« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. »
(Carl E. Sagan)

1914-1918 : la mort de la science pure et désintéressée

Schlumberger

Série « Science et Guerre » (1/4) – Pour un Européen de 1913, il ne fait aucun doute que la science est porteuse de progrès humain et de paix par nature. Cette vieille idée des Lumières, florissante au XIXe siècle, explose dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Mais les scientifiques vont tarder à comprendre ce que ce bouleversement implique pour leurs recherches, mises au service de la mort.

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E XIXe SIÈCLE, écrit Stefan Zweig dans Le Monde d’hier, croyait dans le Progrès « plus qu’à la Bible, et cet évangile semblait irréfutablement démontré par les merveilles sans cesse renouvelées de la science et de la technique. […] Les hommes devenaient plus beaux, plus robustes, plus sains […] on rencontrait toujours plus rarement dans les rues des estropiés, des goitreux, des mutilés, et tous ces miracles étaient l’œuvre de la science, cet archange du progrès ».

Durant la Première Guerre mondiale, l’archange se fait démon. Les scientifiques mettent leurs talents au service de l’invention d’armes sans cesse plus effroyables. « L’internationale scientifique », comme l’appelle l’historienne Anne Rasmussen, cette communauté transnationale qui s’était constituée principalement autour des physiciens à partir des années 1890, explose en vol. Le chauvinisme se déchaîne dans les laboratoires et les sociétés savantes, même après la fin du conflit. Lorsque cesse le fracas des armes, il n’est plus possible de croire que la science est, par nature, pacifique et porteuse de progrès humain. Même si bien des scientifiques mettront longtemps à le comprendre.

 

LES SAVANTS S’EN VONT EN GUERRE

 

Il est toujours gênant de s’en souvenir : c’est avec enthousiasme que les peuples européens accueillent les mobilisations de l’été 1914. La guerre sera courte, faite d’audacieux mouvements offensifs, on en est persuadé. Rien n’a été organisé par les états-majors pour s’assurer des services des scientifiques de profession, qui se trouvent mobilisés comme tout le monde. Du reste, les militaires et les savants n’entretiennent guère de relations. Ces deux mondes s’ignorent, voire se méprisent.

Mais rien ne se passe comme prévu, et la guerre de mouvement devient, dès la fin de 1914, une guerre de position. Le front est figé. Pour espérer percer, il faut de nouvelles armes, adaptées à cette situation inédite. On improvise, on bricole. Côté français, un ingénieur fort créatif, Georges Claude, cofondateur de la société L’Air liquide, invente un modèle de bombe à oxygène particulièrement destructeur conçu pour être largué par avion, qu’il va lui-même tester contre les tranchées allemandes. Mais le modeste sous-lieutenant ne reçoit guère de soutien du côté de l’état-major. Il en concevra une rancune durable contre les polytechniciens et les hommes politiques, qui le conduiront au pire de la Collaboration durant la Seconde Guerre mondiale.

Georges Claude n’est pas un cas isolé. Tous les belligérants s’efforcent de tirer partie, tant bien que mal, des initiatives individuelles des scientifiques mobilisés. Ce n’est qu’au bout de presque un an de guerre qu’une véritable mobilisation scientifique est organisée. Symbole de ce tournant : la première attaque massive au chlore menée le 22 avril 1915 par les Allemands près de Ypres. Le capitaine Fritz Haber, éminent chimiste dans le civil, suit de près le déroulé des opérations, qui marquent le début de la guerre des gaz. Cette dernière se poursuivra jusqu’à la fin du conflit, avec le développement de produits de plus en plus toxiques et sophistiqués, autant que de contre-mesures de protection impliquant les meilleurs chimistes et physiologistes des pays belligérants.

 

Que l’institut Pasteur se mette à concevoir des armes effrayantes ne choque personne, tant chaque belligérant est persuadé de répondre à l’agression de l’autre.

 

En France, l’institut Pasteur est un des lieux clés de ces recherches. Qu’un institut fondé par « le bienfaiteur de l’humanité » se mette à concevoir des armes particulièrement effrayantes ne choque personne, tant chaque belligérant est persuadé de répondre à l’agression de l’autre. Face à l’Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées du 4 octobre 1914, signé notamment de six prix Nobel, qui justifie les exactions de l’armée allemande, s’ensuivent une Réponse aux professeurs allemands, signée de 120 universitaires britanniques, puis une rafale de textes de sociétés savantes françaises. Sans craindre la contradiction, la Protestation de l’Académie des sciences met en doute les talents des scientifiques allemands tout en dénonçant l’aide considérable apportée par ces derniers au militarisme prussien.

« Malgré la rhétorique scientiste qui faisait de la science un universel non soumis aux basses exigences de la politique internationale, les savants se révélèrent des citoyens comme les autres. La violence verbale contre le Boche se déchaîna » écrivent les historiens Christophe Prochasson et Anne Rasmussen dans Au nom de la patrie. Les intellectuels et la Première Guerre mondiale (1910-1919) (La Découverte, 1996).

Le mathématicien Emile Picard, ancien président de l’Académie des sciences, se montre particulièrement virulent dans son chauvinisme, expliquant dans sa brochure L’histoire des sciences et les prétentions de la science allemande que « dans les applications scientifiques comme dans la science pure, l’Allemagne n’a pas témoigné d’une originalité qui doive lui conférer une supériorité sur tant d’autres nations plus inventives ; tout au contraire ». Plus versé dans l’action, son collègue Paul Painlevé, lui aussi mathématicien et académicien mais également député socialiste indépendant, entre au gouvernement en 1915. Il y crée notamment une Direction des inventions intéressant la défense nationale, chargée de la mobilisation des laboratoires.

 

LES SENTIERS DE LA PAIX SONT ESCARPÉS

 

Rares, très rares, sont les scientifiques à se tenir « au-dessus de la mêlée » selon l’expression de l’écrivain pacifiste Romain Rolland, qui passe la guerre en Suisse. Deux arbres, certes immenses, cachent la forêt des scientifiques enrôlés de leur plein gré : Albert Einstein, professeur à l’université de Berlin, qui refuse de signer l’Appel des intellectuels allemands et se réfugie dans ses travaux de physique théorique (il publie en 1916 sa Théorie de la relativité générale) ; et le mathématicien britannique Bertrand Russell, qui payera de six mois de prison en 1918 sa défense obstinée du pacifisme et de l’objection de conscience. Ces deux personnages reviendront dans le second volet de cette série. Même le physicien Paul Langevin, professeur au Collège de France et ami d’Einstein, longtemps réticent à servir les militaires, finit par se laisser convaincre de participer à des recherches sur la détection des sous-marins par ultrasons.

 

 

Une des explications de cet unanimisme est peut-être à chercher du côté de la culpabilité souvent ressentie par ceux de l’arrière. Les jeunes scientifiques combattaient au front au prix de leur vie, mais les plus âgés, restés dans leurs laboratoires, voulaient eux aussi servir. Tandis que les conservateurs, de sensibilité nationaliste, ne voyaient aucune objection morale à cet enrôlement, les progressistes, souvent anciens dreyfusards et à ce titre méfiants à l’égard de l’armée, invoquaient leurs glorieux prédécesseurs révolutionnaires des « savants de l’an II » [1]Pour faire face aux armées européennes qui menacent la France suite à la Révolution, la Convention nationale décrète le 23 août 1793 la levée en masse des hommes célibataires de 18 à 25 … Continue reading. Le décret créant fin 1915 la Direction des inventions intéressant la défense nationale rend explicite cette filiation : « Nous nous inspirons de la Convention nationale qui réquisitionnait au service de la patrie savants et ingénieurs aussi bien qu’armuriers et forgerons ».

 

S’il est un point où les scientifiques se distinguent, c’est par la lenteur avec laquelle ils se « démobilisent » une fois la guerre achevée.

 

S’il est un point, cependant, où les scientifiques se distinguent, c’est par la lenteur avec laquelle ils se « démobilisent » une fois la guerre achevée. Alors que les sociétés meurtries n’aspirent qu’à la paix, le monde savant – chez les vainqueurs – se montre comme incapable de sortir de la guerre. L’attribution du prix Nobel de chimie 1918 à Fritz Haber (pour ses travaux d’avant-guerre sur la synthèse de l’ammoniac, d’une importance considérable) provoque un scandale en France et au Royaume-Uni, contribuant à la naissance d’un puissant mouvement de boycott de la science allemande.

De plus, avec le traité de Versailles posant pour principe que l’Allemagne est seule responsable de la guerre et doit payer, les sociétés savantes décident d’exclure leurs collègues allemands de la vie scientifique internationale. En 1922, encore, la réception, à l’initiative de Paul Langevin, d’Albert Einstein – pourtant ennemi de tout militarisme – à Paris suscite de vives critiques. Ce n’est qu’à partir de 1925, avec le tournant de la politique étrangère française vers un apaisement en Europe, que des échanges internationaux se rétablissent.

 

FAIRE LE DEUIL DE LA SCIENCE NEUTRE

 

« Au point de vue scientifique, la guerre actuelle renverse toutes nos idées de progrès » déclarait le physicien Jules Violle dans une conférence au Conservatoire des arts et métiers le 10 décembre 1914. Cette lucidité ne fut cependant guère partagée. Alors que la Première Guerre mondiale avait tué l’idée que la science est synonyme de paix et de progrès humain, nombre de scientifiques conservèrent leurs nobles croyances, quitte à pratiquer une véritable double pensée orwellienne. En 1925, Paul Langevin dénonce « la prostitution de la science à la guerre », alors qu’il est toujours, à cette date, conseiller technique de la Marine nationale. Trois ans plus tard, il persiste : « de l’excès de mal doit sortir le remède. La science contribuera à supprimer la guerre. »

 

« La Science encourt une responsabilité capitale. Qu’elle ne paraisse pas s’en douter est pour moi un perpétuel sujet de stupéfaction. » – Jules Isaac

 

C’est un historien, Jules Isaac – celui des manuels « Malet et Isaac » -, blessé lors de la guerre, qui porte le diagnostic le plus juste sur « l’expérience de ce qu’est la guerre scientifique » qui vient d’avoir lieu et dont on tarde à tirer les leçons. Dans son Paradoxe sur la science homicide (1922), il écrit : « Constatons présentement que la malignité humaine existe et qu’elle aussi s’entend à utiliser le progrès scientifique, car, dans la lutte qui se poursuit indéfiniment sur terre entre le Bien et le Mal – voilà le grand mot lâché – la Science est neutre. Cette neutralité, je n’hésite pas à le dire, est un crime. Et je crois avoir démontré qu’elle met la civilisation en péril de mort. La Science encourt, de ce chef, une responsabilité capitale. Qu’elle ne paraisse pas s’en douter est pour moi un perpétuel sujet de stupéfaction. » Stupéfaction qui est toujours la nôtre, un siècle plus tard.

De même, nous faisons nôtre son constat d’impuissance : « Comment concilier le devoir national des savants avec leur devoir international ? Pratiquement, comment réaliser l’entente des savants pour la paix ? Comme organiser un contrôle du travail scientifique, l’idée même de ce contrôle n’est-elle pas chimérique ? On ne peut oublier enfin que la Science et l’Industrie ont étroitement partie liée ; comment tenir les multiples issues de ce labyrinthe et empêcher que le démon de la guerre ne s’en échappe ? À toutes ces questions, je reconnais honnêtement que je ne suis pas en état de répondre. »

Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste / Sciences Critiques.


 > Illustration de Une : Caricature du chimiste allemand Fritz Haber sur un champ de bataille de la Première Guerre mondiale par l’artiste E. Schlumberger (Science History Institute Digital Collections / Wikicommons)

 > Affiche : V.Prouvé (crédit : fondation Hoover – Wikicommons)

Notes

Notes
↑1 Pour faire face aux armées européennes qui menacent la France suite à la Révolution, la Convention nationale décrète le 23 août 1793 la levée en masse des hommes célibataires de 18 à 25 ans, plutôt que d’engager des soldats professionnels selon la pratique courante de l’époque. Les membres de cette armée sont restés connus sous l’appellation « Soldats de l’an II », en référence à l’année II du calendrier révolutionnaire alors en vigueur.
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