Dans une mise en garde officielle, lancée dans la revue Science, des scientifiques s’inquiètent de la création prochaine de « bactéries miroir », des formes de vie inédites, fabriquées ex nihilo dans les laboratoires. Problème : loin d’être désintéressée, cette alerte est signée par des chercheurs en conflits d’intérêts, ardents défenseurs et promoteurs des biotechnologies. Le paradoxe n’est qu’apparent.
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ans la revue américaine Science datée du 20 décembre 2024, 39 biologistes et chimistes reconnus – dont la nouvelle directrice de l’Institut Pasteur, Yasmine Belkaid – en appellent à ne pas fabriquer de « bactéries miroir ». Ces formes de vie inédites, fabriquées en laboratoire, leur paraissent créer des risques considérables pour la santé humaine comme pour celle des écosystèmes.
La perspective qu’ils évoquent est apocalyptique. Toute personne sensée ne peut qu’en déduire l’urgence de prohiber les recherches sur ces bactéries miroir. On aimerait croire à une soudaine conversion des « technobiologistes » à davantage de prudence. Hélas, ni leurs arguments, ni leurs états de service ne nous y engagent.
La perspective qu’ils évoquent est apocalyptique.
Louis Pasteur est passé à la postérité pour ses travaux sur la vaccination. On oublie souvent qu’il était avant tout un chimiste. Sa toute première découverte, faite dans son laboratoire de l’Ecole normale supérieure en 1848, portait sur l’asymétrie moléculaire, ou chiralité. Pasteur « parvint vite à l’idée que l’identité d’un objet et de son image dans un miroir, c’est-à-dire la symétrie, était une exception dans la nature » écrit Michel Morange, dans la biographie de référence[1]− Michel Morange, Pasteur, Gallimard, 2022., même s’il n’avait pas « une vision claire de la structure des molécules et de l’origine de l’asymétrie ».
Dans les termes de la chimie actuelle, on dit que certaines molécules peuvent avoir deux formes chirales, c’est-à-dire exister sous deux structures qui sont les images miroir l’une de l’autre, comme le sont nos deux mains. Ces deux formes sont appelées D (du latin dexter, à droite) et L (de laevus, à gauche). Pasteur avait bien compris que les constituants de la vie sont fondamentalement asymétriques. Toute la biochimie l’a depuis confirmé. La très grande majorité des acides aminés (les constituants élémentaires des protéines) du vivant sont ainsi de forme L, tandis que les acides nucléiques qui constituent l’ADN et les ARN sont, eux, de forme D.
« UN DANGER EXISTENTIEL
POUR L’ENSEMBLE DU MONDE NATUREL »
Quelle mouche a donc piqué chimistes et spécialistes de la biologie de synthèse d’entreprendre de fabriquer des biomolécules miroir, des acides nucléiques L et des protéines constituées d’acides aminés D ? La simple envie de voir ce que cela donne, sans doute, car les justifications rationnelles avancées – les sempiternelles applications médicales – semblent des plus lointaines.
Et si on allait jusqu’à des êtres vivants miroirs complets, c’est-à-dire capables de se reproduire, en commençant par des bactéries ? C’est l’expérience de pensée que propose l’article de Science. Et cette expérience a tout du cauchemar. « Ces organismes seraient radicalement différents du vivant tel que nous le connaissons, et représenteraient un danger existentiel pour l’ensemble du monde naturel ». Ils pourraient échapper aux mécanismes de défense immunitaire et deviendraient très probablement résistants à tous les antibiotiques. « On ne peut pas exclure un scénario dans lequel une bactérie se comporterait en espèce invasive », écrivent les auteurs de l’article de Science, « provoquant des infections létales généralisées chez une partie importante des espèces végétales et animales, y compris chez l’homme. »
Le cauchemar n’est pas pour demain. Les auteurs n’envisagent pas la possibilité technique de fabriquer des bactéries miroir avant une décennie. On ne sait aujourd’hui au mieux (ou au pire) que créer quelques protéines et de petits acides nucléiques miroir. Il y a là un premier point d’étonnement. C’est bien la première fois que des scientifiques renoncent dix ans à l’avance à mener certaines recherches ! Les précédentes – et brèves – initiatives de moratoire, par exemple sur le génie génétique au début des années 1970 ou sur les expériences de gain de fonction en virologie[2]− Lire notre « Trois questions à » Etienne Decroly : « Un moratoire sur les expériences de virologie dangereuses devrait être mis en place », 2 mars 2021. dans les années 2010 avaient porté sur des techniques déjà au point.
C’est bien la première fois que des scientifiques renoncent dix ans à l’avance à mener certaines recherches !
L’initiative est d’autant plus étonnante qu’elle provient de scientifiques ne nous ayant en rien habitués à la défiance à l’égard des biotechnologies. Plus de la moitié des auteurs reconnaissent, dans leur déclaration de conflit d’intérêt, être fondateur, conseiller ou actionnaire de firmes de biotechnologie. On compte même parmi les signataires d’ardents partisans de la biologie de synthèse. Dans Regenesis. How Synthetic Biology Will Reinvent Nature and Ourselves[3]− Georges M. Church, Regenesis. How Synthetic Biology Will Reinvent Nature and Ourselves, Basic Books, 2012., George M. Church se réjouissait par avance de ressusciter des mammouths et de créer de nouvelles formes de vie, dont, déjà, des bactéries miroir. « Ce sont des recherches en soi extraordinairement excitantes [inherently incredibly cool]. Si nous parvenions à créer une cellule miroir, nous pourrions construire un nouvel arbre de la vie » s’enthousiasme de son côté dans le New York Times une autre co-auteure de l’article de Science, Katarzyna P. Adamala.
UNE PUBLICATION DE QUALITÉ DOUTEUSE
Second point d’étonnement : des pans entiers du savoir sur la chiralité sont absents des 299 pages du rapport accompagnant l’article de Science. L’un des plus importants est l’impact du vieillissement sur la chiralité. Plus une cellule vieillit, plus elle contient des acides aminés de forme D. Ces derniers ne sont donc pas intrinsèquement dangereux, comme le supposent les auteurs de Science ; ils sont plutôt inutiles, et en général non fonctionnels. Il en va de même des sucres : ils sont de forme D dans les cellules vivantes, mais les formes L sont de plus en plus fréquentes avec le vieillissement, sans doute car les mécanismes les éliminant sont de moins en moins efficaces.
Pour un chercheur, n’est-il pas tentant, si l’on veut perpétuer son financement, de présenter de la manière la plus spectaculairement alarmante les résultats préliminaires ?
« Cette observation nous indique déjà que si nous avions des cellules faites de composants miroirs, le principal problème qu’ils poseraient serait que, lorsqu’ils seraient décomposés en leurs éléments de base, ils produiraient des entités qui, interférant avec les systèmes catalytiques standard des cellules normales, déclencheraient un processus de nettoyage, parce qu’elles sont déjà préparées à faire face à cette situation qui, une fois encore, fait partie du processus universel de vieillissement », observe Antoine Danchin, professeur honoraire à l’Institut Pasteur de Hong-Kong.
Autre trou béant dans l’analyse bibliographique des auteurs de Science : ils n’évoquent pas le fait que les archées – l’un des trois grands embranchements du vivant, avec les procaroytes (cellules sans noyaux) et les eucaryotes (cellules à noyau) – sont délimités par des membranes constituées de lipides en miroir par rapport à ceux des procaryotes ou eucaryotes. Pourtant, les archées ne sont quasiment jamais pathogènes. Pourquoi donc postuler, comme le font les auteurs de Science, que toute forme vivante en miroir constituerait un danger redoutable ?
Les raisons de cette publication de qualité douteuse restent mystérieuses. Il est tentant de les chercher du côté de l’action de la fondation Open Philanthropy, dédiée au financement de la recherche, notamment sur la biosécurité. Les deux auteurs correspondants de l’article de Science, John I. Glass et Jack W.Szostak, prix Nobel de physiologie et de médecine en 2009, sont ainsi les animateurs du programme sur la biologie miroir (« Mirror Biology Dialogues Fund ») de l’Open Philanthropy.
Pour un chercheur, n’est-il pas tentant, si l’on veut perpétuer son financement, de présenter de la manière la plus spectaculairement alarmante les résultats préliminaires ? Car les signataires en appellent aussi à « plus de recherche pour mieux comprendre et se préparer aux risques des bactéries miroir ». Comme s’ils ne croyaient pas eux-mêmes à leur propre appel à ne pas en fabriquer.
Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste / Sciences Critiques.
> Illustration de Une : « Mirrors » (Flickr/Farsad Ghaffari)
> Photo pano « Miroir brisé » (Wikimedia Commons/Rawpixel)
Notes[+]
| ↑1 | − Michel Morange, Pasteur, Gallimard, 2022. |
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| ↑2 | − Lire notre « Trois questions à » Etienne Decroly : « Un moratoire sur les expériences de virologie dangereuses devrait être mis en place », 2 mars 2021. |
| ↑3 | − Georges M. Church, Regenesis. How Synthetic Biology Will Reinvent Nature and Ourselves, Basic Books, 2012. |