Préparer l’enfant au monde numérique grâce à des outils adaptés. Derrière cette innocente formule se cache une stratégie industrielle d’habituation, dès le plus jeune âge, aux écrans et à leurs usages. Une stratégie qui semble porter ses fruits et qui doit nous pousser à questionner et critiquer le rôle et la responsabilité des acteurs du numérique dans cette mise sous influence précoce.
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OUR amener les enfants aux merveilles du monde numérique afin d’en faire de parfaits addicts, autant s’y prendre très tôt, et leur concocter des outils adaptés à leur âge, en fonction de leur développement psychomoteur. Voilà qui ne pose aucun problème aux entreprises du numérique, qui disposent de budgets de recherche pharaoniques – ou qui exfiltrent des chercheurs payés par l’État pour de la recherche dite « fondamentale » en leur promettant des salaires bien plus élevés s’ils transforment leurs résultats théoriques en applications pratiques.
Les grandes entreprises du secteur ont perçu très tôt les potentialités énormes du marché de l’enfance. Tout repose sur la croyance que plus les enfants entreront tôt dans le monde numérique, plus ils seront, une fois adultes, adaptés à cette société dans laquelle la concurrence est féroce et les places enviables plutôt rares.
Depuis les chaînes de télévision pour bébés jusqu’aux consoles de jeux pour nourrissons, tout un environnement numérique a ainsi été conçu spécialement pour les enfants, ou s’est révélé directement utilisable par les tout-petits – tels les smartphones dont la taille très réduite semble « idéale » pour la petite enfance. Même si de nombreux neuroscientifiques ont tiré la sonnette d’alarme, notamment Michel Desmurget avec TV lobotomie puis La Fabrique du crétin digital, ils n’ont pas été écoutés. Le principe de précaution, pourtant inscrit dans la Constitution française, n’a, une nouvelle fois, pas été respecté.
LES INDUSTRIELS, EXAUCEURS DE RÊVES
La responsabilité des industriels dans l’abrutissement actuel semble une évidence puisque ce sont eux qui inventent les outils numériques, mais ils parviennent parfaitement à… se déresponsabiliser. Leurs justifications viennent de tous côtés. Sur le plan économique, les théories affirmant que ce sont les consommateurs qui dictent par leurs choix d’achat les produits que les industriels inventent et fabriquent, justifient ainsi d’avance toutes les productions industrielles qui trouvent des débouchés, et parmi celles-ci, les smartphones.
Lorsque Sony lança dans les années 2000 son fameux slogan, « Vous en avez rêvé, Sony l’a fait », tout un programme d’aliénation se dessinait là. Ce n’était plus « l’offre crée sa propre demande » comme l’affirmait Jean-Baptiste Say au XIXème siècle, mais « c’est le rêve qui crée l’offre », et même encore plus fort : « Votre rêve crée l’offre. »
Les sociétés du numérique apparaissent de nos jours comme de gentilles fées modernes qui, par un coup de baguette technologique, permettent que nos rêves deviennent réalité. La question des conséquences de ce « rêve » devenu réalité est évacuée. En attribuant la concrétisation de son rêve au consommateur lui-même, il en endosse en toute logique les éventuelles conséquences négatives, à commencer par une possible addiction. Le consommateur devient le seul responsable : c’est pour lui que des sociétés comme Sony ou Apple créent ces merveilleux outils numériques que les foules désirent – le désir, cet autre concept clé du monde digital.
Les influenceuses et influenceurs se pressent par milliers au portillon du bonheur par la célébrité numérique.
Si les consommateurs sont responsables de ce qu’ils achètent, alors les industriels sont « irresponsables » de ce qu’ils produisent. Les sociétés technologiques ne produiraient que pour des « masses désirantes »…
Le dilemme est quasi insolvable : les industriels n’ont aucune difficulté à recruter des ingénieurs pour penser des matériels aliénants pour les enfants, alors même que, à l’image de Steve Jobs, les ingénieurs de la Silicon Valley affirment tenir leurs propres rejetons à l’abri des écrans. Après tout, ce que disait Jobs signifiait : « Si vous n’êtes pas content du monde numérique, n’y plongez pas vos enfants ! » Sous-entendu : ni Apple ni les autres n’y sont pour rien.
Au stade suivant du processus de diffusion du monde digital, il s’agit de mesurer la responsabilité des créateurs de contenus pour les outils numériques. Car après tout, un smartphone pourrait être branché sur tout autre chose que TikTok ou WhatsApp. Mais là encore, le processus de déresponsabilisation des créateurs de contenus est similaire à celui des industriels.
Il n’y a aucune difficulté à recruter des concepteurs et des graphistes pour tous types de contenus ; les influenceuses et influenceurs se pressent par milliers au portillon du bonheur par la célébrité numérique ; les amateurs diffusent par millions leurs propres productions vidéo ou autres, avec l’espoir de devenir à leur tour les vedettes digitales de demain.
CONDAMNÉS À ÊTRE RADICAUX
On l’aura compris, croire que nous pourrons « coincer » les industriels du numérique avec des arguments logiques est très vraisemblablement, dans la situation actuelle, voué à l’échec. Leur responsabilité est cependant réelle dans l’abrutissement des foules digitalisées ; elle ne sera mise en évidence que dans un cadre qui nous permette de dénoncer cet abrutissement produit par le monde numérique.
Nous sommes donc condamnés à être radicaux, à montrer à quel point ce monde numérique n’est pas viable, que ce sont ses racines mêmes qui sont toxiques. Les smartphones sont l’un des outils phares de l’aliénation actuelle. Il nous faut dénoncer sans relâche toutes les formes de bêtise qu’ils véhiculent et ce qu’ils représentent en termes de pertes de capacités à décider de l’emploi de notre vie. Mais cela ne peut se faire, selon nous, qu’en fonction d’une autre culture que celle que nous propose le numérique, parce que nous souhaitons d’autres modes de vie, parce que nous avons d’autres motivations éthiques que gagner de l’argent ou obtenir des situations de pouvoir.
Ainsi, la critique du rôle des industries du numérique, si elle est difficile à mener, permet cependant d’aller au fond des choses. Nous n’avons pas d’autre option.
Philippe Gaudard, écrivain et essayiste, directeur de collection.
> Photo de Une : crédit StartupStockPhotos/Pixabay