« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. »
(Carl E. Sagan)

Dans la Drôme, le combat naissant contre un supercalculateur

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La construction d’un supercalculateur dédié à l’intelligence artificielle installé à Rovaltain près de Valence (Drôme), porté par l’entreprise marseillaise Sesterce, mobilise contre lui associations et riverains. Ces derniers se sont lancés dans une course contre la montre pour contrer ce projet, dont les contours flous interrogent.

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’EST UN bâtiment moderne, immense, de 12 610 m² lovés dans le quartier de la correspondance, le long de la gare Valence TGV et dont presque personne ne rentre et ne sort pour l’instant. Seul un petit panneau discret indique l’obtention récente d’un permis de construire. Bâti en 2016 grâce à un investissement public de 50 millions d’euros, le « Pôle écotox », situé à Rovaltain, dans la commune d’Alixan, situé juste à côté de la gare de Valence TGV, devait à l’origine être un grand centre de recherche en écotoxicologie et toxicologie, accueillant 350 chercheurs du monde entier pour travailler sur les polluants émergents, l’environnement et la santé.

Ceux-ci ne s’y sont jamais installés. Revendu entre-temps 20 millions d’euros à l’Institut Mérieu, le bâtiment a été racheté en 2025 pour une vingtaine de millions d’euros par l’entreprise Sesterce, fondée par deux entrepreneurs marseillais venus de la cryptomonnaie. Elle veut installer dans ces murs des milliers de serveurs HPC (high performance calcul) au service de l’entraînement de l’intelligence artificielle.

Les deux-codirigeants de Sesterce, Youssef El Mansouri et Anthony Tchakerian ont fait cette annonce fracassante en février 2025 au sommet de l’IA, organisé sous l’égide du Président Emmanuel Macron. Ils ont détaillé ainsi leur futur ComputCenter ou supercalculateur, d’une puissance de 40 mégawatts (MW).

Un mois plus tard, le directeur en personne, Anthony Tchakerian, est venu présenter au gratin local ce data center comme « le plus grand de France, voire d’Europe », dans lequel Sesterce compte injecter 450 millions d’euros d’investissement (dont 80 % seraient avancés par des « fonds souverains du Moyen-Orient »), allant même jusqu’à annoncer 1,8 milliards d’investissement avec le coût des cartes graphiques. Et de promettre pas moins de 800 emplois, devant l’ex-ministre Nicolas Daragon, vice-président du conseil régional et président de la communauté d’agglomération Valence Romans Agglo, absolument ravi.

 

> Permis de construire du bâtiment de Sesterce (Crédit : Blandine Flipo)

 

Ces annonces tonitruantes n’ont pas été suivies d’effets concrets. Du moins jusqu’en novembre dernier, quand Sesterce refait surface, promettant le doublement des capacités du futur data center à 80 MW avec un Campus associé – sans précision aucune là non plus de l’occupation future du terrain.

En janvier dernier, un membre de l’association Soulèvements de la Terre, qui surveillait le site depuis lors, découvre ainsi le panneau de permis de construire, indiquant que celui-ci avait été accordé par la commune d’Alixan le 19 décembre dernier. Aline[1]– Prénom d’emprunt, cette militante des Soulèvements de la Terre ne souhaitant pas voir son identité rendue publique. , des Soulèvements de la Terre : « Depuis l’annonce faite en 2025, on a travaillé un peu le sujet et on s’est rendu compte des conséquences environnementales d’une telle structure pour les riverains. En voyant qu’ils voulaient doubler leurs capacités, alors que la demande a été faite pour moitié moins, on a décidé de constituer le collectif AssezDC Rovaltain pour lutter contre ce data center. »

Jean-Claude Lemaire, des Amis de la Terre Drôme poursuit : « On a battu le rappel des troupes, aux Soulèvements de la Terre et aux Amis de la Terre se sont joints ATTAC Romans, l’Atelier paysan, Stop Linky-5G Drome Ardèche, Arrêt du nucléaire Drôme-Ardèche… D’autres associations nous soutiennent comme la FRAPNA Drôme, qui nous a aidé à obtenir le permis de construire auprès de la commune d’Alixan. »

S’en est suivi une course-poursuite judiciaire : suite à la loi de simplification du droit de l’urbanisme et du logement (26 novembre 2025), les associations souhaitant faire un recours gracieux ne disposent plus que deux mois pour le formuler au lieu de six. « On s’est retrouvé avec un dossier de mille pages où il fallait retrouver les problèmes. Et on les a trouvés », poursuit le militant des Amis de la Terre.

 

On est devant un cas classique de saucissonnage de projets, permettant de passer en force et dans l’opacité la plus complète.

 

Ainsi, dans le dossier de présentation du projet par l’entreprise, les opposants mettent le doigt sur un bâtiment de 4564 m², prévu pour l’aéroréfrigération du data center. Ce bâtiment sera occupé entièrement par une plate-forme de climatisation prévue pour refroidir les machines, non en pompant de l’eau, mais grâce à un système d’eau en circuit fermé – une performance mise en valeur par l’entreprise, vantant le faible impact de son data center sur la ressource en eau. Or cette tour aéroréfrigérante, sans qui le data center ne peut fonctionner, n’a pas fait l’objet d’une demande de permis de construire…

Autre écueil, et pas des moindres : dans le permis de construire, Sesterce estime avoir besoin de groupes électrogènes, en cas de défaillance, et donc d’une puissance de 60 MW. Or, sa demande officielle, pour ce permis, porte sur 19,9 MW, soit pile en dessous du seuil de 20 MW au-delà duquel le permis nécessite non pas une simple déclaration, mais une autorisation, et même une enquête publique, imposée par la législation au titre des installations classées au-delà de 50 MW.

Jean-Claude Lemaire résume : « Ils font une demande pour un tout petit data center, et en construisent un gros. » Un très gros même, à en croire leur dernière déclaration, portant à 80 MW la puissance installée à terme… Aline, des Soulèvements de la Terre, complète : « On est devant un cas classique de saucissonnage de projets, permettant de passer en force et dans l’opacité la plus complète. »

 

DES CONSÉQUENCES BIEN RÉELLES SUR LES RIVERAINS

 

Parallèlement à ce travail fastidieux, les militants ont effectué un tractage dans les boîtes aux lettres des riverains, afin de les prévenir de ce qui les attendait. Car les impacts sur leur environnement seront bien réels, comme l’explique Aline : « Il y a des lotissements à 250 mètres d’ici. En plus du bruit de la route et du train, ils vont également subir celui du data center. La vallée du Rhône est déjà en proie à de fortes chaleurs, or la tour réfrigérante, qui est comme une très grosse climatisation, va rejeter de l’air chaud en très grande quantité. Sans compter qu’on ne se sait pas jusqu’où Sesterce va aller en termes de puissance, étant donné qu’ils en rajoutent à chaque fois. »

Résultat : quelques riverains se sont joints au recours déposé le 19 février dernier par le collectif contre le permis de construire. La militante précise : « Nous venons de recevoir le mémoire en défense, la mairie a pris un avocat, Sesterce aussi. La bataille va être rude. »

Contacté par Sciences Critiques, Sesterce n’a pas donné suite à nos questions quant aux retombées économiques du projet, son système de réfrigération ou les questions réglementaires. Mais pour le militant Jean-Claude Lemaire, l’intérêt pour Sesterce est évident : « L’investissement représente certes des millions d’euros. Mais ils vendent leur espace très cher, en quelques années la construction est rentabilisée. C’est la nouvelle poule aux œufs d’or. » Avec son data center, Sesterce vend en effet de la puissance de calcul, en louant des processeurs graphiques ou GPU. Ainsi, pour la location d’un serveur H100 (80 gigabits), qui est l’un des plus puissants et nécessaire pour l’IA, Sesterce facture soit environ un dollar l’heure, soit 12 908,16 dollars par an. Au vu des milliers de serveurs dont sera doté le futur data center, cela représente vite une coquette somme annuelle…

Alors que la start-up est sûre de retrouver sa mise, ce n’est pas le cas du contribuable, qui a déjà participé à financer la construction du bâtiment, déplore Jean-Claude Lemaire : « C’est nous qui devrons supporter la charge de l’équipement électrique nécessaire pour faire tourner cette intelligence artificielle. » Ce qui n’empêche pas les élus de courir après le projet, en dépit du faible ratio de l’emploi créé. « Le dossier dit qu’ils vont créer entre dix et quinze emplois. On est loin des 800 emplois directs et indirects promis ! »

 

LA RÉPONSE A (PRESQUE) TOUT

 

Suite au recours déposé par les associations, le 15 février dernier, le directeur de Sesterce a communiqué cinq jours plus tard dans Le Dauphiné Libéré (20/02), répondant point par point à ses détracteurs. Le projet parlait de 40 MW, annonce a été faite du double ? « On pensait que 40 MW étaient bien pour la zone. Puis, on s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup plus d’énergie disponible que prévu. Que les gens soient rassurés, il y en aura assez pour tout le monde. La région AURA [Auvergne-Rhône-Alpes] est une des régions qui a le surplus énergétique le plus élevé en France. Donc il n’y a aucun sujet sur l’électricité. »

Pas de sujet non plus concernant le bruit : « Un Computer Center fait moins de bruit qu’une autoroute. Sur le bassin valentinois, est-ce que l’A7 et la Lacra posent problème ? » Il indique aussi que Sesterce n’est « plus en procédure de liquidation judiciaire », qualifiant celle-ci d’« erreur administrative » – levée de fait, selon Le Dauphiné Libéré, le 5 mars dernier. Cette précision survient peu de temps après la parution d’un article de L’Informé, faisant état de mise en liquidation judiciaire mais qui révélait surtout l’existence d’un procès en cours fait par son plus gros client, Mistral AI contre Sesterce, pourtant présenté comme un de ses principaux fournisseurs. Avec à la clé un contentieux dont la facture avoisine les 2,2 millions d’euros…

 

> Journée de mobilisation organisée par le collectif Assez-DC Rovaltain (Crédit : Blandine Flipo)

 

Le 28 mars dernier, le collectif Assez-DC Rovaltain a organisé une journée de mobilisation et d’information à Romans. Y étaient invités la journaliste et essayiste Célia Izoard, spécialiste des mines et des chaînes d’approvisionnement du numérique, et d’autres collectifs mobilisés contre le numérique : Data4good de Paris, les collectifs grenoblois Stop Data One et Stop Micro, ainsi que Le Nuage était sous nos pieds, de Marseille. Et il y avait foule ce jour-là, pour venir les écouter. « On pensait qu’il y aurait une trentaine de personnes, il y a eu 220 ! » se réjouit Aline.

Parmi ce public, des Drômois, bien-sûr, mais aussi des personnes venues de plus loin, comme ces deux habitantes de Pennes Mirabeau, en lutte contre le projet de l’entreprise japonaise Telehouse d’implanter un data center dans des circonstances très troubles, venues soutenir et donner des conseils à leurs homologues drômois sur les recours possibles. Un regroupement entre opposants dans la droite ligne de celle qui est en train de se constituer en Ile-de-France ou à Marseille. Jean-Claude Lemaire : « Les Amis de la terre ont prévu de rassembler ces différentes associations locales pour coordonner les luttes. »

Car celle-ci promet d’être âpre. Preuve que cette résistance locale est prise au sérieux par les porteurs de projet, peu de temps après la réunion publique du 28 mars organisée par le collectif Assez-DC Rovaltain, celui-ci a reçu un mail sous forme de mise en demeure par l’entreprise Sesterce. Laquelle intimait, sous peine de poursuites judiciaires, de retirer d’un des communiqués de presse la mention de mise en liquidation judiciaire de l’entreprise, et d’en supprimer un autre datant du 1er avril annonçant, sur le ton de la blague, l’abandon du projet. On ne plaisante pas avec les affaires.

Blandine Flipo, journaliste / Sciences Critiques.

 > Visuel de Une : vue du projet de Sesterce (Crédit : Ville de Valence)

Notes

Notes
1 – Prénom d’emprunt, cette militante des Soulèvements de la Terre ne souhaitant pas voir son identité rendue publique.
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