antiscience et leur instrumentalisation, et de l’autre, à l’idée d’une science hégémonique.
La question de la démilitarisation de la recherche a-t-elle encore une place aujourd’hui ?
TBA – Deux sujets la remettent à l’agenda : le financement par des entreprises privées et le boycott des partenariats avec les universités russes et israéliennes. Si l’on estime que le champ scientifique est apolitique, alors ce sont des discussions militantes, donc impossibles à avoir de façon informée et sereine, alors même que les juristes ont des choses importantes à en dire par exemple.
OB – Je travaille dans l’astrophysique spatiale, donc proche du CNES[4]– Centre national d’études spatiales. et de l’industrie de la défense. Cependant, ce n’est pas l’antimilitarisme mais plutôt la question écologique qui prédomine. Cela rejoint le cheminement d’Alexandre Grothendieck, qui était un précurseur. Beaucoup de collectifs contemporains arrivent à la conclusion, pour diverses raisons – environnementales, de santé, d’intégrité –, qu’il faut arrêter d’agir selon le « business as usual ».
Quelle(s) forme(s) de résistance envisagez-vous pour la science, les universités et le monde plus globalement ?
OB – Les gouvernements fascistes éliminent toujours les faits. Or la science est un dispositif d’établissement des faits et de construction d’une réalité commune. Défendre la science est une forme d’antifascisme.
TBA – À la fin de 1984, O’Brien dit qu’il n’y aura plus de curiosité, de joie de vivre, d’amour, ni même, de liens. Comme le dit le philosophe Michel Feher, pour lutter contre le fascisme, il faut faire tout ce que les fascistes détestent : s’amuser, rire, faire de la musique, aller au théâtre, s’aimer. Lorsque le fascisme révèle sa vacuité, il devient ridicule. La satire est aussi un antifascisme.
Propos recueillis par Sacha Citerne, journaliste / Sciences Critiques.
> Photo de Une : Autodafé organisé par le parti Nazi en 1933 à Berlin (Crédit : Keystone View Company Berlin / Wikicommons)
> Photo street-art (Crédit : Enkhgerele / Wikicommons)
Notes[+]
| ↑1 | – Frédérique Vidal, ex-ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation. |
|---|---|
| ↑2 | – Pour plus de détails, lire l’article de Florence Gaillard sur Sciences Critiques. |
| ↑3 | – L’OFIS a été créé en 2017 comme un département du Haut Conseil à l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres). |
| ↑4 | – Centre national d’études spatiales. |

