À l’heure où la technique s’invite toujours plus dans l’intimité de nos vies quotidiennes, comment résister à l’attraction de la « simplicité » ? Peut-être, et avant tout, s’agit-il de s’opposer à l’acceptation béate de la nouveauté, pour interroger plutôt l’utilité des gadgets qu’elle propose.
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C
OMMENT le système productiviste fonctionne-t-il, à l’échelle des individus ? Comment parvient-il à se présenter comme notre ami ? Pourquoi choisissons-nous le chemin qu’il nous propose, à l’exclusion des alternatives ?
Depuis l’avènement dans notre vie quotidienne de l’ère des machines toujours plus performantes, nous visons à nous « simplifier » la vie. Ce terme est trompeur : la vie ne devient pas plus simple avec le capitalisme et les artefacts qu’il nous vend ; la vie se déplace. Nous quittons peu à peu le champ strictement biologique pour entrer dans le domaine des outils complexes.
Nous avons tant transformé notre environnement que nous sommes désormais condamnés à nous adapter à ce monde modifié par nous.
Francis Fukuyama l’a bien vu dans son ouvrage, certes totalement obsolète sur le plan de l’analyse stratégique, La Fin de l’histoire et le dernier homme, car l’histoire n’a pas dit son dernier mot ! Mais il y a un point central dans son analyse qui est juste et incontestable : l’une des réussites majeures du capitalisme a consisté à transposer dans la vie quotidienne la plupart des découvertes scientifiques des deux derniers siècles, et ainsi non seulement à nous « simplifier » la vie (par le train, l’automobile, le réfrigérateur ou le smartphone), mais surtout à nous faire adhérer au « progrès » qu’il nous propose.
Et à force d’adhérer à ce progrès qui s’incarne dans des machines de plus en plus complexes, nous avons transformé nos sociétés humaines, et même notre planète. Si bien que Norbert Wiener reconnaissait, dès les années 1950, que nous avons tant transformé notre environnement que nous sommes désormais condamnés à nous adapter à ce monde modifié par nous. Quel cercle vicieux !
UN FONCTIONNEMENT PAR « EFFET CLIQUET »
Or, ce cercle vicieux fonctionne par « effet cliquet », encore plus directement que par les théories économiques ou sociales qui inviteraient ou contraindraient à adhérer au capitalisme. Car redescendons un peu sur terre : qui a lu Wiener ? Qui a lu Fukuyama, Marx, Galbraith ou Piketty ? Le capitalisme est entré dans tous les foyers de la planète sous la forme d’une télévision et d’un smartphone plutôt que sous celle d’un bréviaire économique de quelques centaines de pages. Au point que nous ne pourrions plus nous passer de ces outils proposés par les entreprises industrielles, entend-on partout.
En effet, à chaque nouvelle génération d’un outil donné, nous adhérons, juste pour voir. On achète un premier smartphone, ou on utilise une fois, juste pour essayer, Chat GPT. L’effet cliquet se met en place, de la plus évidente et la plus triviale des façons. « L’essayer c’est l’adopter ! » fut un slogan fameux de la publicité du siècle passé. Puisque le smartphone « simplifie » la vie ou qu’on a la réponse plus vite avec une IA qu’en cherchant soi-même à partir des résultats d’un moteur de recherche, alors, l’effet cliquet devient déterminant, beaucoup plus que notre propre réflexion sur l’usage que nous voudrions faire de tel ou tel appareil.
La technologie entre dans nos vies par le plus simple des moyens et en s’assurant de notre faible capacité à refuser une prétendue facilité.
Les nouvelles versions d’un outil, les nouveaux gadgets s’imposent dans notre vie parce qu’ils nous la simplifieraient. Posons ici ouvertement la question : pourquoi alors lutter contre l’IA et le smartphone ? Et comment faire si, précisément, nous ne pouvons pas nous en passer ?
Or, il est faux qu’on ne puisse pas s’en passer. Sans IA, sans smartphone, sans même le moindre dumbphone (téléphone portable de base sans accès au web), nous pouvons vivre et même communiquer et même écrire des articles comme celui-ci. Il y a ici une question de volonté et de choix. Et surtout de compréhension de la manière dont fonctionne le mode d’imposition des outils technologiques qui nous dépossèdent, et finalement, du monopole de l’emploi de notre propre vie.
La technologie n’entre pas dans nos vies à la suite de discours intellectuels abscons. Elle entre dans nos vies par le plus simple des moyens et en s’assurant de notre faible capacité à refuser une prétendue facilité.
PÉDAGOGIE DE L’INSOUMISSION
La situation est donc préoccupante, mais le problème est encore plus crucial que ce raisonnement le laisse entrevoir. Car il y a aussi effet cliquet au niveau des générations.
Nous nous convainquons que les nouvelles générations doivent vivre avec leur temps et autres billevesées. Mais vivre avec son temps n’implique pas du tout d’accepter sans discernement ce que les générations précédentes ont légué à celles qui leur succèdent. Vivre avec son temps implique une priorité d’un ordre pédagogique et éthique : penser son époque. Inventer sa propre vie. Et, donc, faire des choix.
Le choix n’est pas entre rien de la technologie ou tout accepter des outils inventés par les entreprises globales qui dominent le monde moderne. Le choix se situe entre l’acceptation béate de tout ce qui est nouveau ou la réflexion sur l’époque à laquelle nous vivons et les outils, machines, techniques, appareils et gadgets qu’elle propose. Si ces outils sont suffisants pour notre vie, il n’est plus la peine d’en inventer de nouveaux qui s’avèreront encore plus destructeurs pour la planète, encore plus chronophages (car il faut travailler de plus en plus pour acheter des appareils de plus en plus sophistiqués), encore plus voraces de ce qu’il reste de la vie biologique, sociale, amicale, amoureuse et collective.
C’est à cela que nous devrions consacrer notre énergie de parents et d’éducateurs, et pas seulement dans les écoles, mais dans tout lieu où se discute l’avenir de cette espèce – et des autres, que nous menaçons par notre aveuglement.
Philippe Godard, écrivain et essayiste, directeur de collection.
> Illustration de Une : Tima Miroshnichenko / Pexels