Deux animateurs de l’association Critical scientists Switzerland, fondée il y a dix ans, viennent de publier une remarquable synthèse de tous les courants de l’actuelle critique des sciences. Un livre à mettre entre toutes les mains… et en plus, c’est gratuit. Ce qui n’empêche pas de débattre de leur proposition d’aller vers « des sciences conviviales ».
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DEPUIS la pandémie de Covid, la critique des sciences connaît un net regain, auquel ces colonnes s’honorent d’avoir contribué avec leurs modestes moyens. En France, de nombreux collectifs de chercheurs se sont créés pour réfléchir au rôle et à la responsabilité des sciences dans la destruction accélérée des conditions même de vie humaine sur Terre.
À Toulouse en juillet, par les plus de 35°C qui seront bientôt notre quotidien estival, plus de 400 chercheurs se sont réunis au sein de l’Assemblée des Atecopol. Cette dynamique est évidemment réjouissante, mais soulève un paradoxe : alors que l’activité scientifique est des plus internationalisées, la critique des sciences se mène le plus souvent sur des bases nationales.
Ce n’est pas étonnant en soi : l’échelle des débats politiques reste, même si on peut le déplorer, le plus souvent l’État nation. On fut donc agréablement surpris de recevoir cet été de Berne (Confédération Helvétique) un sympathique message nous invitant à prendre connaissance des travaux des critiques de science suisses sous la forme d’un livre téléchargeable gratuitement, et que les deux auteurs proposent d’envoyer à qui en fera la demande.
RASSEMBLER LES FILS DE LA CRITIQUE
Une excellente surprise fut au rendez-vous. Voilà bien un livre qui manquait. Précis, structuré, et extrêmement bien documenté. Il accomplit parfaitement la promesse de son sous-titre de « rassembler les fils de la critique ». Les 41 pages de bibliographie sont un trésor dans lequel nous avons découvert bien des pépites, dont ces jeunes savants tchèques expliquant pourquoi ils renonçaient à la carrière académique.
Pour sa gouverne personnelle, ou comme enseignant préparant un cours, on s’y référera à l’avenir sans réserve, et avec d’autant plus de curiosité que les auteurs francophones – les deux co-auteurs, le géographe Ephraïm Pörtner et l’agronome Tamara Lebrecht, lisent le français– n’y sont que marginalement cités. Utile rappel à l’humilité, dans une France dont les publications scientifiques ne représentent que 2,1 % de ce qui est publié chaque année dans le monde, au treizième rang mondial.
L’autre grande vertu du livre est qu’il est extrêmement bien construit. Point de bavardages ou d’ergotages : un état de l’art parfaitement exposé, qui déroule implacablement plusieurs critiques « politiques », terme qui figure d’ailleurs dans chaque titre de chapitre, des sciences.
Celle de leur « appropriation » (comme construction sociale coloniale, blanche et andro-centrée) au chapitre 2 , celle de leurs « valeurs » philosophiques sous-jacentes (par exemple qu’il existe un réel constitué de matière qu’il est possible de connaître de manière objective) au chapitre 3 ; celle de leur fonctionnement interne – dysfonctionnement plutôt – marqué par les fraudes au chapitre 4 ; puis de leurs liens avec l’évolution du capitalisme, l’intensification de la compétition et l’impératif de retombées économiques au service de la croissance au chapitre 5.
Après un tel état des lieux accablant, on se demande évidemment ce que le chapitre 6 nous proposera comme solutions. Elles ne sont pas totalement satisfaisantes. On y reviendra, mais redisons à quel point la synthèse bibliographique est remarquable.
Dommage que le panorama de la recherche scientifique ne mentionne nulle part la nouvelle géopolitique de la recherche scientifique en ce XXIème siècle.
Tout effort de cette ampleur s’expose immanquablement à des critiques relevant telle ou telle absence. On ne manquera pas à l’usage.
Dommage que l’impact environnemental de la recherche, qui s’exprime par exemple par les 14 tonnes d’équivalent CO2 émis chaque année par un agent du CNRS – soit grosso modo dix fois plus que ce qu’imposerait la prise au sérieux des objectifs de l’accord de Paris – ne soit nulle part évoqué.
Mais on peut le comprendre : si la question des impacts carbone de la Recherche a pris une telle ampleur en France, grâce au travail remarquable du collectif Labos 1point5, c’est notamment parce que la vieille tradition centralisatrice de notre pays permet d’avoir accès à des données nationales agrégées, inexistantes dans les pays – la plupart – où chaque université est une entité autonome et où les laboratoires entièrement dédiés à la recherche sont l’exception.
> Affiche de propagande chinoise (Crédit : Wikicommons).
Dommage que le panorama de la recherche scientifique insistant, à juste titre, sur la responsabilité historique écrasante de l’Europe dans les ravages du colonialisme, dont les sciences furent un bras armé, ne mentionne nulle part la nouvelle géopolitique de la recherche scientifique en ce XXIème siècle.
La première puissance scientifique mondiale, en termes de nombre de publications, est aujourd’hui la Chine. Et ce en ne prenant en compte que les publications en anglais, sans celles en chinois dont très rares sont ceux aujourd’hui capables d’apprécier l’importance.
Ce nouveau rapport de force mondial semble avoir échappé aux auteurs. Il est vrai que le comprendre plongerait dans de longues discussions sur ce qu’est aujourd’hui « à l’heure des prédateurs » que décrit Giulano da Empoli, le colonialisme et l’impérialisme…
LES « SCIENCES CONVIVIALES », LA GRANDE LIMITE
La vraie question que pose ce livre est dans sa proposition finale, qui lui confère son titre, de « sciences conviviales », entendues comme « un terme générique pour la myriade de façons de voir et de faire la science qui mettent au premier plan la justice cognitive, sociale et écologique, l’engagement et l’humilité ; qui intériorisent la démarche de réflexivité des chercheurs, assument la responsabilité des résultats et des conséquences de la recherche […] et qui s’efforcent d’être critiques à travers la recherche scientifique et l’enseignement ».
Parfait ! Ce n’est pas dans ces colonnes que l’on critiquera cette volonté critique et réflexive de scientifiques. Mais rentrons un petit peu dans les détails de ce vaste programme.
Le terme de convivialité nous renvoyait à Ivan Illich, qui l’utilisait pour désigner un monde « où l’homme contrôle l’outil », en termes contemporains où existerait un contrôle démocratique des technologies. Mais fini le vieil Illich, qui n’est cité qu’une fois.
On découvre en lisant ce livre qu’existe à présent une « internationale convivialiste », dont tous les principes nous conviennent parfaitement, n’était le dernier. « Promouvoir un universalisme pluriel (un « pluriversalisme ») qui permette aux différentes, cultures, religions ou philosophies de dialoguer en s’opposant sans s’entretuer. » Évidemment, il ne saurait être question de s’entretuer, mais écrire, comme le font Ephraim Pörtner et Tamara Lebrecht, que « toute connaissance est située et provisoire […] et non une vérité absolue ou universelle » nous semble aller bien vite en besogne.
Comment une pratique scientifique située, c’est-à-dire inscrite dans son temps, peut-elle aboutir à des connaissances qui ne le sont plus ?
L’idée de « connaissance située », empruntée à la philosophe des sciences américaines Donna Haraway, ne pose pas de difficultés particulières : le travail de l’histoire et de la sociologie des sciences vise précisément à décrire tout ce qu’une connaissance nouvelle doit au contexte dans lequel elle est apparue.
Que toute connaissance soit « provisoire » est déjà plus discutable. N’y a-t-il pas des connaissances stabilisées, acquises, qui permettent précisément de parler de « progrès des connaissances » ? Mais admettons que, par conviction sceptique, on préfère mettre l’accent sur le fait que toute connaissance scientifique se doit de pouvoir être remise en cause, et qu’elle se trouve ipso facto être provisoire. Déduire de tout cela qu’il n’existe pas de vérité absolue ou universelle nous semble en revanche une ânerie.
Sans même parler des savoirs mathématiques, de nombreuses sciences de la nature sont parvenus à des énoncés absolus et universels. Que la Terre soit une planète en rotation autour du Soleil âgée d’autour de 4,5 milliards d’années est un. Nous empruntons cet exemple au livre du physicien Hubert Krivine, La Terre, des mythes au savoir (Cassini, 2011).
Dans la préface, le regretté Jacques Bouveresse y relevait que « il peut y avoir et qu’il y a eu réellement, dans certains cas, un passage progressif […] de la croyance mythique à la connaissance scientifique, qui a entraîné l’éviction de la première par la seconde, pour des raisons qui n’ont rien d’arbitraire et ne relèvent pas simplement de la compétition pour le pouvoir et l’influence entre des conceptions qui, intrinsèquement, ne sont ni plus ni moins vraies les unes que les autres ». Soit un parfait résumé du problème de fond posé à la philosophie des sciences : comment une pratique scientifique située, c’est-à-dire inscrite dans son temps, peut-elle aboutir à des connaissances qui ne le sont plus ?
L’invitation, sympathique au premier abord, au convivialisme, mélange allégrement le fait de reconnaître toute opinion comme ayant le droit d’exister et le fait qu’il existe des vérités scientifiques. Ce qui nous renvoie au débat, de plus en plus actuel, sur sciences, vérités, et démocratie, à propos duquel on aura compris que nous n’avons pas les mêmes positions que les partisans de la « science conviviale ».
Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste / Sciences Critiques.
> Illustration de Une : Allégorie de la science tirée de l’Histoire naturelle générale et particulière de Buffon (crédit : BNF / Wikicommons)
> Couverture du livre Vers des sciences conviviales : unir les différents courants de la recherche critique, Ephraim Pörtner et Tamara Lebrecht, éditions Oekom, juin 2025, 242 pages, gratuit (titre original : Towards Convivial Sciences: Uniting Strands of Critical Inquiry)