« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. »
(Carl E. Sagan)

La fraude scientifique s’emballe

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Loin d’être l’œuvre de quelques individus isolé, la fraude scientifique prend désormais des proportions industrielles. Une étude fait le bilan de cette pratique en pleine croissance qui fragilise les conditions de production des savoirs scientifiques.

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ANS l’imaginaire collectif, la fraude scientifique est le résultat d’une action individuelle. Un homme seul s’avère assez génial pour berner tout un système de validation. Or, la réalité est beaucoup plus banale. Dans une étude publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences le 12 août[1]– Reese A. K. Richardson, Spencer S. Hong, Jennifer A. Byrne, Thomas Stoeger, and Luís A. Nunes Amaral, The entities enabling scientific fraud at scale are large, resilient, and growing rapidly, … Continue reading, une équipe de chercheurs de l’université Northwestern, dans l’Illinois, rappelle que les tricheurs peuvent compter sur la complicité de leurs pairs ou même sur des entités spécialisées dans la fabrication de faux articles.

À l’aide de modèles statistiques, les auteurs ont analysé les données issues de plusieurs sites de littérature scientifique pour trouver des exemples de ces dérives. La revue en ligne américaine PLOS One, éditée par la Public Library of Science, se voit ainsi citée comme un probable support pour un petit groupe d’individus peu scrupuleux.

Des résultats laissent supposer des collusions entre chercheurs.

Parmi les 18 329 éditeurs qu’a accueillis PLOS One depuis 2006, 45 se sont démarqués par des comportements suspects. Ils se distinguent par leur tendance à valider de nombreuses publications rétractées par la suite ou commentées sur PubPeer (un site où les internautes peuvent laisser des commentaires sur les articles scientifiques, notamment en cas de soupçon de manquement à l’éthique). « Ces personnes ont édité 1,3 % de tous les articles publiés dans PLOS One en 2024, mais 30,2 % des articles rétractés par la revue, précisent les universitaires. Plus de la moitié de ces éditeurs (25 sur 45) ont également rédigé certains de ces articles rétractés. »

Ces résultats laissent supposer des collusions entre chercheurs. Les auteurs ont aussi testé leur approche sur la revue égyptienne Hindawi, dont la publication a été arrêtée en 2023 après 7 000 rétractations, et sur les conférences organisées par l’Institute of Electrical and Electronics Engineers. À chaque fois, ils ont identifié des individus ou des conférences douteuses.

 

DES USINES À ARTICLES

 

Pour l’équipe de Northwestern, ces comportements peuvent relever d’arrangements entre confrères ou de pratiques plus organisées. Les éditeurs incriminés pourraient jouer le rôle de courtiers pour des usines à articles (paper mills en anglais).

Ces entreprises proposent à la vente des articles scientifiques sur différents sujets, dont le contenu est plagié ou même inventé. Le courtier assure ensuite la publication dans une revue de l’article acheté.

Les chercheurs ont ainsi suivi le circuit de publication de 2 213 articles signalés pour avoir dupliqué des images d’autres études. Au sein de cet échantillon, les articles qui possèdent des images communes sont souvent sortis à des dates très rapprochées et dans des revues appartenant à la même maison d’édition.

Cette observation tendrait à valider une hypothèse des auteurs : les usines produisent leurs articles par lot, chacun avec sa thématique. Chaque lot piocherait ses illustrations dans une banque d’images limitée. Elles coopéreraient ensuite avec des courtiers pour écouler la marchandise. « Ces derniers contrôlent au moins certaines décisions des revues cibles et peuvent garantir la publication simultanée de lots d’articles frauduleux dans une même revue, expliquent les scientifiques. Cette stratégie peut réussir même avec un petit nombre d’infiltrés. »

Un article sur la torréfaction des noisettes dans une revue consacrée aux soins du VIH/SIDA.

L’étude cite le cas d’une structure indienne servant d’intermédiaire : l’Academic Research and Development Association (ARDA). En mai 2024, elle proposait un choix de 86 revues avec la garantie d’une publication. « De nombreux articles publiés dans les revues répertoriées par l’ARDA dépassent largement la ligne éditoriale définie par la revue. Par exemple : un article sur la torréfaction des noisettes dans une revue consacrée aux soins du VIH/SIDA ou un article sur la détection de logiciels malveillants dans une revue consacrée à l’éducation spécialisée », observent les auteurs.

Depuis 2018, la liste de l’association a évolué en fonction de la désindexation de certains supports. Une revue ayant accueilli des articles d’usines peut être retirée des bases de données de publications scientifiques, telles que WoS (Web of Science) ou Scopus. Elle peut alors perdre beaucoup d’intérêts pour les organisations universitaires qui ne créditent que les travaux indexés. « Un groupe de revues désindexées par Scopus en 2020 ou 2021 a été retirés du site web de l’ARDA en mai 2021, puis elles ont toutes été remplacées par de nouvelles revues », remarquent les rédacteurs.

Afin d’alerter sur l’ampleur du phénomène, les auteurs rappellent en conclusion qu’au cours des 30 dernières années, le nombre d’articles rétractés ou commentés par PubPeer a doublé tous les quatre ans, alors que le nombre total de publications a doublé tous les 15 ans. Quant aux textes suspectés d’être des produits d’usines, ils doublent tous les 18 mois. Devant ce raz-de-marée, les institutions de contrôle semblent dépassées. « WoS et Scopus désindexent environ une centaine de revues chaque année, indique l’équipe de Northwestern. Bien que ce chiffre puisse paraître important, il est dix fois inférieur au nombre de revues publiant des produits d’usines. »

Mathieu Dejeu, journaliste / Sciences Critiques.

> Photo de Une : Crédit Pixabay / Jarmoluk

Notes

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1 – Reese A. K. Richardson, Spencer S. Hong, Jennifer A. Byrne, Thomas Stoeger, and Luís A. Nunes Amaral, The entities enabling scientific fraud at scale are large, resilient, and growing rapidly, Proceedings of the National Academy of Sciences Vol. 122 | No. 32 (2025).
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