« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. »
(Carl E. Sagan)

La religion industrielle, entre raison et croyance

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La thèse dominante qui explique la révolution industrielle par le « désenchantement » du monde est fort discutable. L’Occident croit s’être débarrassé du religieux. Or, la religion n’a pas disparu. Elle s’est métamorphosée en une religion séculière, rationnelle et « industrielle ». Et pourtant, si on porte un regard anthropologique sur l’Occident lui-même, on constate qu’il tient, comme toute société, sur un système de croyances alliant rationalités et mystères.

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> Pierre Musso, philosophe de formation et docteur en sciences politiques, est professeur en Sciences de l’information et de la communication à Télécom ParisTech ainsi qu’à l’Université de Rennes. Spécialiste des imaginaires, des réseaux et du Saint-Simonisme, il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, dont « La Religion industrielle » (Fayard, 2017) et « Qu’est-ce que l’industrie ? » (Manucius, 2022). / Crédit DR.

OUTE action industrielle est à la fois une pensée pour concevoir, imaginer et formaliser, mais aussi un travail exercé sur la nature, une action pour réaliser et incarner une idée d’œuvre. Cette représentation de l’Homo Faber est la vision du monde de l’Occident chrétien fondée sur le mythe de l’Incarnation, le grand récit du Dieu-homme et de l’Homme-dieu réunis en une seule personne. L’homme-dieu, créateur et travailleur, doit poursuivre la création divine et mettre le monde en mouvement pour le transformer.

Sous l’Antiquité grecque et romaine, les Anciens privilégiaient la contemplation, l’otium sur le negotium. Leur vision du monde était celle d’un cosmos immobile. Bien sûr, l’Antiquité connaissait de grands architectes et de grandes réalisations techniques, mais elle faisait une distinction entre la tekhné et la nature, entre le travail et la contemplation. Les travaux étaient réalisés par les esclaves, alors que l’homme libre participait à la vie de la cité.

À l’opposé, le christianisme va valoriser le travail, notamment manuel. Cette revalorisation se trouve chez saint Paul, Augustin, saint Thomas, ou dans la règle de saint Benoît (au VIIe siècle) et va se traduire dans le monastère par l’adage ora et labora, la prière et le travail. Dans la continuité des monastères et des manufactures associant division et mesure du travail avec les technologies, la mécanisation accentue l’industrialisation du monde.

 

L’Occident croit s’être débarrassé du religieux. La religion n’a pas disparu. Elle s’est métamorphosée en une religion séculière, rationnelle et « industrielle ».

 

L’industrialisation occidentale des années 1780-1850, désignée de façon simpliste de « révolution industrielle », a marqué une grande mutation anthropologique, avec notamment une explosion de la croissance démographique dans le monde. Nombre d’historiens, de sociologues, d’économistes ont donc adopté l’hypothèse de la rupture et produit un grand récit sur « les révolutions » techniques et industrielles. D’autres historiens sont allés en amont, jusqu’à la révolution scientifique du XVIIe siècle, pour montrer que l’industrialisation n’a pas été une rupture brutale, mais qu’elle se situait dans une continuité. L’industrie est un « fait total », combinant la vision du monde occidentale et son accomplissement sur la très longue durée − quelque neuf siècles.

Il faut donc considérer l’industrie comme la construction d’un imaginaire, que j’ai nommé « l’industriation  » pour la différencier de « l’industrialisation », qui est le phénomène historique déployé depuis deux siècles. La thèse dominante qui explique la révolution industrielle par le « désenchantement » du monde est fort discutable. L’Occident croit s’être débarrassé du religieux. La religion n’a pas disparu, elle s’est métamorphosée en une religion séculière, rationnelle et « industrielle ». Et pourtant, si on porte un regard anthropologique sur l’Occident lui-même, on constate qu’il tient, comme toute société, sur un système de croyances alliant rationalités et mystères. La religion industrielle occidentale est l’aboutissement de l’alliage plusieurs fois repris des figures de l’incarnation (du Dieu-homme à l’homme-Dieu puis à l’Humanité) et des formes renouvelées de la rationalité (des technologies à la Science, puis à la technoscience-industrie).

 

 

 

 

Toute société repose sur des mythes, des croyances collectives, sur des fondations qui sont symboliques, ce que Paul Valéry appelle sa « structure fiduciaire » – de fides, foi, croyance. Sa référence fondatrice est selon les néo-platoniciens, comme « un clou » qui maintient la « colle » ou la cohésion sociale. Dans l’Occident chrétien, ce clou est le grand mystère de l’Incarnation, qui a mis presque mille ans pour être élaboré. L’homme devient dieu, et l’homme-dieu peut à son tour créer le monde, modifier la nature, la dominer. Ce mythe de l’incarnation, de l’humanité qui, par le travail et la technoscience va transformer le monde et faire l’histoire, on le trouve clairement exprimé chez René Descartes et Francis Bacon au début du XVIIe siècle dans l’idée de « domination de la nature ».

Mais la formulation explicite de cette « religion industrielle » a été opérée au début du XIXe siècle, notamment par les philosophes « socialistes », comme Saint-Simon, Owen, Fourier, Leroux, Proudhon, jusqu’à Marx, qui réagissent à l’industrialisme. Mieux vaudrait les appeler « industrialistes » que socialistes. Cette religion repose sur six piliers.

Le premier, c’est le transfert du mystère de l’incarnation dans l’humanité, nouveau grand être collectif qui transforme le monde, fait l’histoire et a la capacité messianique de remplacer l’action divine par son action « terrestre ». Cette idée d’humanité une et universelle est neuve, elle est apparue à la fin du XVIIIe siècle.

 

Aujourd’hui encore, chaque fois qu’une innovation technoscientifique se produit, une « nouvelle révolution industrielle » est annoncée.

 

Le deuxième pilier, c’est l’idée que la science devient la nouvelle Référence sacrée : c’est la Science qui doit éclairer et guider l’humanité. Le troisième pilier, c’est la conception d’une Histoire, une et universelle, apparue elle aussi à la fin du XVIIIe siècle. Le quatrième, c’est la valeur Travail et sa mesure, idée d’Adam Smith et de l’École écossaise. Le concept sera repris par tous les économistes au XIXe siècle, notamment Jean-Baptiste Say. Le cinquième pilier, c’est le mythe majeur du Progrès, prenant le relais de la Providence : l’idée que l’humanité, agissant dans l’histoire, va vers le progrès terrestre futur, par son travail, par la science et par l’industrie. On retrouve cette croyance chez Turgot, chez Condorcet, et dans tout le XIXe siècle.

Le sixième pilier, c’est le mythe de la « révolution industrielle » : grâce à la technoscience, à la mécanisation, à la machine à vapeur, une « révolution industrielle » a lieu, entraînant une nouvelle société, la société industrielle. Ce mythe fonctionne à la récurrence et dit que la technoscience appelle toujours un changement social : il est partagé par les libéraux et les socialistes dans la « religion des forces productives  » (Simone Weil). Aujourd’hui encore, chaque fois qu’une innovation technoscientifique se produit, une « nouvelle révolution industrielle » est annoncée : après la machine à vapeur et l’électricité, aujourd’hui c’est l’informatique et « la révolution numérique ».

 

 

 

 

Les socialistes du XIXe siècle ont pensé un nouveau système social à partir de l’entreprise, de l’usine, de la manufacture. Ils ont associé socialisme et production : Saint-Simon disait que la vérité de la politique, c’était l’économie politique. Les pères de l’anarchisme allaient dans le même sens : William Godwin et Pierre-Joseph Proudhon voulaient supprimer l’État pour mettre à la place une organisation industrielle de la production.

Les socialismes sont donc liés à l’industrialisation, mais ils sont ambivalents et portent aussi l’idée d’association. Ils considéraient l’entreprise, l’usine, comme un lieu de société où les ouvriers exploités s’émanciperaient en constituant une communauté fraternelle de « sociétaires ». Les premiers socialistes voulaient ainsi fonder un « nouveau christianisme » (Saint-Simon, 1825). Non seulement ils donnaient à la classe ouvrière une mission quasi-messianique, mais ils pensaient la fraternité et l’association dans l’usine  comme une nouvelle forme de communauté comparable aux communautés de l’Église. Le phalanstère de Charles Fourier, par exemple, renvoyait au monastère, un monastère laïcisé. Dans cette métamorphose du christianisme, l’Humanité guidée par « le Progrès » réalise la transformation du monde et de la société par le travail, la science, la technique, l’industrie, à coup de « révolutions techno-industrielles » pour s’orienter vers un futur terrestre heureux.

 

Non seulement les socialistes donnaient à la classe ouvrière une mission quasi-messianique, mais ils pensaient la fraternité et l’association dans l’usine comme une nouvelle forme de communauté comparable aux communautés de l’Église.

 

Toutefois, le progrès n’est qu’un des éléments de cette religion séculière. En se focalisant sur le mythe du progrès, on loupe l’appréhension d’un cadre de pensée plus global. La religion industrielle est une structure fiduciaire et le clergé de cette religion industrielle – les industriels, ingénieurs, techniciens – porte le credo du management et de la révolution techno-industrielle.

Non seulement la société n’est pas devenue post-industrielle, contrairement à ce qu’ont annoncé certains sociologues comme Alain Touraine ou Daniel Bell, mais elle est plutôt « hyper-industrielle » (Stiegler, Veltz). L’accélération des innovations technologiques, moteur de la croissance économique en Occident, engendre la technologisation[1]NDLR : Lire le texte d’Anthony Laurent, La technologisation de la vie : du mythe à la réalité, 1er mars 2018. et l’accélération caractéristiques de la sur-modernité (et non la « post-modernité »).

Avec l’informatisation généralisée, se réalise aujourd’hui l’« organisation scientifique de l’humanité » dont rêvait Ernest Renan. Le projet cybernétique, théorisé par des scientifiques américains comme Norbert Wiener à la fin des années 1940, s’est accompli pleinement. Wiener considérait qu’après la barbarie de la Seconde Guerre mondiale, le politique s’était montré incapable de gérer le monde. Conclusion : puisque l’humanité ne parvient pas à éviter de telles crises, il faut confier aux machines le pouvoir de décider et de gérer les sociétés. Ce grand transfert des capacités de décision aux réseaux d’ordinateurs, aux algorithmes et à l’intelligence artificielle (IA), est le projet actuel des plateformes dont les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), qui recueillent et traitent des données massives sur les populations…

 

 

 

 

Au nom de « l’efficacité », le paradigme cybernétique propose toujours plus de technologie, de calculabilité, de vitesse et de mobilité. De même que la « révolution managériale » (James Burnham, 1941), depuis le taylorisme élaboré aux États-Unis à la fin du XIXe siècle jusqu’au management contemporain. Le nouveau dogme produit par la combinaison de la cybernétique et du management, c’est « l’efficacité », c’est-à-dire l’amélioration du fonctionnement social assimilé à une machinerie complexe et confiée aux managers-ingénieurs. Or, l’efficacité ne répond qu’à la question du « comment ? », et nullement à celle du « pourquoi ? ». La seule préoccupation, c’est que tout fonctionne, « mieux », « plus vite », etc.

 

Le nouveau dogme, c’est « l’efficacité », c’est-à-dire l’amélioration du fonctionnement social assimilé à une machinerie complexe et confiée aux managers-ingénieurs.

 

Dès lors, le politique se réduit à l’expertise technocratique et au calcul informatisé. Avec la rencontre de la cybernétique et du management − le « cyber-management » − l’homme est gouverné par une seule mesure, celle de la rationalité technoscientifique. L’Occident s’est enfermé et enferré dans ce modèle cyber-managérial, celui de « la gouvernance par les nombres » (Alain Supiot). Si ce modèle entre désormais dans une crise majeure et tend à se fissurer, c’est précisément à cause de la vision unidimensionnelle du monde et d’une société hyper-industrielle préoccupée d’efficacité, de rationalisation et de quantification ; ce qu’avait déjà identifié à sa façon, Herbert Marcuse dans L’Homme unidimensionnel, traitant de « la société industrielle avancée ».

Or, le propre de l’être humain, c’est qu’il se projette dans le symbolique pour répondre à la question du « pourquoi ? » (vivre et mourir). Il lui faut donner du sens au monde. Or, le paradoxe de la religion industrielle est d’avoir fourni un relais de croyance, séculier et rationnel, au christianisme à la fin du XVIIIe siècle, et de se trouver aujourd’hui en quête de sens, voire de mystique.

La déréliction contemporaine est le fruit amer de l’hyper-puissance développée en perdant le sens, à commencer par le sens des limites (de l’homme et du monde). La puissance technoscientifique et industrielle des sociétés dites « ultra-modernes », mais désymbolisées, porte en elle la perte de sens, autrement dit, la « sensure » (Bernard Noël).

Pierre Musso

 > Illustration de Une : « American Progress. Représentation de la conquête de l’Ouest américain en 1872 » par John Gast / Bibliothèque du Congrès des États-Unis – Wikicommons

 > Enluminure : « La Vraye Histoire du Bon Roy Alixandre » / The British Library – Wikicommons

 > Gravure : représentation d’un phalanstère de Charles Fourier par H.Fugère / Houghton Library, Harvard University – Wikicommons

 

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Notes

Notes
1 NDLR : Lire le texte d’Anthony Laurent, La technologisation de la vie : du mythe à la réalité, 1er mars 2018.
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