Le succès phénoménal de l’expression « intelligence artificielle » ne peut se comprendre que si l’on réalise comment, de façon tout aussi phénoménale, se répand la « connerie naturelle », qui, telle une pandémie mortelle, affecte l’ensemble de la planète jusqu’à installer à la Maison Blanche le plus sinistre des crétins.
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EPUIS LONGTEMPS, cette chose appelée « intelligence artificielle » alimente mille débats. Or, voilà maintenant qu’on en parle presque plus qu’en termes élogieux ou inquiets. Ainsi, qu’elle fascine ou fasse peur, l’idée même qu’un artefact soit aussi perspicace qu’un humain dévitalise la fonction critique. Technolâtrie et technophobie s’exprimant désormais à l’unisson, le succès de l’expression « intelligence artificielle » est inévitable.
Rappelons quand même que cette formule est née dans les années 1950 aux États-Unis, pays des premiers ordinateurs, et que le mot « intelligence » a là-bas deux sens : celui de son homonyme français (« capacité d’apprendre et comprendre puis de s’adapter à des situations nouvelles ») et celui d’information ou de renseignement. Ainsi, par exemple, « Central Intelligence Agency » (CIA) se traduit-il par « agence centrale de renseignement ».
de vulgaires réseaux de puces et de câbles peuvent désormais être considérés comme « intelligents ».
Il serait donc a priori permis de traduire « artificial intelligence » par information artificielle, comme on parle d’informatique, renseignement artificiel ou, mieux encore, logique artificielle, comme on dit « logiciel ». Mais non ! À en croire toute cette logorrhée sur « l’IA », de vulgaires réseaux de puces et de câbles peuvent désormais être considérés comme « intelligents ».
Ne tournons pas autour du pot, la formule « intelligence artificielle » est un oxymore : un moyen d’associer deux notions contradictoires afin d’entretenir secrètement une idéologie. Ainsi, par exemple, l’expression « révolution industrielle »[1]– NDLR : Pierre Musso, La religion industrielle, entre raison et croyance, 6 janvier 2025. sert-elle à faire croire que l’humanité peut s’émanciper joyeusement en dégradant furieusement son cadre naturel.
LE CRÉTINISME,
FONDEMENT DE TOUS LES FASCISMES
Nombreux sont les mots minés par l’idéologie : il n’est pas anodin que « le progrès » a été unanimement glorifié pour faire oublier « le regrès » et que « la technologie » (discours sur la technique) et bien d’autres néologismes creux comme « technoscience »[2]– Joël Decarsin, Impasse de la technoscience, 29 septembre 2015. ou « techno-capitalisme » servent à masquer l’essentiel (la technique). De même, les formules en « post » (post-industriel, post-vérité[3]– Joël Decarsin, « Le « vrai » nom de la post-vérité », Encyclopédie de l’Agora, 14 février 2021., etc.) permettent de faire croire que l’on comprend quelque chose quand les « anti » (anti-système, anti-capitaliste…) laissent supposer que l’on peut lutter contre la fatalité. Tout cela n’est rien d’autre qu’un gloubi-boulga.
Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique, qui nous empêche d’avoir une fonction critique.
Même dans les milieux militants, les expressions « économie réelle » ou « réalité virtuelle » sont rarement déconstruites et on ne leur oppose aucune formule rebelle. Il est pourtant facile de démontrer que « l’économie réelle » n’est nullement mise à mal par « la finance », comme on le prétend sans cesse, mais par « l’économie irréelle » ou « hors sol », du fait même que nous sacralisons nos moyens techniques en les érigeant en finalités[4]– Joël Decarsin, « Définanciariser l’économie ? La véritable révolution intellectuelle », Le Monde, 19 décembre 2011..
Le succès phénoménal de l’expression « intelligence artificielle » ne peut se comprendre que si l’on réalise comment, de façon tout aussi phénoménale, se répand la « connerie naturelle », ce bullshit, qui, telle une pandémie mortelle, affecte l’ensemble de la planète jusqu’à avoir réinstallé à la Maison Blanche le plus sinistre des crétins[5]– Joël Decarsin, « Trump ou l’histoire d’un consacré », Esprit, novembre 2024..
Après le discours du vice-président J.D. Vance à Munich, mi-février, il est important de se souvenir que le fondement du tous les fascismes est le crétinisme (au sens large du terme, et non médical). Puis de comprendre qu’à la différence des totalitarismes du XXe siècle, celui qui est en train de poindre aux Etats-Unis, l’illibéralisme, a une origine précise mais, hélas, encore insoupçonnée, malgré la présence d’Elon Musk au sein de l’équipe Trump : l’idéologie techniciste. On ne méditera donc jamais assez ces mots de Jacques Ellul : « Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique, qui nous empêche d’avoir une fonction critique ».
Joël Decarsin
> Photo à la Une : Raving Rabbid (Thanh Nguyen / Flickr)
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Notes[+]
| ↑1 | – NDLR : Pierre Musso, La religion industrielle, entre raison et croyance, 6 janvier 2025. |
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| ↑2 | – Joël Decarsin, Impasse de la technoscience, 29 septembre 2015. |
| ↑3 | – Joël Decarsin, « Le « vrai » nom de la post-vérité », Encyclopédie de l’Agora, 14 février 2021. |
| ↑4 | – Joël Decarsin, « Définanciariser l’économie ? La véritable révolution intellectuelle », Le Monde, 19 décembre 2011. |
| ↑5 | – Joël Decarsin, « Trump ou l’histoire d’un consacré », Esprit, novembre 2024. |
Une réponse
Je vous rejoins sur le fait qu’intelligence artificielle est un oxymore. On a affaire à des algorithmes, et l’IA c’est une « Illegitimate Appropriation » d’informations produites par des êtres humains.