« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. »
(Carl E. Sagan)

Octobre rose : dépister n’est pas soigner

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Depuis trente ans, la campagne médiatique « Octobre rose » incite les femmes à un dépistage systématique du cancer du sein par mammographie. Mais depuis son lancement, aucune baisse significative de la mortalité n’est survenue. Des résultats décevants à l’origine d’une controverse sur la pertinence même de ce dépistage généralisé.

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OMME chaque mois d’octobre, magasins, marque, élus et associations en tout genre multiplient défis et promesses, ornés d’un petit ruban rose. Ce mois de sensibilisation à la cause du cancer du sein est né aux Etats-Unis en 1985 par un partenariat entre la National Cancer society et l’entreprise Imperial Chemical Industries (dont la branche pharmaceutique deviendra AstraZeneca).

En France, l’initiative est reprise en 1994 par l’entreprise Estée Lauder et le magazine Marie-Claire, avec la création d’une association Ruban rose, qui organise chaque année des manifestations autour du mois d’octobre. L’idée : sensibiliser autour du cancer du sein, lever des fonds pour la recherche, mais aussi, et surtout, inciter les femmes à se faire dépister un éventuel cancer du sein. Tout ceci avec l’appui de l’assurance maladie, qui rembourse à 100 % une mammographie tous les deux ans pour les femmes âgées entre 50 et 74 ans.

À l’instar d’autres campagnes médiatiques telle que le Téléthon, l’aspect commercial a rapidement été dénoncé pour Octobre rose, certains y décelant du pinkwashing, à savoir le fait de s’acheter une bonne conscience en affichant un soutien aux sujets concernant le féminisme et/ou les minorités sexuelles, en l’occurrence le cancer du sein.

Ainsi en 2015, l’association Le cancer parlons-en ! avait lancé une campagne de marketing agressive à l’occasion d’Octobre rose, allant jusqu’à indisposer l’Institut national du cancer (Inca) et la Ligue contre le cancer. Citée par Le Monde (4/11/2015), Anne Ramon, directrice de la communication à l’Inca, regrettait que « les marques portent un message simpliste et univoque de promotion du dépistage. Cela rend plus difficile la diffusion d’une information claire sur les bénéfices et inconvénients du dépistage ».

 

DIAGNOSTIC EN HAUSSE, MORTALITÉ CONSTANTE

 

C’est sur ce point que la controverse scientifique s’est installée : la bonne information à donner aux femmes sur l’opportunité ou non du dépistage généralisé par mammographie comme moyen efficace dans la lutte contre le cancer du sein. L’association française Cancer rose, créée par des professionnels de santé et de patientes, porte ainsi ce combat depuis quinze ans. Présidente de Cancer rose, Cécile Bour explique : « Il y a l’aspect commercial dans Octobre rose, cette glamourisation du cancer du sein qui me perturbe vraiment beaucoup. Et puis il y a l’information donnée aux femmes. On leur dit, en gros, si vous êtes dépistée, vous serez sauvée. Or il n’en est rien. »

La médecin radiologue développe : « Il y a l’idée que plus un cancer est détecté tôt, plus il est soignable. Or ce n’est pas le cas. Certains cancers latents, à croissance extrêmement lente, ne vont jamais menacer la vie de la patiente. Ceux-là, plus on dépiste, plus on les trouve. À l’autre extrémité, vous avez les cancers agressifs, véloces, qui quoi qu’on fasse tueront leur hôte. Une fois détectés, c’est déjà trop tard 一 c’est l’échec du dépistage. Entre les deux, il y a les cancers qui seront détectés plus tôt par une mammographie, mais qui peuvent l’être tout aussi efficacement par les femmes par auto-palpation. Or la campagne Octobre rose répète aux femmes : plus tôt c’est le mieux. »

 

C’est sur ce point que la controverse scientifique s’est installée : […] l’opportunité ou non du dépistage généralisé par mammographie comme moyen efficace dans la lutte contre le cancer du sein.

 

Cécile Bour alerte ensuite sur le risque de surdiagnostic : « Il faut informer les femmes que le dépistage ne va pas leur sauver la vie, mais les faire peut-être entrer dans une maladie qu’elle n’aurait jamais connue sans ce dépistage », visant spécifiquement le dépistage des cancers dit « in situ », n’ayant pas forcément évolué vers une issue fatale. Cette question du surdiagnostic est prise très au sérieux par la communauté scientifique, par exemple pour le cancer de la prostate où il atteint les 75 %, jusqu’à conduire les oncologues à revoir le protocole de prise en charge.

Dans le cas du cancer du sein, ce surdiagnostic reste cependant très difficile à évaluer. Selon une étude de Philippe Autier, Romain Ould Ammar et Maria Bota parue dans l’European Journal of Public Health en 2024, portant sur les registres du cancer et les bulletins du programme de dépistage du cancer du sein en Grande-Bretagne, ce taux de surdiagnostic avoisinerait les 35 %. Un chiffre qui ne fait cependant pas l’unanimité chez les scientifiques, et qui varie, selon l’épidémiologiste et biostatisticienne Catherine Hill (Elucid, 29/09/2025), entre 0 et 50 % selon les études !

 

Au bout de 30 ans, le dépistage aurait dû aboutir à une meilleure prise en charge et de meilleures chances de guérison les femmes. Or ce n’est pas le cas.

 

S’il est un chiffre, en revanche, qui ne souffre pas de controverse, c’est celui de la mortalité par cancer du sein, lequel ne baisse désespérément pas. Également membre de Cancer rose, Bernard Duperray, médecin radiologue retraité, auteur du livre Dépistage du cancer du sein : la grande illusion (Souccar éditions, 2019), y voit la preuve de l’inefficacité du dépistage généralisé : « Non seulement on n’a pas démontré que le dépistage provoquait une baisse de mortalité des femmes, mais cela provoque du surdiagnostic ! Au bout de 30 ans, le dépistage aurait dû aboutir à une meilleure prise en charge et de meilleures chances de guérison les femmes. Or ce n’est pas le cas. »

L’oncologue et nouvelle présidente de l’Inca, Suzette Delaloge, confirme cet implacable constat : « Il y a 61 000 femmes qui ont un cancer du sein chaque année, et entre 12 000 et 13 000 qui en meurent. » Un chiffre stable, voire en hausse au niveau mondial de 0,2% par an en moyenne pour la période 2019-2023, selon l’Inca. Suzette Delaloge n’en tire pas les mêmes conclusions que le docteur Duperray : « Le dépistage est une solution qui a été développée. Elle n’est pas parfaite, mais son incidence et sa contribution est de l’ordre de 20 à 25 % de l’effet sur la diminution de la mortalité. Le reste est l’effet du traitement. » L’oncologue ne nie pas le surdiagnostic, mais l’estime entre « 10 à 15 % ». « Moi je rêverai d’un dépistage qui ait une balance bénéfices-risques plus favorable, reconnaît l’oncologue sans peine. Mais la réalité c’est qu’aujourd’hui, les femmes doivent continuer à se faire dépister. »

 

UNE BALANCE BÉNÉFICES/RISQUES DÉSAVANTAGEUSE ?

 

Pour Cécile Bour, de Cancer rose, le dépistage tel qu’il est organisé comporte plus de risques que de bénéfices. Faux-positif, surdiagnostic, traitement invasif… « Les traitements sont très lourds, ont des conséquences sur la santé et l’équilibre économique des femmes. » Et de militer pour une information plus éclairée des femmes, à rebours des injonctions infantilisantes et commerciales d’Octobre rose.

Au Royaume-Uni et en Belgique, des dépliants sont mis à disposition des femmes pour leur indiquer les bénéfices et les risques d’une mammographie de dépistage. En France, suite à une grande consultation citoyenne organisée en 2016 par la ministre de la santé Marisol Touraine, un appel à projet a été lancé par l’Inca pour la mise en place d’un outil d’aide de prise de décision pour les femmes, qui a abouti à la création en 2020 du site lamammo-etvous.fr. En fonction de son profil (état de santé, âge), les femmes sont invitées à prendre connaissance des bénéfices et des risques pour les aider à prendre la décision ou pas de faire une mammographie de contrôle.

 

Diagramme extrait du site lamammo-etvous.fr montrant les bénéfices et risques d’une mammographie proposée dans le cadre du dépistage organisé par l’Assurance maladie entre 50 et 59 ans.  Sur 1000 femmes : 12 pourraient avoir un cancer du sein détecté et traité, dont 4 pourraient décéder de ce cancer du sein, 1 pourrait l’éviter grâce au dépistage et 3 pourraient être diagnostiquées et traitées pour ce cancer du sein qui n’aurait jamais causé de problème (surdiagnostic). 294 femmes recevraient un résultat de mammographie anormal alors qu’elles n’ont pas de cancer (faux-positif), dont 37 qui auraient à faire une biopsie.

 

Chercheuse à la faculté de médecine de Nantes, Sandrine Hild a participé à l’élaboration de cet outil avec d’autres médecins du Collège national des médecins enseignants. « Je tiens d’abord à préciser qu’il y a un conflit d’intérêt dans ce projet, car il a été financé par l’Institut national du cancer », précise la chercheuse, également médecin généraliste à mi-temps à la Roche-sur-Yon. Avant d’expliciter : « Le but de cet outil, n’est pas de dire si c’est bien ou non, mais d’exposer les faits, afin d’éclairer les femmes à prendre leur décision. On suit en cela les recommandations de la Haute autorité de santé en 2013. On a créé ce site, puis on a mené ensuite des études pour le valider, dont une de grande ampleur avec des questionnaires envoyés à 20 000 femmes en 2025. Et là, on s’est aperçu que pour les femmes qui participaient déjà au dépistage, cet outil n’a rien changé à leur décision. Et que les femmes qui ne participaient pas faute de temps et d’intérêt n’avaient pas répondu. » Un bilan mitigé donc, qui pose plus de questions qu’il n’y répond…

 

Il y a clairement un lobby et des intérêts qu’il ne faut pas déranger.

 

Ce même travail a été effectué au Canada, par le Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventif. Ce groupe, mené par la médecin de famille Guylène Thiérault, a procédé en 2024 à un examen exhaustif des données sur le dépistage du cancer du sein pour rédiger des recommandations provisoires, basées également sur un outil de prise de décision partagée avec les patientes.

Parmi ces recommandations figurait l’arrêt des mammographies systématiques pour les femmes âgées entre 40 et 49 ans sans facteur de risques (soit ce que recommande la France). Mais, déplore Guylène Thiérault : « Non seulement le gouvernement n’a pas validé ces recommandations, mais il a mis fin à notre groupe d’études en mars 2026, juste avant les élections. Il y a clairement un lobby et des intérêts qu’il ne faut pas déranger. »

 

VERS UN DÉPISTAGE DAVANTAGE CIBLÉ AU CAS PAR CAS

 

Quels intérêts ? Cécile Bour, médecin radiologue de Cancer rose, pointe le développement des cabinets de radiologie, qui se sont progressivement spécialisés dans la sénologie (détection du cancer du sein par biopsie). La présidente de l’Inca Suzette Delaloge n’est pas vraiment convaincue par cet argument : « Il y a de moins en moins de médecins radiologues, beaucoup font des burn-out, ceux qui partent en retraite ne sont pas remplacés. »

De fait, en 2025, à l’appel de leurs syndicats, les 4 800 médecins radiologues se sont mis en grève, tandis que les fermetures de cabinet s’enchaînent dans les déserts médicaux. L’oncologue ne nie pas pour autant les limites de cette politique de santé publique : « Le cancer du sein est devenu une maladie plus lourde à traiter qu’avant, pour arriver à de petits progrès. Effectivement, dépister un cancer entraîne le risque d’être traitée pour cela. Et oui, il est important aussi de dire que neuf femmes sur dix n’auront pas de cancer du sein, et elles seront dépistées pour rien. D’autres le seront trop tard. Il faudrait réfléchir à un dépistage plus ciblé. »

 

Si cette étude est positive, […] certaines femmes pourront se passer de mammographie pendant quelques années, tandis que d’autres en feront plus.

 

Suzette Delaloge a participé à une grande étude européenne MyPeBS, qui vise à comparer une stratégie de dépistage personnalisée en fonction du risque au dépistage standard en vigueur chez des femmes volontaires âgées de 40 à 70 ans recrutées en Belgique, Espagne, France, Israël, Italie et Royaume-Uni.

L’étude a mobilisé 53 143 participantes entre juin 2019 et juillet 2023. « C’est très long, nous espérons publier quelque chose d’ici fin décembre 2027, début 2028, prévient l’oncologue. Si cette étude est positive, ça pourrait devenir un chemin pour le futur, et certaines femmes pourront se passer de mammographie pendant quelques années, tandis que d’autres en feront plus. »

De quoi peindre un peu de nuance dans le rose flashy d’une campagne qui, malgré le battage médiatique, peine à convaincre de son efficacité. Selon Santé publique France, malgré le nombre d’invitations envoyées chaque année, les dernières données montrent un taux de participation qui reste faible (46,5% sur la période 2022-2023), et en baisse par rapport à la période précédente (47,7% en 2021-2022).

Blandine Flipo, Journaliste / Sciences Critiques

 > Illustration de Une : Klaus Nielsen / Pexels CC

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