Doit on opposer la foi et les sciences ? Il semble à première vue que la recherche scientifique des lois de la Nature s’oppose à la lecture théologique du monde. Certains chercheurs parviennent pourtant, et depuis des siècles, à concilier les deux.
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A QUESTION de la conciliation des sciences et de la foi chrétienne a toujours fait l’objet de prises de position. Résumons très rapidement les principaux types de réponses classiques. Une première catégorie relève du concordisme – la conception du monde par les sciences et par la foi doivent absolument concorder – avec deux orientations que l’on peut schématiser de la façon suivante. D’une part la vision fondamentaliste : la Révélation nous dit tout de la nature et les sciences doivent respecter « l’autorité des Saintes Écritures » si elles veulent ne pas s’égarer. D’autre part la vision scientiste : la religion chrétienne est obscurantiste et elle est un obstacle au « développement de la Science » qui sera la source du bonheur sur terre.
Pour sortir de ce concordisme, certains affirment que la religion chrétienne et les sciences constituent des approches complètement différentes de la conception du monde[1]– Pour ces visions discordistes et concordistes, voir par exemple D. Lambert, Sciences et théologie : les figures d’un dialogue, Lessius, Bruxelles-Namur, 1999. . Elles ne peuvent pas être en conflit, car elles sont en prises avec deux univers différents – le spirituel et le matériel – qui n’ont aucun rapport l’un avec l’autre. En caricaturant un peu : chacun chez soi et surtout ne regardez pas ailleurs !
Cette prise de position me semble trop simpliste : on ne peut soutenir par exemple que chez l’homme le spirituel et le matériel ne coexistent pas. Par ailleurs, comment ne pas se poser des questions sur l’origine des êtres vivants ou de notre univers en expansion (tel la peau d’un ballon de baudruche).
Pour éclairer les relations entre les sciences et la foi chrétienne, nous proposons un détour en considérant l’origine des sciences modernes[2]– Voir sur ce sujet, mon livre, Aux origines des sciences modernes, L’Église est-elle contre la Science ?, Le Cerf, 2020. .
SUR L’HISTOIRE DES SCIENCES ENTRE LES XIVe ET XVIIIe SIÈCLES
Selon la plupart des épistémologues, l’époque fondatrice des sciences modernes se situe au début du XVIIème siècle en Europe occidentale avec les noms de Képler, Galilée, Descartes, Pascal, Fermat, Gassendi, Van Helmont, etc. Mais un premier épanouissement avait déjà eu lieu en amont, à la Renaissance ; il provient « d’un concours de circonstances particulières à l’Europe de la Renaissance : un essor de la raison dont la Science est une composante importante[3]– Cf. G. Charpak et R. Omnès, Soyez savants, devenez prophètes, Odile Jacob, Paris, 2005, p. 40. », nous rappelle le prix Nobel Georges Charpak.
En effet, les avancées du début du XVIIème font suite aux travaux fondateurs de Copernic (1473-1543), de Paracelse (1493-1541, pour la chimie) et Vésale (1515-1564, pour l’anatomie) vers le milieu du XVIème siècle. Une grande circulation des idées était alors facilitée par l’usage de la même langue pour tous les savants (le latin) et par l’imprimerie (les textes de philosophie de la nature étant imprimés dès la fin du XVème siècle). Et, pour l’étude des phénomènes naturels, ce sont les observations qui sont la référence des savants lettrés et non les autorités, que ce soit celle d’Aristote ou celle de l’Église.
Les savants de la Renaissance étaient formés dans les institutions ecclésiales qu’étaient les Universités, dont les plus prestigieuses étaient en Italie du Nord (Bologne, Padoue, Ferrare, Pise, etc.). La vie intellectuelle y est alors très influencée par les idées des grands lettrés germaniques du XVème siècle[4]– En particulier le cardinal Nicolas de Cues et Régiomontanus, astronome et fondateur de la trigonométrie, qui eut un élève dont Copernic fut assistant. .
Ces universités des XVème et XVIème siècles ont valorisé l’apprentissage des « arts libéraux » dont l’arithmétique et l’astronomie, elles ont forcé la cohabitation entre les sciences profanes et la théologie[5]– L’étude de l’astronomie, de façon constante depuis Alcuin à l’époque de Charlemagne, était motivée par l’établissement du calendrier pour la fixation de la date de Pâques. … Continue reading. Ce qui a permis la construction d’une culture qui allie foi et raison. On peut noter quelques caractéristiques de l’univers culturel de ces universités.
La conviction que la raison, insufflée en l’homme par Dieu-Créateur, peut accéder à la connaissance des lois qui régissent le monde créé.
Premièrement, la conviction que la raison, insufflée en l’homme par Dieu-Créateur, peut accéder à la connaissance des lois qui régissent le monde créé, même si ces lois sont cachées : le Livre de la Nature permet de puiser des trésors complémentaires de ceux du Livre des Écritures.
Deuxièmement, un lien fort s’établit entre la philosophie de la nature, les techniques et les arts (dont la musique, l’architecture, la peinture). D’une part, les connaissances des savants sont utilisées par les artistes/artisans ; d’autre part, le développement des techniques permet de meilleures observations et aide à la connaissance du monde.
Enfin, la formation dans ces Universités était faite par des maitres eux-mêmes influencés par les maîtres parisiens du XIVe siècle qui s’étaient émancipés de la pensée aristotélicienne (cf. Buridan, Oresme et leur théorie du mouvement balistique).
Tous les savants jusqu’au milieu du XVIIIème siècle concevaient le cosmos comme le fruit de la Création par Dieu. Cela leur évitait de tomber dans un panthéisme qui, dans un amalgame entre la Nature et Dieu, avait tendance à mettre Dieu dans les zones d’ombre de la connaissance scientifique, à jouer les « bouche-trous » en quelque sorte.
DES FRICTIONS ENTRE L’ÉGLISE ET DES SCIENTIFIQUES
Mais on ne peut pas nier qu’il a existé des divergences entre des scientifiques et des hommes d’Église. Il convient en particulier de revenir sur l’affaire Galilée qui est emblématique de celles-ci. Rappelons que cette affaire s’est jouée en deux temps. En effet, avant le procès de 1633, il y eut la mise à l’index de l’ouvrage de Copernic en 1616[6]– Voir sur ce sujet, R. Sentis, loc. cit., p. 173 et sq. , conséquence de la jalousie des Dominicains de Florence envers le jeune Galilée qui avait alors un grand succès. En réponse à une demande de la Grande-duchesse de Toscane qui s’intéressait aux rapports entre l’Écriture et les récentes découvertes de Galilée, ce dernier avait écrit une lettre – largement diffusée – affirmant que, dans le domaine des phénomènes physiques, « l’Écriture Sainte n’a pas de juridiction ».

En 1615 dans une lettre à la Grande-duchesse, il affirme que les Écritures ne peuvent être opposées aux observations scientifiques même si leur sens littéral semble les contredire, « car Dieu ne se révèle pas moins excellemment dans les effets de la Nature que dans les Écritures sacrées ». Et il cite saint Augustin pour justifier ses positions exégétiques (notamment sur le sens littéral devant être relativisé par rapport au sens spirituel).
Cette leçon d’exégèse faite par l’astronome-mathématicien aux Dominicains fut la raison des attaques de ces derniers. Ils vont le trainer devant le Saint-Office, mais Galilée n’est pas directement inquiété et le couperet tombe sur l’ouvrage de Copernic publié 73 ans plus tôt ! Puis, en 1635, une querelle scientifique entre lui et un jésuite très en vue sera l’occasion d’une coalition des deux puissants ordres religieux contre lui et l’héliocentrisme. En fait, en critiquant l’héliocentrisme, ces théologiens sortaient de leur domaine.
À l’époque du scientisme, nombreux savants prétendent que « la Science » parviendra à tout expliquer du fonctionnement du monde.
De nombreuses autres divergences entre scientifiques et des hommes d’Église eurent lieu par la suite, souvent pour des questions de jalousie ou d’inimitié personnelle. Elles furent parfois avivées par des motivations idéologiques. Ainsi, à l’époque du scientisme, nombreux savants prétendent que « la Science » parviendra à tout expliquer du fonctionnement du monde, y compris le comportement humain.
Un exemple emblématique est celui de Marcelin Berthelot (1827-1907, fondateur de la chimie organique). Son cadre de pensée est le matérialisme déterministe communément admis en physique à l’époque.
Pour lui, les phénomènes psycho-physiologiques ont une causalité purement chimique ; leurs spécificités est uniquement chimique, même dans le cas humain. « Le sentiment du bien et du mal […] s’impose à nous en dehors de toute croyance dogmatique. [… À l’encontre] de l’ignorance et de la fantaisie, [les convictions nouvelles fondées sur la chimie] trouvent leur application dans la société humaine, depuis l’ordre matériel et industriel jusqu’à l’ordre moral et intellectuel le plus élevé[7]– La science positive et la science idéale, Lettre de 1863, in M. Berthelot, Pages choisies, Ed. Crès, Paris (1923), p.14-15. . » Dans le domaine moral et celui de l’organisation politique de la société, il faut donc s’en remettre à la Science et éradiquer toute métaphysique.
Les savants scientistes de la fin du XIXème et du début du XXème siècle, pensent que les sciences – physiques, chimiques, physiologiques – sont le véritable fondement des normes morales. Ce qui les conduit à faire sortir ces sciences de leur domaine et à entrer en conflit avec la métaphysique et la foi chrétienne.
LES LOIS DE LA NATURE
Nonobstant les nombreuses frictions de ces derniers siècles provenant de savants ou de théologiens sortant de leur domaine, de très nombreux savants ont une double conviction : d’une part que des lois générales régissent la nature parce qu’elle a été créée par Dieu ; d’autre part que ces lois cachées sont néanmoins accessibles à la raison humaine, car celle-ci est également créée par Dieu.
Assez flou à la fin du Moyen-Age, le concept de « lois de la nature » devient central avec Kepler ; pour lui, ces lois, tout en étant un reflet de l’harmonie divine, doivent expliquer les multiples observations et mesures effectuées, en particulier celles des trajectoires des planètes. Viennent ensuite Galilée et Gassendi : en cherchant les lois du mouvement des corps pesants, leurs expériences les amènent à énoncer des principes devant être ensuite validés. Avec Newton et les savants du XVIIIème , le concept de loi en physique et en chimie évolue en intégrant dans son énoncé des expressions mathématiques. Récemment, Wiener remarquait que « si la foi manque en l’idée que la nature obéit à des lois, il ne peut pas y avoir de science[8]– Norbert Wiener, Cybernétique et Société, Le seuil, Paris, 2014, p. 217 [1e éd.1954]. Wiener, était pétri de culture juive (bien que non-pratiquant), il était un des plus grands chercheurs … Continue reading».
La croyance en l’existence des « lois de la nature » fait partie de la culture des grands scientifiques, jusqu’à nos jours. Et cette croyance entre en résonnance avec la foi au Dieu créateur.
Enfin, les scientifiques sont conduits naturellement à s’émerveiller devant le mystère de la vie et devant la structure de la matière – de l’infiniment petit jusqu’à l’infini du cosmos ; bref, devant la splendeur de la Création. Cela aussi est sans doute une des raisons pour lesquelles, malgré les inévitables frictions, il n’y a pas de conflit fondamental entre la foi chrétienne et les sciences, si les tenants des discours scientifiques et théologiques savent rester dans leurs domaines respectifs.
Rémi Sentis, directeur de recherche émérite, président de l’Association des scientifiques chrétiens.
> Illustration de Une : Galilée devant l’Inquisition romaine (Crédit : Cristiano Banti / Wikicommons)
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Notes[+]
| ↑1 | – Pour ces visions discordistes et concordistes, voir par exemple D. Lambert, Sciences et théologie : les figures d’un dialogue, Lessius, Bruxelles-Namur, 1999. |
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| ↑2 | – Voir sur ce sujet, mon livre, Aux origines des sciences modernes, L’Église est-elle contre la Science ?, Le Cerf, 2020. |
| ↑3 | – Cf. G. Charpak et R. Omnès, Soyez savants, devenez prophètes, Odile Jacob, Paris, 2005, p. 40. |
| ↑4 | – En particulier le cardinal Nicolas de Cues et Régiomontanus, astronome et fondateur de la trigonométrie, qui eut un élève dont Copernic fut assistant. |
| ↑5 | – L’étude de l’astronomie, de façon constante depuis Alcuin à l’époque de Charlemagne, était motivée par l’établissement du calendrier pour la fixation de la date de Pâques. Rappelons qu’il était obligatoire de suivre les enseignements dans la faculté « des arts » avant de prétendre pouvoir accéder aux facultés supérieures (théologie, médecine ou droit). |
| ↑6 | – Voir sur ce sujet, R. Sentis, loc. cit., p. 173 et sq. |
| ↑7 | – La science positive et la science idéale, Lettre de 1863, in M. Berthelot, Pages choisies, Ed. Crès, Paris (1923), p.14-15. |
| ↑8 | – Norbert Wiener, Cybernétique et Société, Le seuil, Paris, 2014, p. 217 [1e éd.1954]. Wiener, était pétri de culture juive (bien que non-pratiquant), il était un des plus grands chercheurs en physique mathématique du XXème siècle et le fondateur de la cybernétique. |