« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. »
(Carl E. Sagan)

En finir avec l’effet cliquet 

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À l’heure où la technique s’invite toujours plus dans l’intimité de nos vies quotidiennes, comment résister à l’attraction de la « simplicité » ? Peut-être, et avant tout, s’agit-il de s’opposer à l’acceptation béate de la nouveauté, pour interroger plutôt l’utilité des gadgets qu’elle propose.

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C

OMMENT le système productiviste fonctionne-t-il, à l’échelle des individus ? Comment parvient-il à se présenter comme notre ami ? Pourquoi choisissons-nous le chemin qu’il nous propose, à l’exclusion des alternatives ?

Depuis l’avènement dans notre vie quotidienne de l’ère des machines toujours plus performantes, nous visons à nous « simplifier » la vie. Ce terme est trompeur : la vie ne devient pas plus simple avec le capitalisme et les artefacts qu’il nous vend ; la vie se déplace. Nous quittons peu à peu le champ strictement biologique pour entrer dans le domaine des outils complexes.

 

Nous avons tant transformé notre environnement que nous sommes désormais condamnés à nous adapter à ce monde modifié par nous.

 

Francis Fukuyama l’a bien vu dans son ouvrage, certes totalement obsolète sur le plan de l’analyse stratégique, La Fin de l’histoire et le dernier homme, car l’histoire n’a pas dit son dernier mot ! Mais il y a un point central dans son analyse qui est juste et incontestable : l’une des réussites majeures du capitalisme a consisté à transposer dans la vie quotidienne la plupart des découvertes scientifiques des deux derniers siècles, et ainsi non seulement à nous « simplifier » la vie (par le train, l’automobile, le réfrigérateur ou le smartphone), mais surtout à nous faire adhérer au « progrès » qu’il nous propose.

Et à force d’adhérer à ce progrès qui s’incarne dans des machines de plus en plus complexes, nous avons transformé nos sociétés humaines, et même notre planète. Si bien que Norbert Wiener reconnaissait, dès les années 1950, que nous avons tant transformé notre environnement que nous sommes désormais condamnés à nous adapter à ce monde modifié par nous. Quel cercle vicieux !

 

UN FONCTIONNEMENT PAR « EFFET CLIQUET »

 

Or, ce cercle vicieux fonctionne par « effet cliquet », encore plus directement que par les théories économiques ou sociales qui inviteraient ou contraindraient à adhérer au capitalisme. Car redescendons un peu sur terre : qui a lu Wiener ? Qui a lu Fukuyama, Marx, Galbraith ou Piketty ? Le capitalisme est entré dans tous les foyers de la planète sous la forme d’une télévision et d’un smartphone plutôt que sous celle d’un bréviaire économique de quelques centaines de pages. Au point que nous ne pourrions plus nous passer de ces outils proposés par les entreprises industrielles, entend-on partout.

En effet, à chaque nouvelle génération d’un outil donné, nous adhérons, juste pour voir. On achète un premier smartphone, ou on utilise une fois, juste pour essayer, ChatGPT. L’effet cliquet se met en place, de la plus évidente et la plus triviale des façons. « L’essayer, c’est l’adopter ! » fut un slogan fameux de la publicité du siècle passé. Puisque le smartphone « simplifie » la vie ou qu’on a la réponse plus vite avec une IA qu’en cherchant soi-même à partir des résultats d’un moteur de recherche, alors, l’effet cliquet devient déterminant, beaucoup plus que notre propre réflexion sur l’usage que nous voudrions faire de tel ou tel appareil.

 

La technologie entre dans nos vies par le plus simple des moyens et en s’assurant de notre faible capacité à refuser une prétendue facilité.

 

Les nouvelles versions d’un outil, les nouveaux gadgets s’imposent dans notre vie parce qu’ils nous la simplifieraient. Posons ici ouvertement la question : pourquoi alors lutter contre l’IA et le smartphone ? Et comment faire si, précisément, nous ne pouvons pas nous en passer ?

Or, il est faux qu’on ne puisse pas s’en passer. Sans IA, sans smartphone, sans même le moindre dumbphone (téléphone portable de base sans accès au web), nous pouvons vivre et même communiquer et même écrire des articles comme celui-ci. Il y a ici une question de volonté et de choix. Et surtout de compréhension de la manière dont fonctionne le mode d’imposition des outils technologiques qui nous dépossèdent, et finalement, du monopole de l’emploi de notre propre vie.

La technologie n’entre pas dans nos vies à la suite de discours intellectuels abscons. Elle entre dans nos vies par le plus simple des moyens et en s’assurant de notre faible capacité à refuser une prétendue facilité.

 

PÉDAGOGIE DE L’INSOUMISSION

 

La situation est donc préoccupante, mais le problème est encore plus crucial que ce raisonnement le laisse entrevoir. Car il y a aussi effet cliquet au niveau des générations.

Nous nous convainquons que les nouvelles générations doivent vivre avec leur temps et autres billevesées. Mais vivre avec son temps n’implique pas du tout d’accepter sans discernement ce que les générations précédentes ont légué à celles qui leur succèdent. Vivre avec son temps implique une priorité d’un ordre pédagogique et éthique : penser son époque. Inventer sa propre vie. Et, donc, faire des choix.

Le choix n’est pas entre rien de la technologie ou tout accepter des outils inventés par les entreprises globales qui dominent le monde moderne. Le choix se situe entre l’acceptation béate de tout ce qui est nouveau ou la réflexion sur l’époque à laquelle nous vivons et les outils, machines, techniques, appareils et gadgets qu’elle propose. Si ces outils sont suffisants pour notre vie, il n’est plus la peine d’en inventer de nouveaux qui s’avèreront encore plus destructeurs pour la planète, encore plus chronophages (car il faut travailler de plus en plus pour acheter des appareils de plus en plus sophistiqués), encore plus voraces de ce qu’il reste de la vie biologique, sociale, amicale, amoureuse et collective.


C’est à cela que nous devrions consacrer notre énergie de parents et d’éducateurs, et pas seulement dans les écoles, mais dans tout lieu où se discute l’avenir de cette espèce – et des autres, que nous menaçons par notre aveuglement.

Philippe Godard, écrivain et essayiste, directeur de collection.

 > Illustration de Une : Tima Miroshnichenko / Pexels

 

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5 réponses

  1. Très grand merci Philippe Godard pour votre réponse à mon commentaire. Elle m’a conduit à approfondir ma réflexion et valider la conclusion de votre article… après avoir critiqué une de vos propositions !
    Je crains qu’un moratoire indispensable sur les « inventions » ne soit ni souhaitable ni possible. Pas de doute, les crédits pour la recherche dans les armements et dans la conquête spatiale pourraient être utiles, par exemple pour la médecine.
    Mais des pans entiers de la recherche médicale conduisent à mettre sur le marché des médicaments intéressants sur le plan scientifique et sans intérêt concret pour les malades. Exemple : Quviviq°. « Médicament assez intéressant, parce qu’il fonctionne différemment des benzodiazepines, son mécanisme d’action est original et c’est le seul hypnotique spécifiquement indiqué dans l’insomnie chronique », me dit Chat GPT. En fait un travail conduit par la revue Prescrire conclue : « Cela faisait plusieurs années qu’aucun somnifère d’un nouveau groupe pharmacologique n’avait été autorisé dans l’Union européenne . C’est pourquoi l’autorisation de mise sur le marché (AMM) du daridorexant (Quviviq°) suscite un espoir chez certains patients et soignants. Hélas, après une analyse rigoureuse des données d’évaluation disponibles, force est de constater qu’il s’agit encore d’une nouveauté qui “N’apporte rien de nouveau” selon Prescrire (…). Dans les essais chez des patients très sélectionnés, l’efficacité du daridorexant a été modeste, avec en moyenne quelques minutes de sommeil en plus par nuit par rapport à un placebo. Probablement pas de quoi transformer la vie des patients, ni de leur entourage, y compris en cas d’insomnies sévères, à chaque nuit. Et quid des risques de dépression, de suicide, de narcolepsie, de cataplexie, de dépendance et d’autres effets indésirables rares mais potentiellement graves, non encore cernés en 2023, mais qui seront peut-être mis en évidence après des années de commercialisation ? Quand un médicament semble peu efficace, les incertitudes liées au manque de recul pèsent lourd dans la balance. “Nouveauté” n’est pas “progrès” : faire cette distinction participe à la qualité des soins ».
    Edgar Morin (Science avec Conscience- Fayard 1982, page 83) proposait « Alors une seule chose nous reste aujourd’hui : c’est de résister aux pouvoirs qui ne connaissent pas de limites, et qui déjà sur une très grande partie de la terre, musellent et contrôlent toutes les connaissances, sauf la connaissance scientifique techniquement utilisable par eux parce que celle-ci, précisément est aveugle sur ses activités et son rôle dans la société, aveugle sur ses responsabilités humaines». J’adhère totalement à cette proposition.
    Donc, la critique systématique de la science qui se fait me semble être une priorité urgente ! Elle ne sera pas faite par les instituions et les politiques. Elle nécessite un travail rigoureux pluri et inter disciplinaire et même indisciplinaire (en particulier en incluant les citoyens non spécialistes).
    Et donc finalement tout à fait d’accord : « C’est à cela que nous devrions consacrer notre énergie de parents et d’éducateurs, et pas seulement dans les écoles, mais dans tout lieu où se discute l’avenir de cette espèce – et des autres, que nous menaçons par notre aveuglement. »
    Comment conduire ce travail et comment le faire connaître, voici un beau projet !

  2. L’analyse par l’« effet cliquet » est limpide et décrit parfaitement le mécanisme psychologique qui nous lie à la technologie : la recherche de facilité court-circuite en effet la réflexion. Cependant, il me semble que l’appel à la « volonté » et au « choix » individuel occulte une dimension cruciale : le verrouillage structurel de notre société.

    En évoquant la nostalgie d’un temps où l’adhésion au progrès aurait pu être réfléchie, on peut légitimement se demander : « Mais ce temps a-t-il jamais existé ? »… Aujourd’hui, la question n’est plus seulement morale (« ai-je la force de refuser ? »), elle est plus que jamais politique. Exemples : les compteurs Linky ou la numérisation forcée des services publics, le « refus » individuel conduit moins à la libération qu’à l’exclusion sociale et administrative. On ne peut plus « choisir » de vivre autrement quand l’infrastructure même (énergie, santé, administration) a été conçue pour rendre toute alternative impossible ou illégale.

    Plutôt que de regretter une capacité de résistance individuelle que le système a rendue obsolète, ne devrions-nous pas exiger collectivement des « droits à l’alternative » ? Le vrai combat n’est pas contre la tentation de la facilité, mais contre les monopoles et les bureaucraties qui suppriment physiquement les autres chemins. La pédagogie de l’insoumission est nécessaire, mais elle doit s’accompagner d’une lutte pour réouvrir des espaces de souveraineté (énergie, données, soins) que le seul boycott ne suffira jamais à recréer.

    Merci quoi qu’il en soit pour ce texte trop rare de nos jours, et vraiment stimulant qui appelle, je crois, à dépasser la solitude du refus pour entrer dans l’action collective de déverrouillage.

    1. Merci pour ce commentaire, auquel j’adhère parce que les pistes que vous mentionnez sont importantes, sauf lorsque vous parlez d’« exiger des droits à l’alternative » : lorsque le système est verrouillé, comme vous le dites, alors, l’alternative est la marge, la liberté qu’il faut inventer, arracher ; je crois que la liberté ne se mendie pas, ne s’exige pas, n’est plus un droit dans un système « verrouillé » comme le nôtre ; elle se prend (de force ou pas, telle est la véritable question, c’est de la stratégie politique), comme le disait Marius Jacob. Pour ma part, je ne regrette rien du passé et j’espère que l’article n’en donne pas l’impression ; je pense à l’inverse que le passé a accouché de notre présent, et qu’il y avait donc de lourdes « failles » dans ce passé. Il s’agissait juste ici de dénoncer la manière dont les technologies s’introduisent dans nos vies par cet effet cliquet ; la principale réussite du capitalisme a sans doute été de transposer dans la vie quotidienne certaines des découvertes scientifiques les plus fondamentales, comme l’électricité, le nucléaire, la réfrigération, etc. Il s’agissait aussi de dire que nous avons tout intérêt à résister autant que nous le pouvons à ces nouvelles technologies qui déferlent sans cesse dans nos vies, même s’il est difficile de ne pas avoir de smartphone, de faire sa déclaration d’impôts sur papier ou de ne jamais se servir de l’IA « générative » (ou « régurgitative » m’a-t-on dit, et en effet, « régurgitative » est une appellation bien plus juste que « générative »). Tout cela est encore possible, et je trouve que ça donne envie, n’est-ce pas ? Entrons dans l’action collective de déverrouillage, et approfondissons-la, oui !

  3. Ce texte évoque l’adhésion automatique aux nouvelles technologies et l’effet cliquet qui rend cette adhésion inéluctable. Ainsi s’installent toutes les technologies dans tous les domaines, de la vie quotidienne à la médecine, sans aucun contrôle pertinent des Pouvoirs Publics.
    Pour faire face à l’énorme puissance de la publicité et des différentes formes de lobbying qui garantissent le succès de cette manipulation permanente des institutions et des personnes, faire appel à « notre énergie de parents et d’éducateurs, et pas seulement dans les écoles, mais dans tout lieu où se discute l’avenir de cette espèce – et des autres, que nous menaçons par notre aveuglement. » me semble vraiment dérisoire.
    Par exemple, dans le domaine du médicament, depuis plus de 40 ans quelques centaines de professionnels de santé luttent contre la médicamentation de nos sociétés et la promotion de nouveautés non évaluées, sans résultat notable.
    Pour résister vraiment ne peut-on pas engager un travail pluri et inter -disciplinaire de compréhension et d’action ?

    1. Merci de votre commentaire. La proposition est-elle dérisoire ? Oui, sans doute, si l’on comprend que l’article ne propose que cela comme issue et que ce serait suffisant en soi pour faire évoluer les choses dans le bon sens. Mais d’abord, le texte propose surtout un moratoire sur les « inventions » : « Si ces outils sont suffisants pour notre vie, il n’est plus la peine d’en inventer de nouveaux qui s’avéreront encore plus destructeurs pour la planète… » Certes, je n’ai pas employé le terme de « moratoire » sur la recherche, mais la phrase est, je l’espère, assez claire. Un moratoire sur la majorité des secteurs de la recherche scientifique est indispensable, car de nos jours, la plupart des recherches ne sont axées que sur le profit et dans le but de faire perdurer le système productiviste. Comparez les crédits pour la recherche dans les armements, dans la conquête spatiale ou pour l’agriculture de rente (industrielle et productiviste) avec les crédits pour la médecine ou l’agriculture biologique. Les chiffres sont éloquents. Moratoire, donc, c’est indispensable.
      Je précise autre chose de fondamental : depuis cinquante ans, pour prendre comme « marqueur » la candidature de René Dumont aux élections présidentielles de 1974, nous, les « écologistes radicaux » ou les « critiques du progrès », n’avons pas cessé de nous attaquer aux « urgences ». Et à force, nous avons négligé la transmission de nos idées critiques dans la jeunesse. C’est pour cela que l’écologie n’est plus trop à la mode dans les jeunes générations, lesquelles, je vous le rappelle, votent davantage pour le RN que les plus de 70 ans. En 1974, si les moins de dix-huit ans avaient pu voter, Dumont aurait été, sinon élu, du moins au second tour (dans mon lycée, il aurait été élu). Il y a sans aucun doute un problème de transmission et de conscientisation (l’horrible mot !) « écologique ».
      Quel travail «  pluri et inter disciplinaire de compréhension et d’action » préconisez-vous ? A priori, je suis pour ma part tout à fait d’accord pour cela, et je vous en remercie. Je soulignais d’ailleurs là un aspect de ce travail interdisciplinaire, en direction de la jeunesse, qui est l’éternelle oubliée de nos programmes d’action, dans quelque domaine positif que ce soit.
      Pour finir, ce n’est pas dans le cadre d’un article aussi court que l’on peut développer la totalité des arguments. Il s’agissait juste là d’insister sur une particularité de l’introduction des technologies : « on » nous fait toujours croire qu’on ne peut pas s’en passer, et qu’on ne peut pas revenir en arrière. Mais si ! Je vous assure qu’il est possible de vivre sans téléphone portable (smartphone ou dumbphone, ni l’un ni l’autre ne sont indispensables à la vie en société).
      Merci de votre remarque.
      Philippe Godard

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