« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

L’écologie est-elle une science sociale ?
par Frédéric Denhez

L’écologie a oublié ce qu’elle est : une science non pas naturaliste, mais sociale. Elle est une sociologie, voire la sociologie du monde. La sociologie humaine n’en serait qu’un département. L’écologie est également un socialisme, car elle défend l’intérêt général, celui des hommes et de la planète, à partir de règles concertées.

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Crédit Alain Bujak

> Frédéric Denhez, ingénieur écologue de formation, auteur, journaliste-chroniqueur à France Inter et conférencier. / Crédit Alain Bujak.

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AR les temps qui courent, l’écologie est à éviter. Comme la couleur verte. Les éditeurs que je fréquente depuis vingt ans les chassent de leurs couvertures, tant cela ne fait plus vendre. Si tant est que cela se soit vraiment vendu un jour.

Même le mot « nature » est un repoussoir pour les libraires auprès desquels les représentants des maisons d’édition testent les projets de livre. Par contre, un bon texte bien catastrophiste, bien calamiteux, a un peu de chance de trouver son public. Un peu.

Cette étrange dualité se niche également dans l’esprit toujours pressé des programmateurs de plateaux télés : l’écologie les ennuie, car elle est compliquée. Elle les attriste et les lasse. Mais, en même temps, elle permet de parler de catastrophes plus ou moins naturelles, de prospectives quasi prophétiques… Ce qui retient l’attention. Quelques minutes.

L’écologie fait quand même un peu sourire car elle est portée politiquement par des êtres pathétiques qui prouvent à chacune de leur intervention que la « cause » à défendre est avant tout la leur. La politique favorise les narcissiques, les égotistes, les gens mal construits qui ont besoin d’amour, c’est-à-dire les libido mal contrôlées et, souvent, les libidineux tout court. Qu’ils soient verts ne change rien à l’affaire, la politique sélectionne les plus cyniques parmi les plus médiocres.

La politique sélectionne les plus cyniques parmi les plus médiocres.

Un tel gâchis s’explique par ce que l’écologie n’est pas. Elle est perçue comme une discipline scientifique, naturaliste, servie par un discours infantilisant, culpabilisant, qui puise à l’eschatologie. L’écologie, telle qu’elle est présentée, est la certitude de la responsabilité de l’homme dans la destruction future de la planète. Elle désigne notre péché fondamental qu’il nous faudra bien racheter en étant désormais très sobre, très discret, dans une nature déifiée.

Cette écologie-là est un déterminisme qui prétend défier le scientisme, cette religion de la technique, en maniant un discours scientifique, académique, juridique et réglementaire qui fait fuir la plupart. L’écologie n’est pas joyeuse, en dépit des slogans.

 

L’ÉCOLOGIE EST UN SOCIALISME

 

Pourquoi ? Parce qu’elle a oublié ce qu’elle est : une science non pas naturaliste, mais sociale. Elle est, fondamentalement, la science des relations entre les vivants, entre les vivants et les morts − la décomposition nourrit les plantes… −, entre les vivants et leurs biotopes, entre les biotopes. C’est la science du tout. Comme la sociologie qui s’occupe in fine de voir et de comprendre comment les gens se comportent entre eux, et pourquoi.

L’écologie est une sociologie, voire la sociologie du monde. La sociologie humaine n’en serait qu’un département. L’écologie est également un socialisme, car elle défend l’intérêt général, celui des hommes et de la planète, à partir de règles concertées.

L’écologie est un socialisme car elle défend l’intérêt général à partir de règles concertées.

La nature n’est d’ailleurs pas le paradis ultralibéral que certains incultes veulent encore voir, car il n’y existe aucun monopole. Pas plus que la loi du plus fort. Autrement, le monde n’aurait plus été peuplé à un moment que de quelques super-prédateurs, de parasites et de virus, qui seraient morts rapidement d’avoir terrassé trop efficacement leurs victimes. Ce qui motive les espèces, c’est la reproduction, la transmission. Pas la puissance.

L’écologie est la sociologie. Elle est un socialisme. Elle est une science sociale également de par l’étendue des questions d’environnement. Prenons l’exemple archi rabattu des malheureux Vikings du Groenland. Tout le monde pense le savoir, les descendants d’Erik le Rouge ont disparu de l’ancienne « terre verte » à cause de l’installation du Petit âge glaciaire sur l’Atlantique-Nord au cours du XIVème siècle. Le climat ferait donc l’histoire.

En fait, il n’en est qu’un révélateur, éventuellement un accélérateur, à coup sûr une simple gâchette. Ce que le refroidissement des temps a fait, ce n’est pas de détruire une société constituée d’humains soumis à son inéluctabilité. C’est de leur montrer que leur modèle de société, leur façon de vivre, n’était plus adapté.

 

 

Plus étendue, la glace rognait sur des terres moins fertiles car plus froides plus longtemps. Moins fertiles, peu épaisses, les terres ne pouvaient plus supporter autant de sabots et de molaires de vaches. Le modèle agricole devait changer, et donc ce que lui demandaient en volumes les élites civiles et religieuses.

Le regard écologique est avant tout un questionnement social.

Le modèle alimentaire devait également changer. Car si la terre donnait moins, si les vaches étaient moins grosses, si le lait était moins riche et plus rare, la mer, elle, fournissait en abondance. Mais, la religion ayant classé ses créatures parmi les tabous, et ceux qui les pêchaient, les Inuits, comme des objets du Malin, il n’était pas question de se nourrir de phoques ou de morses. Que les Vikings tuaient pourtant pour vendre à la Métropole peaux et ivoires afin d’enrichir leurs églises d’ostensoirs en argent.

En gelant les terres, le climat nouveau de la fin du Moyen-Âge européen mit en évidence l’inadéquation fondamentale d’un modèle de pensée catholique et européen avec ses milieux naturels. Tant que le climat était doux, les terres rendaient, en apparence. Dès lors qu’il changea, elles avouèrent leur épuisement et demandèrent du répit. Mais les hommes ne le comprirent pas, ou bien s’enfermèrent-ils dans le déni, car s’adapter les aurait obligés à se remettre en cause. L’écologie interroge bien le fonctionnement de la société.

 

Extrait du Journal télévisé de France 3 en date du 1er mars 2010 (source Institut National de l'Audiovisuel, INA).

 

Un autre exemple, bien plus proche de nous. Les inondations. Vaison-la-Romaine, Draguignan, la Faute-sur-Mer − quel nom ! prédestiné au châtiment, à la pénitence… −, les Alpes-Maritimes, en octobre 2015. Les cas sont nombreux. On les dit d’« origine naturelle ». On accuse le climat. On sanctifie les victimes. On remet quand même en cause l’aménagement du territoire. Mais, à la fin, l’État signe l’arrêté de catastrophe naturelle. Comme toujours. Et la série peut continuer.

Mais, qu’y a-t-il de naturel dans une inondation survenant dans une zone urbanisée ? Lorsque la pluie tombe drue, quand une rivière déborde ou que la mer submerge, c’est toujours de l’eau qui se retrouve en contact avec le sol. Si celui-ci a été recouvert par une maison, un parking ou une route, l’eau ne sera pas bue. Retenue un moment, elle ruissellera, dévalera, gonflera, inondera. Les inondations sont des catastrophes urbanistiques.

Le climat, la pluie et la tempête ne font qu’appuyer sur la gâchette déjà tendue par notre irresponsabilité.

Les abats d’eau qui en sont à l’origine ne font que révéler des choix d’aménagement en dépit du bon sens, un irrespect des règlements. Pis, une absence totale de culture du risque. Un déni des réalités néanmoins nécessaire pour que la pathologie foncière puisse continuer à maintenir les Français dans leurs rêves propriétaires et les maires dans leur prérogative aristocratique de dire l’usage des sols via la délivrance des permis de construire.

Le climat, la pluie et la tempête n’y sont pour rien. Ils n’ont fait qu’appuyer sur la gâchette déjà tendue par notre irresponsabilité. Les colères du temps arrachent le joli rideau qui rend si confortable et rassurant notre intérieur que nous savons pourtant si fragile.

 

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Nous voyons alors l’inadaptation de notre société à un monde qui change. La vanité d’un mode de vie qui n’a plus les moyens de se garantir contre ses externalités. Lesquelles sont aujourd’hui brandies par les assureurs et réassureurs qui trouvent les factures de plus en plus lourdes, et de moins en moins acceptables, car ces professionnels savent séparer l’aléa naturel de la vulnérabilité humaine. C’est bien la preuve que le regard écologique est avant tout un questionnement social.

 

SE REGARDER TEL QU'ON EST

 

D’ailleurs, en faisant de l’écologie réglementaire au quotidien, les élus voient leurs territoires d’une autre façon. Les concertations obligatoires relatives aux diagnostics carbone, à l’état des eaux douces ou à l’établissement des trames vertes et bleues ont en effet ceci de passionnant que par le biais de pénibles obligations environnementales, des usagers a priori opposés parviennent à se parler, sans se détester, pour regarder leurs territoires tels qu’ils étaient, tels qu’ils sont et tels qu’il pourraient être.

La biodiversité, l’eau et l’énergie sont, dans le quotidien des collectivités, des prétextes pour se regarder tel qu'on est. Cela leur donne l’occasion de mesurer le poids réel de leurs décisions, ou plutôt de leurs indécisions, c’est-à-dire de faire le lien entre la nature, au sens large, et la vie de la Cité.

seule l'écologie permet aujourd’hui de redonner sa majuscule au mot politique.

Avons-nous des inondations ? Les bilans écologiques nous montrent que c’est parce que nous avons trop étanchéifié les sols ici, parce que nous avons trop étendu la ville pour permettre à plus de concitoyens de se loger loin du centre trop cher. Limiter l’impact des inondations, c’est donc remettre en question l’étalement urbain, c’est-à-dire l’absence de régulation du foncier et du bâti. C’est remettre en cause notre appétit fantastique pour la propriété qui justifie ce pouvoir exorbitant conféré aux maires de dire l'usage des sols.

L'écologie est-elle une science sociale ? Oui, car elle seule permet aujourd’hui de redonner sa majuscule au mot « politique ».

Frédéric Denhez

 

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3 commentaires

  1. Bonjour
    Votre article est très intéressant.
    Oui l’écologie est une science sociale car elle doit nous permettre à vivre dans l’écosystème de la biosphère sans le déséquilibrer et le détruire. Elle nous montre comment vivre en harmonie avec la nature, les autres êtres vivants et donc en premier lieu entre les êtres humains.
    Mais pourquoi tomber dans cette mode de violence contre les politiques et en particulier les écologistes politiques dont la grande majorité est très sincère et tente de construire collectivement un projet et de se donner les moyens de le traduire en termes politiques. C’et si facile de tirer sur une ambulance sans s’occuper de l’intérêt du malade qu’elle transporte.
    La construction politique donc collective est d’une énorme difficulté car l’être humain présente de plus en plus de difficulté à travailler collectivement et c’est d’expérience que je parle car j’y travaille modestement depuis 7 années.
    La critique « démissionnaire » de la chaise vide à l’égard de la sphère politique est chose trop facile pour être maniée par des personnes sincères t sensibles à l’intérêt général. Oui il y a des égos démesurés en politique (qui pensent d’abord à eux) mais c’est parce qu’on leur laisse la place, alors la vraie question est de savoir pourquoi on leur laisse la place …
    Sincèrement et politiquement votre. Eric Mourey (vétérinaire)

  2. Votre propos n’est pas inintéressant, mais il serait bon de mentionner que l’écologie au sens de la science naturaliste qui observe le vivant dans ses interactions est globalement mise à mort aujourd’hui. Les biologistes, comme tous les scientifiques, sont formés comme des techniciens et non plus à observer et comprendre. Biologie moléculaire, modélisation mathématique et concours de création du vivant sont les bases de l’enseignement en biologie qui n’est de toutes façons lui-même plus déterminant : écoles d’ingénieurs et lycées techniques se sont démultipliés dans ce domaine et concourent au développement faramineux d’une technicisation aveugle du monde. Tellement aveugle et tellement irresponsable, que nos politiques n’hésitent pas à lancer des opérations de CSTI (pour Culture Scientifique, Technique et Industrielle) expliquant à des collégiens combien il est simple et ludique de faire des biotechs dans son garage, à encourager le développement du « Bioart » et à encourager le biohacking en subventionnant des laboratoires ouverts au grand public pour fabriquer ensemble de la biologie de synthèse.
    Evidemment, il y a un enjeu très fort dans ce contexte à ce que les naturalistes écologues n’existent plus. On forme à faire dès le plus jeune âge et surtout pas à comprendre ce que nous faisons.
    Donc oui, bien sûr, l’écologie comme de nombreux autres domaines est une sociologie. Mais il est bon de rappeler que si c’est devenu un propos politique, c’est bien au départ parce que des personnes qui observaient la nature – scientifiques, agriculteurs ou simplement passionnés – se sont insurgés contre ce qu’ils constataient. Et qu’il serait peut-être pas mal de revenir à cette science de l’observation, indissociable en effet d’une approche sociologique et politique.

  3. Médiapart me fait découvrir votre dernier article sur écologie science sociale que confirme la série de conférences données par Gilles Boeuf réecoutable sur France culture. Un peu partout la société civile est en marche et dans plein de domaines nous faisons autrement, car la vie est toujours nouvelle. Ceux pour qui l’écologie file des boutons ils sauront bien un jour prendre le train en marche, comme les résistants de la dernière heure en 1945…

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