Peut-on faire à la fois de la science et du business ? Réformes et plans d’investissements se multiplient pour encourager les chercheurs et chercheuses à lancer leurs start-ups, dans le but de redynamiser l’industrie nationale. De quoi déclencher débats et inquiétudes pour l’avenir de la recherche.
* * *
J
EUDI 19 mars 2026. Une cohorte de gens d’affaires se presse dans les locaux de la Banque Publique d’Investissement (BPI) pour la soirée de clôture de la « European Deeptech Week ». But avoué de l’événement, favoriser le réseautage et les « alliances » entre fondateurs de start-up en recherche de financements, investisseurs, et géants de l’industrie. Un banal événement de la start-up nation ? Pas tout à fait puisqu’une une partie des startupers présents sont des scientifiques, tout droit sortis de leur laboratoire de recherche en physique, en biotechnologie, en informatique quantique, …
Ces chercheurs-entrepreneurs ont tous participé à créer une start-up dite académique, basée sur leurs résultats de recherche. L’anglicisme « start-up deeptech » est devenu l’expression consacrée, plus précise. La BPI les définit comme « issues d’un laboratoire de recherche (public ou privé) ou s’appuyant sur une équipe/gouvernance en lien étroit avec le monde scientifique »[1]– « Qu’est-ce que la deeptech ? Définition, caractéristiques et secteurs », site de la BPI, consulté le 20/03/2026. , et qui « repoussent les limites de la connaissance et de l’innovation, entraînant des changements industriels voire sociétaux ». Tout un programme.
410 start-ups deeptech créées en 2025, contre environ 200 par an au lancement du plan.
La BPI connaît bien le sujet, puisqu’elle est chargée depuis 2019 de la mise en œuvre du « Plan Deeptech », qui vise à « créer les champions économiques de demain, porteurs d’innovation de rupture issues de la recherche »[2]– « 5 ans du Plan Deeptech, quel bilan ? », BIG, le média des entrepreneurs (BPI), consulté le 20/03/2026. , le tout sous l’égide du grand plan d’investissement macronien « France 2030 ».
En sept ans, plus de cinq milliards d’euros ont ainsi été investis, et de nombreuses actions menées pour « faciliter le passage du laboratoire au marché ». Résultat, 410 start-ups deeptech créées en 2025, contre environ 200 par an au lancement du plan. À l’horizon 2030, l’objectif est la création de 500 nouvelles jeunes pousses par an, et 100 licornes (des start-ups dont la valorisation dépasse le milliard de dollars).
UNE CONTROVERSE SCIENTIFIQUE
Un développement fulgurant, qui fait débat dans la communauté scientifique. Les défenseurs de ce système y voient un excellent moyen de valoriser les résultats des chercheurs, dont la productivité serait également accrue : « Certaines études montrent que les chercheurs-entrepreneurs seraient plus productifs après la création de leur start-up : plus de publications, dans des meilleurs journaux, plus de citations, etc. », explique Quentin Plantec, enseignant-chercheur à la Toulouse Business School.
Ce spécialiste des relations science-industrie défend l’idée d’un « double impact » entre la science et l’industrie, avec de possibles bénéfices mutuels. Selon lui, la création d’une start-up académique « peut être un moyen de renflouer son stock de questions de recherche, mais aussi donner accès à des nouveaux outils, achetés avec la start-up, qui permettent de faire des recherches plus originales ».
Pour ses détracteurs, ce phénomène doit plutôt s’interpréter comme une inquiétante volonté de transformer les scientifiques en entrepreneurs. Pour Erwan Lamy, docteur en épistémologie, histoire des sciences et des techniques à l’université Paris Cité, la « startupisation » constitue un « projet idéologique de transformation culturelle de la science et des scientifiques eux-mêmes (en en faisant des startupers) », à qui il faut désormais inculquer le « goût du risque » et l’« esprit d’entreprise »[3]– « Les politiques françaises de « startupisation » de la science, une perspective historique », Erwan Lamy, Savoir/Agir, 51(1), 2020. .
856 MILLIONS D’EUROS POUR ACCÉLÉRER LE « TRANSFERT DE TECHNOLOGIES »
L’idée de mélanger recherche et entrepreneuriat n’a pourtant pas toujours été à la mode en France. Le physicien Matthias Fink, pionnier en la matière, en a fait les frais dans les années 1980 et 1990. « À l’époque, créer une start-up ou déposer un brevet, c’était une déclaration de guerre à mes collègues. J’étais considéré comme le représentant de la clique militaro-industrielle », raconte le co-créateur de six start-ups. À cette époque, la création d’entreprises par des chercheurs du secteur public était encore interdite.
C’est en 1999 que s’opère la bascule, avec la loi sur l’innovation et la recherche dite « loi Allègre », qui soutient explicitement l’entrepreneuriat académique. Elle autorise pour la première fois les chercheurs à participer à la création d’entreprises pour valoriser les travaux de recherche qu’ils ont réalisés. Un système renforcé à plusieurs reprises, notamment en 2011, avec la création des Sociétés d’accélération du transfert de technologies (SATT).

Organisées par régions, leur rôle est de financer « le développement technologique des innovations issues de la recherche publique française, grâce à un fonds d’investissement exclusif de 856 millions d’euros »[4]– « Les SATT, moteurs de l’innovation », site du Réseau SATT, consulté le 20/03/2026. . Elles mènent notamment des actions de sensibilisation auprès des chercheurs, et les accompagnent dans le dépôt de brevets ou dans la création de start-ups.
En 2019 enfin, la loi Pacte simplifie encore le parcours des chercheurs souhaitant « créer ou participer à la vie d’une entreprise »[5]– « Créer sa startup deeptech, le guide à destination des chercheurs et doctorants », guide de la BPI et du Réseau C.U.R.I.E. . Ces derniers ont désormais trois options : s’impliquer comme fondateur exécutif à temps plein, sans limite de participation au capital (ils doivent alors cesser leurs activités de recherche académique, mais peuvent continuer à enseigner) ; apporter un concours scientifique, avec une limite de participation au capital de l’entreprise fixée à 49 % ; ou faire partie du conseil d’administration ou de surveillance de l’entreprise, avec une limite de participation au capital fixée à 20 %.
Les institutions scientifiques, notamment le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), n’ont pas évolué aussi vite que la loi, explique Mathias Fink : « On a dû apprendre à dialoguer avec le CNRS et les universités. Déposer des brevets ou créer des start-ups n’était pas dans leur ADN ». Mais aujourd’hui c’est une affaire qui roule. Selon le physicien, la plupart des institutions et des universités se sont converties à l’entrepreneuriat académique, « y compris celles qui y étaient très réticentes ».
« Accompagner la montée en puissance de la start-up ainsi que la transition du chercheur vers une posture d’entrepreneur. »
Le CNRS a notamment créé en 2019 le programme RISE, qui soutient des start-ups issues de ses laboratoires. Quinze projets sont sélectionnés chaque année, avec pour objectif « d’accompagner la montée en puissance de la start-up ainsi que la transition du chercheur vers une posture d’entrepreneur », expliquait en 2023 Thomas Ribeiro, directeur du département start-up[6]– « Start-Up : “RISE est avant tout un programme d’accompagnement à l’entrepreneuriat sur-mesure” », site du CNRS, interview de Thomas Ribeiro, 19/04/2023. .
Au lancement du programme, le directeur du CNRS Antoine Petit montrait même une envie d’aller plus loin. Il expliquait alors aux Échos[7]– « Le CNRS veut générer plus de pépites », Les Échos Entrepreneurs, 15/10/2018. qu’« aux États-Unis, de nombreux chercheurs passent la moitié de la semaine dans une entreprise, et l’autre en laboratoire, je pense que c’est un modèle intéressant. »
L’incitation à lancer sa start-up touche également de plus en plus les étudiants, parfois avant leur doctorat. Les formations à l’entrepreneuriat sont « infiniment plus communes qu’il y a 20 ans » dans les parcours universitaires des futurs chercheurs, selon Erwan Lamy. Tout comme les dispositifs dédiés, dont « I-PhD », le concours d’innovation de la BPI dédié aux doctorants souhaitant créer leur start-up deeptech[8]– « Concours d’innovation : i-PhD », site de la BPI, consulté le 20/03/2026. ou « Pépite PhD », le collectif dédié à l’entrepreneuriat des doctorants et jeunes chercheurs lancé par le réseau national Pépite (Pôles Étudiants pour l’Innovation, le Transfert et l’Entrepreneuriat)[9]– « Doctorants & jeunes chercheurs », site du réseau Pépite France, consulté le 20/03/2026. .
Au sein de son laboratoire, Mathias Fink s’en réjouit : « La majorité de nos jeunes thésards se demandent comment transformer ce qu’ils font en en start-up ». Il y voit notamment une manière de donner du travail aux doctorants : « Ils sont tous formés à la recherche, mais ne trouveront pas tous des postes dans le monde académique, car il n’y en a pas assez. »
FUITE DES START-UPS
Selon le physicien, il reste toutefois un gros grain de sable dans cette belle machine : les start-ups deeptech françaises ont du mal à se développer au-delà d’un certain stade. « Aujourd’hui, il est assez facile de lancer une start-up académique, même si votre idée n’est pas terrible. L’État vous aide, il y a de l’argent pour amorcer. Là où ça devient compliqué, c’est quand elle dépasse un certain niveau et qu’il faut trouver beaucoup plus d’argent », explique le chercheur-entrepreneur.

Bien souvent, la solution pour se développer à grande échelle est le rachat par un plus gros groupe, français … ou étranger. Exemple, sur les six entreprises co-fondées par Mathias Fink, une a été rachetée par un groupe chinois, deux par des groupes américains, « et la seule qui a été rachetée par une boîte française s’est effondrée », ajoute-t-il un brin cynique. Avant d’ajouter qu’« actuellement il y a une floraison de start-ups, mais pas sûr que beaucoup restent françaises à terme ». Voilà un obstacle conséquent pour ce qui est de « créer les champions économiques de demain ».
UNE ÉCONOMIE DE LA PROMESSE QUI MET MAL À L’AISE
Une chose est sûre, cette « startupisation » du monde de la recherche a démocratisé la figure du « chercheur-entrepreneur ». Une fonction et une identité hybride qui concerne encore une minorité de chercheurs, mais qui apporte son lot de frictions, notamment lorsque la culture de la divulgation propre aux scientifiques rencontre celle de la promesse, si prégnante chez les start-ups (qui doivent convaincre les investisseurs). « Certains scientifiques ressentent des difficultés à être plongés dans l’économie de la promesse, qui peut les mettre très mal à l’aise », explique Quentin Plantec.
Les diverses enquêtes sur le sujet montrent que les chercheurs-entrepreneurs restent « avant tout des chercheurs », rappelle toutefois le scientifique : « Ceux qui montent des sociétés ne le font pas pour devenir les prochains entrepreneurs à succès. Ils le voient plutôt comme une continuité de leurs travaux. » En revanche, la situation peut créer des tensions autour du financement des équipes de recherche, ajoute-t-il : « Du point de vue de chercheurs qui ne sont pas du tout concernés, ça peut créer des frustrations. Il y a beaucoup d’aide et d’accompagnement pour les start-ups, alors que les fonds pour la recherche sont de plus en plus tendus. Ils peuvent se demander si la mission de l’État n’est pas plutôt de mettre cet argent sur la recherche fondamentale. »
« C’est mise au pas de la science à des agendas politiques, de service à la compétitivité, à la croissance. »
Le développement de l’entrepreneuriat académique peut également s’analyser dans un contexte plus large. Selon Gabriel Dorthe, chercheur à l’École Polytechnique Fédérale (ETH) de Zürich et spécialiste des relations sciences-société, il s’agirait d’un symptôme, celui d’une « mise au pas de la science à des agendas politiques, de service à la compétitivité, à la croissance ». Pour lui, « on constate à la fois un désengagement, et un contrôle plus resserré des pouvoirs publics sur l’activité scientifique. D’une main, on retire des financements, et d’une autre main, on réinjecte des moyens, mais sur un mode différent. »
Dans la même optique, Erwan Lamy évoque pour sa part une « entrepreneurialisation complète de la science », dont la « startupisation » ne serait que le stade le plus avancé. « Quand on met tout sous la forme de projets, qu’on met les gens en concurrence, qu’on met des indicateurs de performance, on transforme les arènes de la production scientifique en pseudo-entreprises, où même la recherche fondamentale est entrepreneurialisée », explique l’épistémologue. Selon lui, la « grande majorité » des chercheurs et chercheuses sont pourtant réticents à ce modèle : « Ce sont les institutions, les politiques, les administrateurs, les bureaucrates qui l’imposent. »
Lors de la « European Deeptech Week », le 18 mars dernier, le directeur innovation de la BPI Paul-François Fournier annonçait déjà les prochaines étapes : « attirer davantage de capitaux privés », « renforcer les liens entre start-ups deeptech et grands groupes industriels », et enfin « faire émerger des leaders technologiques européens »[10]– « Deeptech Week : le moment d’unir startups et industrie », tribune de Paul-François Fournier, Maddyness, 18/03/2026. . Les chercheurs-entrepreneurs ont de beaux jours devant eux.
Baptiste Gilbert, journaliste / Sciences Critiques.
> Illustration de Une : image éditée par la Chocolaterie d’Aiguebelle (Monastère de la Trappe/Wikicommons)
Notes[+]