« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. »
(Carl E. Sagan)

Enfants : tant d’écrans

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L’inclusion de l’enfant dans le monde des adultes semble aller de soi : le tout-petit grandit, imite les adultes qui prennent soin de lui, et finit par s’intégrer au monde tel qu’il évolue. Mais comment développer chez l’enfant un esprit critique face à la technologisation outrancière de la vie ?

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’OMNIPRÉSENCE du smartphone dans la vie quotidienne est un sujet de controverse majeur. Non seulement les smartphones transmettent-ils toutes sortes de « mauvaises » choses (fausses nouvelles, harcèlement, pornographie…), mais, de plus, lesdits smartphones n’existent que grâce à l’exploitation barbare d’enfants dans les mines du Congo, sans oublier les enfants d’Afrique de l’Ouest ou d’ailleurs, engagés dans le recyclage de produits électroniques. Or, la plupart des adultes mettent entre les mains de leurs enfants un matériel à la fabrication duquel ont pris part de jeunes esclaves[1]– Fabien Lebrun, Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté, L’Échappée, 2025. .

Il est de bon ton de s’inventer toutes sortes d’excuses. Maintenir ses enfants en dehors du monde merveilleux de la technologie numérique serait synonyme d’ostracisation, et aboutirait à en faire des inadaptés sociaux, des attardés intellectuels et des inaptes économiques. Il serait facile de les préserver grâce au « contrôle parental » intégré à l’appareil. Enfin, en avançant peu à peu dans cet univers numérique magique, l’enfant acquerrait un esprit critique.

 

SMARTPHONISATION DE LA VIE

 

Si une part de chacun de ces arguments peut avoir quelque fondement, ils sont surtout très largement nuancés, voire contredits, par la réalité. Dès 2004, année de la création de Facebook, des jeunes de moins de treize ans se sont inscrits, sans le moindre obstacle, sur ce réseau « social », alors que cela était « interdit ». Ils sont aujourd’hui des millions de moins de treize ans à posséder leur compte sur un réseau social, plutôt TikTok que Facebook, et encore X, WhatsApp, Instagram, Snapchat ou Onlyfans[2]– Il est impossible ici de citer tous les réseaux sociaux ou les sites qui « comptent » dans la vie des accros du monde digital. Pour des informations générales, voir par exemple le site de … Continue reading.

 

> Photo « Bulle de savon » (Crédits : Sally Wynn/Pixabay) 

 

La moitié des jeunes Français de dix ans possèdent un smartphone[3]– Évaluation du nombre de téléphones portables usagés stockés en France, Ecologic France,16 juin 2023.Empreinte du numérique : les prévisions (inquiétantes) de l’ADEME et l’Arcep aux … Continue reading ; l’âge auquel ils reçoivent leur premier appareil diminue sans cesse. La moitié des enfants de moins de douze ans ont déjà visionné un film pornographique sur le web, via leur ordinateur ou leur smartphone… Il n’est pas nécessaire de poursuivre ici la longue litanie de la réalité de la « smartphonisation » de la vie des enfants.

 

Pas d’écran avant 3 ans, des écrans limités de 3 à 6 ans, faire comprendre le net de 6 à 9 ans, se protéger de 9 à 12 ans, et liberté, avec des parents toujours disponibles, à partir de 12 ans.

 

Du côté des adultes, nous sommes 13 % à ne pas posséder de smartphone, et 5 % à ne pas avoir de téléphone portable – ce dernier chiffre ne varie plus depuis plusieurs années[4]– Voir la proportion d’individus disposant d’un téléphone mobile en France de 2005 à 2023 et le taux d’équipement en smartphone en France en 2023, selon la tranche … Continue reading. N’est-ce pas là l’explication principale de la pénétration du smartphone dans l’enfance : par l’imitation des adultes ?

En effet, les conseils pratiques concernant l’usage du smartphone sont légion. L’un des plus fameux, le « 3, 6, 9, 12 » postule : pas d’écran avant 3 ans, des écrans limités de 3 à 6 ans, faire comprendre le net de 6 à 9 ans, se protéger de 9 à 12 ans, et liberté, avec des parents toujours disponibles, à partir de 12 ans[5]– Serge Tisseron, 3-6-9-12+ Apprivoiser les écrans et grandir, éditions Érès, 2024. . Est-il plausible qu’un enfant, en pleine phase d’imitation des adultes, renonce à imiter ses parents qui, en moyenne, passent plus de quatre heures et demie par jour sur un écran ? Qui sont joignables 24 heures sur 24 sur leur smartphone ? Qui répondent à la sonnerie de l’appareil, même en plein repas, et qui le consultent même aux toilettes ?

Il est, au minimum, hypocrite d’innocenter les adultes de l’attraction suscitée par le smartphone sur les enfants. Hypocrite, irréaliste et erroné, tout simplement. La solution est simple : pas de smartphone devant les enfants, mesure accompagnée d’une cure de désintoxication comme cela se passe, par exemple, avec la cigarette.

 

ROMPRE AVEC
LA TECHNOLOGISATION
DE LA VIE ENFANTINE

 

Le smartphone n’est pas le seul « danger technologique » qui guette les enfants dans les pays archiconnectés. À chaque âge, les technologies envahissent l’espace enfantin. Chaînes télé consacrées aux tout-petits et aux jeunes enfants, école qui se numérise peu à peu, intrusion de la pseudo « intelligence » artificielle. Ces incursion se produisent sans véritable débat, ou ne sont accompagnées que de simples poussées de prise de conscience à durée très limitée.

Or, la première « réalité » de l’entrée de l’enfant dans le monde et de son avancée vers l’âge adulte est pédagogique. L’enfant est, en effet, dès sa naissance, entouré d’adultes qui prennent soin de lui. « Pédagogie » signifie « conduire l’enfant » et la manière dont l’enfant se trouve « conduit » vers l’âge adulte, est déterminante : elle l’orientera vers tel ou tel choix de vie. Cependant, la pédagogie, n’est pas une science exacte et mathématique : tel comportement des adultes et des autres enfants qui entourent le jeune individu ne produit pas automatiquement tel résultat.

 

> Photo « Enfant qui joue » (Crédits : Xuan Duong/Pixabay)

 

L’enfant est un être en construction, en évolution, en réflexion. Ce n’est pas parce qu’il est « élevé » d’une certaine façon qu’il n’aura pas le choix, en grandissant, entre adhérer au modèle que les adultes lui auront proposé et rompre avec ce modèle. Les adultes qui l’entourent devraient donc commencer par déculpabiliser par rapport à l’éducation qu’ils donnent à l’enfant.

L’objectif pédagogique n’est pas tant de proposer un modèle que de laisser à l’enfant la liberté de ses choix. Or, être libre de ses choix dans un monde de plus en plus technologisé, informatisé, artificialisé commence par la possibilité d’échapper à ce contexte technologique. Non pas s’en extraire absolument et viser l’autarcie, mais plutôt montrer que l’utopie d’une émancipation humaine est plausible, voire probable si nous considérons que, sans cette visée utopique, le catastrophisme et la négativité finiront par triompher de la possibilité même d’aller vers l’émancipation et la survie de notre planète.

 

Les parents peuvent se donner pour objectif pratique de ne pas céder aux tentations portées par la technologie.

 

Les parents peuvent ainsi se donner pour objectif pratique de ne pas céder aux tentations portées par la technologie : ne pas multiplier les appareils automatiques et les écrans, limiter l’usage du smartphone et de l’ordinateur, ne pas les utiliser avec les enfants ou le moins possible, proposer des solutions alternatives aux enfants qui seront, forcément, tentés de combler les « vides » de l’ennui par la facilité de l’écran.

Là se trouve l’un des nœuds de l’éducation du jeune enfant et de la transmission, réussie ou pas, des adultes vers les plus jeunes, et de ceux-ci vers ceux-là. La transmission est un processus cyclique et non unidirectionnel, dans lequel les adultes jouent un rôle clé par rapport aux enfants, mais où ces derniers, au fur et à mesure qu’ils grandissent, transmettent eux aussi à leurs aînés, à la condition que ces derniers sachent les observer. Les jeunes enfants, lorsqu’ils s’ennuient, au sens qu’ils « ne sont pas actifs de manière pratique et évidente », ne font pas « rien ».

 

CHÉRIR L’ENNUI ENFANTIN ET

REFUSER LA SURVEILLANCE TECHNOLOGIQUE

 

L’ennui enfantin est une réalité qu’il ne faut pas chercher à combler à tout prix, surtout pas par la technologie. Les adultes, plutôt que d’imposer, comme c’est trop souvent le cas, des « activités » demandant un fort investissement pour occuper pleinement l’enfant, peuvent se limiter à des moments de simple partage, de jeu, de discussion, de repos, et laisser l’enfant dans sa quiétude. L’inactivité est formatrice en soi. Elle contredit les outils technologiques dont l’une des stratégies de pénétration dans nos existences est de combler le temps vide des individus au point de grignoter y compris du temps de sommeil, puisque nous dormons de moins en moins au fur et à mesure que les occupations technologiques envahissent notre vie quotidienne[6]Le temps consacré au sommeil diffère selon le milieu social et le nombre d’enfants, Institut national des études démographiques (INED), octobre 2023. .

Enfin, alors que la plupart des enfants se trouvent sous surveillance via leur smartphone, il devient crucial de penser la confiance parents-enfants, ou de manière plus générale, adultes-enfants. Placer les jeunes sous contrôle, par le biais notamment de la géolocalisation, pour se rassurer, c’est faire grandir les enfants dans un monde policier, une société de la surveillance omniprésente. C’est aux adultes de prendre la décision de refuser d’y participer.

Philippe Godard, directeur de collections aux éditions Autrement, La Martinière et Syros, auteur de plusieurs essais dont OGM, semences politiques (Homnisphères, 2008).

> Photo de Une : Pixabay

 

Notes

Notes
1 – Fabien Lebrun, Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté, L’Échappée, 2025.
2 – Il est impossible ici de citer tous les réseaux sociaux ou les sites qui « comptent » dans la vie des accros du monde digital. Pour des informations générales, voir par exemple le site de l’Institut de l’Internet et du Multimédia, la liste des réseaux sociaux les plus populaires publiés par le site WiziShop ou la note publiée par le portail du gouvernement FranceNum. Un détour par OnlyFans est édifiant : cette plateforme pèse environ 6 milliards d’euros selon France Culture et la Radio Télévision Suisse (RTS). Ce site promeut l’avilissement intégral de la femme – mais les femmes qui s’inscrivent sur ce site sont… consentantes, montrant ainsi que l’aliénation est une réalité parfois atroce.
3 Évaluation du nombre de téléphones portables usagés stockés en France, Ecologic France,16 juin 2023.
Empreinte du numérique : les prévisions (inquiétantes) de l’ADEME et l’Arcep aux horizons 2030 et 2050, Next, 7 mars 2023.
4 – Voir la proportion d’individus disposant d’un téléphone mobile en France de 2005 à 2023 et le taux d’équipement en smartphone en France en 2023, selon la tranche d’âge sur le site Statista.
5 – Serge Tisseron, 3-6-9-12+ Apprivoiser les écrans et grandir, éditions Érès, 2024.
6 Le temps consacré au sommeil diffère selon le milieu social et le nombre d’enfants, Institut national des études démographiques (INED), octobre 2023.
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