Petit à petit, une nouvelle énergie renouvelable se fait une place dans les médias et auprès des investisseurs : l’énergie osmotique. Pour ses principaux acteurs, c’est une révolution. Mais pour l’instant, celle-ci repose surtout sur des promesses. Plus largement, son développement interroge l’impact que les nouvelles « énergies vertes » peuvent réellement avoir, sans changement de modèle économique profond.
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N VIEUX rêve sur le point de devenir réalité ? Connue depuis 75 ans, l’énergie osmotique provient de la rencontre de l’eau douce et de l’eau salée, notamment lorsque les rivières se jettent dans la mer. Cette énergie peut être collectée grâce au phénomène d’osmose[1]– L’osmose est un phénomène de diffusion des particules chargées dans un solvant, à travers une membrane. , c’est-à-dire en filtrant les particules chargées électriquement (les ions) contenus dans ces eaux à travers des membranes spéciales. Ses principaux avantages : elle rejette uniquement de l’eau saumâtre ; est non-intermittente (contrairement au solaire ou à l’éolien) ; et est théoriquement applicable dans tous les deltas et estuaires de la planète.
UNE NOUVELLE TECHNOLOGIE « DISRUPTIVE »
Malgré ce potentiel, les rares tentatives concrètes ont été abandonnées, trop coûteuses. Ce fut le cas pour l’énergéticien norvégien Statkraft[2]– « Statkraft halts osmotic power investments », communiqué de l’entreprise Statkraft, 20/12/2013. dans les années 2010, et tout récemment pour l’entreprise danoise SaltPower[3]– « Energie osmotique : le danois SaltPower ‘‘suspend ses activités commerciales’’ », Mer et Marine, 23/01/2026. . En France cependant, de grands espoirs émergent autour d’une start-up aux avancées techniques prometteuses : Sweetch Energy.
Installée en Bretagne depuis 2015, elle fonde son projet sur les travaux publiés en 2013 par le physicien du CNRS Lydéric Bocquet. L’utilisation de nanotubes de nitrure de bore permettait d’envisager une récupération d’énergie osmotique bien plus efficace que ce qui existait alors. Une fois créée, l’entreprise abandonne finalement le nitrure de bore, trop cher, mais conserve le principe de nanodiffusion. Pour ses membranes, elle s’arrête sur un autre matériau, décrit comme « biosourcé » et rentable, dont la nature exacte est protégée par le secret industriel.
Grâce à cette nouvelle technologie « disruptive », brevetée sous le nom de INOD (Ionic Nano Osmotic Diffusion), Sweetch promet de faire de l’osmotique une énergie industrialisable à grande échelle. « Le principe de base est connu depuis les années 1950, mais il y avait un verrou économique, que Sweetch Energy semble avoir résolu », confirme Cyril Picard, enseignant-chercheur du laboratoire interdisciplinaire de physique (LIPhy) de Grenoble, qui travaille également sur l’énergie osmotique.
L’OMBRE DES PIPELINES
Lors de la fondation de l’entreprise en 2015, la majorité du capital est fourni par deux investisseurs, Nicolas Heuzé et Pascal Le Mélinaire[4]– Statuts constitutifs de Sweetch Energy, 09/03/2015. , aujourd’hui respectivement PDG et président du conseil d’administration. Mais leur carrière n’a pas commencé avec Sweetch.
Les deux hommes se rencontrent dans les années 2000 chez Earth Decision Sciences[5]– « Portrait. Nicolas Heuzé (Sweetch Energy), le goût d’entreprendre », Ouest-France, 03/01/2025. . Comme son nom ne l’indique pas, cette entreprise cofondée par Pascal Le Mélinaire vendait des logiciels dédiés à l’industrie pétrolière et gazière[6]– « Earth Decision Sciences », Les Echos, 26/11/ 2003. . Sur le réseau social LinkedIn, l’entrepreneur indique avoir eu pour clients Chevron, Exxon, Shell, BP ou Total. Pour l’instant, ces géants du pétrole ne semblent pas s’être immiscés dans les affaires de Sweetch. En revanche, ils s’intéressent déjà à l’énergie osmotique.

Cyril Picard nous révèle en effet l’implication de Total Énergies, depuis l’année dernière, dans le financement de ses recherches, sur des alternatives sans membranes pour exploiter l’énergie osmotique (en utilisant « des matériaux nanoporeux et hydrophobes »). Et le conflit moral qui a accompagné cette arrivée : « C’est toujours un énorme questionnement, est-ce qu’on accepte de travailler avec ce genre d’entreprise ou pas ? […] Mais les financements publics ont leurs limites, et il me semble légitime qu’ils contribuent essentiellement à la recherche fondamentale. »
MM. Heuzé et Le Mélinaire, quant à eux, semblent avoir laissé tomber les pipelines. Après la vente d’Earth Decision Sciences à l’américain Paradigm en 2007[7]– « EDS s’unit à Paradigm », Les Echos, 02/10/2006. , les deux compères opèrent un virage vers l’énergie renouvelable, au sein de l’entreprise Bionersis. Cette dernière, spécialisée dans la captation des gaz produits par les décharges de déchets ménagers pour produire de l’énergie, est finalement liquidée en 2013, deux ans avant la création de Sweetch[8]– « Bionersis liquidée, la fin des illusions sur la ‘‘vague verte’’ », Le Figaro, 24/04/2013. .
CHERCHEUR-BUSINESSMAN
L’autre figure majeure entourant Sweetch Energy est Lydéric Bocquet, le scientifique dont les travaux ont mené à la création de l’entreprise. Physicien renommé, médaille d’argent du CNRS et membre de l’Académie des Sciences depuis 2022, il s’improvise régulièrement VRP[9]– « Vendeur, Représentant et Placier ». de l’osmotique et de Sweetch Energy dans la presse. De quoi offrir un certain prestige, et une garantie scientifique. Ce qui n’est en revanche pas toujours précisé, y compris dans des articles qu’il a lui-même rédigés[10]– « À la frontière entre mers et rivières jaillit l’énergie bleue », Lydéric Bocquet et Cyril Picard, 01/09/2022. [11]– « La puissance osmotique ou la révolution française des énergies renouvelables ? », Lydéric Bocquet, Bruno Mottet et Jean-Christophe Rigaut, La Revue de L’Énergie 2023/1 N°666. , c’est qu’il est également cofondateur et actionnaire de l’entreprise[12]– Statuts constitutifs de Sweetch Energy, 09/03/2015. , avec certains de ses collègues chercheurs.
En quelques années, Lydéric Bocquet a co-créé quatre entreprises basées sur ses recherches. Un phénomène parfois nommé « startupisation » de la recherche.
En fait, le physicien est coutumier de ce mélange des genres. En quelques années, il a co-créé quatre entreprises basées sur ses recherches. Un phénomène parfois nommé « startupisation » du monde de la recherche, qui interroge ici les limites entre communication scientifique et publicité. Mais selon Anne-Laure Biance, directrice de recherches au CNRS et elle aussi co-fondatrice de la start-up, il convient de faire confiance aux chercheurs : « On est quand même frileux avec l’idée de survendre nos résultats. On a des standards éthiques. »
Pour elle, le cas de Lydéric Bocquet est loin d’être isolé : « Il y a d’autres chercheurs qui ont plus d’entreprises. Ça dépend un peu des thématiques et de la façon de faire de la recherche. » Malgré tout, l’un des risques de cette situation est d’encourager les chercheurs à s’inscrire dans une forme d’économie de la promesse, note Cyril Picard : « Côté recherche, on est dans la divulgation. On effectue un travail que l’on publie dans les journaux scientifiques. Côté entreprise, il y a plutôt une culture du secret. Il faut arriver à être convaincant auprès des banques et des investisseurs, on ne peut pas mettre cartes sur table. »
UN BUSINESS COMME UN AUTRE ?
Du côté de Sweetch Energy, les investisseurs semblent convaincus : la dernière levée de fonds de la start-up, en 2023, lui rapporte près de 25 millions d’euros, aussi bien du secteur privé (EDF, Crédit Mutuel, Go Capital, Future Positive Capital) que public (Banque Publique d’Investissement, Conseil européen de l’innovation, Ademe). « C’est une filière qui était peu connue mais qui, quand on en comprend le potentiel, s’avère assez extraordinaire. […] Et Sweetch est le premier acteur en France à se saisir de ce sujet », explique Pauline Plisson, spécialiste des énergies renouvelables pour la société de conseils techniques en environnement Naldeo, qui a accompagné la start-up.

Pour attirer les capitaux, ses dirigeants présentent une vision très business. Auprès du Journal des entreprises, le PDG Nicolas Heuzé indique vouloir en faire un « leader mondial des énergies renouvelables »[13]– « Notre vision, c’est de créer un leader mondial des énergies renouvelables », Le Journal des Entreprises, 02/05/2023. . Il pourrait y arriver : en 2024, Sweetch Energy s’associe à la CNR (Compagnie Nationale du Rhône) pour ouvrir une station-pilote de production d’électricité osmotique dans le delta du Rhône, afin de valider sa technologie en conditions réelles[14]– « La climate tech Sweetch Energy accélère le déploiement de l’énergie osmotique en France avec la signature d’une co-entreprise avec CNR », Communiqué de presse, Sweetch Energy et … Continue reading et préparer son application à grande échelle sur le fleuve. La même année la start-up s’implante au sein de Greentown Lab, l’autoproclamé « plus grand incubateur de climatetech [technologies climatiques] au monde », près de Boston, préfigurant son ambition internationale.
En 2025, Sweetch est nommée parmi les Technology Pioneers (pionniers technologiques) du Forum Économique Mondial, et en janvier 2026, elle fait partie de la vingtaine de start-ups à accompagner Emmanuel Macron à Davos[15]– Publication LinkedIn, Nicolas Heuzé, 24/01/2026. . Cette vision multinationale est-elle compatible avec la volonté de « propreté » affichée par l’entreprise, et avec une véritable transition écologique ? « Là, on est dans des questions presque philosophiques », réagit Pauline Plisson. « Les domaines dans lesquelles nous avons des pépites françaises qui peuvent prendre des positions de rang mondial, nous n’en avons pas tant que ça. Donc, j’ai plutôt tendance à saluer cette ambition. »
Ce que l’on décrit comme une « transition » énergétique ressemble plus à un empilement d’énergies fossiles, nucléaires et renouvelables.
Et des ambitions, Sweetch en a de grandes. Pour le Rhône seul, la start-up promet un potentiel de 4 TWh/an d’ici 2030, c’est à dire deux fois la consommation annuelle des habitants de la ville de Marseille[16]– « Le démonstrateur osmotique à Barcarin : un site pilote nécessaire à l’accélération du déploiement de la technologie en France », communication CNR. . À plus grande échelle, son PDG explique que « l’énergie osmotique pourrait fournir jusqu’à 15 % des besoins mondiaux en électricité d’ici à 2050[17]– « Sweetch Energy déploie la filière de l’énergie osmotique », Bretagne Développement Innovation, 04/03/2024. ». Il est difficile de dire à l’heure actuelle à quel point ce futur est réaliste. Selon Cyril Picard, « du point de vue de l’utilisation des ressources naturelles, ça tient la route, mais c’est un défi technologique et économique ».
Sweetch Energy devra par ailleurs surmonter « l’empilement technologique », le fait que les nouvelles formes d’énergies viennent généralement s’ajouter aux anciennes, plutôt que s’y substituer. Un phénomène bien expliqué par l’économiste Timothée Parrique dans son ouvrage Ralentir ou Périr – l’économie de la décroissance : « Une étude constate que chaque unité d’énergie bas carbone a remplacé moins d’un quart d’unité de son homologue fossile. Ce que l’on décrit comme une ‘‘transition’’ énergétique ressemble plus à un empilement d’énergies fossiles, nucléaires et renouvelables. »[18]– Ralentir ou périr – l’économie de la décroissance, Timothée Parrique, 16/09/2022.
Mais le PDG de Sweetch Energy veut y croire : avec l’osmotique, ce sera différent. « Actuellement, la transition énergétique ne se fait pas : on empile des capacités de production mais on ne les remplace pas […]. On a impérativement besoin de nouvelles sources d’énergies renouvelables pour faire cette transition », expliquait-il sur France Culture en 2023[19]– « Énergie osmotique, ce rêve bleu », France Culture, 17/01/2023. . Dans cette optique, l’osmotique a pour elle son caractère non-intermittent et son faible coût théorique.
MEMBRANES EN QUESTIONS
Si l’énergie osmotique est vendue comme « propre », car elle ne rejette que de l’eau saumâtre, les coûts environnementaux annexes sont également à prendre en compte. Certes, Sweetch Energy présente ses membranes comme fabriquées à partir d’un matériau « bio-sourcé » et « disponible localement à très grande échelle ». « Un matériau propre pour une énergie propre », expliquait Nicolas Heuzé sur France Culture. Mais sa nature exacte est protégée par le secret industriel.
Pour Philippe Bihouix, ingénieur spécialiste des ressources[20]– Co-auteur de la bande dessinée Ressources avec Vincent Perriot. , difficile d’être totalement convaincu : « Bio-sourcé n’est pas synonyme de non-polluant ou de biodégradable. La biodégradabilité étant évidemment antagoniste avec le fait d’avoir un matériau résistant et durable au sens industriel. » En évoquant le fameux matériau, le PDG concédait lui-même avoir « trouvé un compromis », car « c’est toujours un compromis, ces sujets-là »[21]– « Énergie osmotique, ce rêve bleu », France Culture, 17/01/2023. . À cela s’ajoute la question du rythme auquel les membranes doivent être remplacées.
« Dans le monde des énergéticiens, beaucoup d’acteurs mettent en avant des filières moins émettrices en carbone, mais passent sous silence les pollutions locales. »
D’autant qu’il ne s’agit peut-être pas du problème principal. Comme l’indique Philippe Bihouix, « si l’on s’intéresse à l’impact environnemental de cette technologie, quid des équipements, des installations ? De l’effet sur la faune et la flore, sachant qu’il faut installer les centrales aux embouchures des fleuves, des milieux particulièrement fragiles ? » Un problème souvent occulté, confirme Pauline Plisson : « Dans le monde des énergéticiens, beaucoup d’acteurs mettent en avant des filières moins émettrices en carbone, mais passent sous silence les pollutions locales. » Au sujet de Sweetch Energy, elle tempère : « Dans leur cas, le bénéfice est tellement fort qu’on peut accepter quelques inconvénients. Mais il faudra qu’ils soient gérés de manière transparente, consciente, chiffrée. »
Une partie de ces questions devrait être résolue lorsque les résultats du site pilote, installé sur le Rhône en 2024, seront révélés. Les tests, prévus sur deux ans, s’intéressent à la performance de la technologie en conditions réelles, à la maintenance des installations (dont les membranes), et aux impacts sur le milieu aquatique[22]– « Le démonstrateur osmotique à Barcarin : un site pilote nécessaire à l’accélération du déploiement de la technologie en France », communication CNR. .
UN PARI SUR LE FUTUR
L’énergie osmotique sera-t-elle un déclic pour la « transition », ou un nouvel étage de « l’empilement » ? Selon Philippe Bihouix, cela tient à un changement plus général : « En restant dans un modèle de croissance des besoins, sans remise en cause profonde des modes de production et de consommation actuels, je vois difficilement comment on pourrait éviter une industrialisation et un extractivisme accrus. »
Dans son laboratoire de Grenoble, Cyril Picard résume la question à un pari sur le futur : « Mon parti pris, c’est que l’énergie osmotique, dans la structure actuelle de la société, va rester modeste. En revanche, si un jour on réussit à faire changer les choses, ça me semble intéressant qu’elle existe, et qu’elle puisse contribuer. Donc, autant lui donner une chance. » On croise les doigts.
Baptiste Gilbert, journaliste / Sciences Critiques.
Les équipes de Sweetch Energy et Lydéric Bocquet n’ont pas souhaité répondre à nos questions.
> Photo de Une : Vue satellite du delta du Gange (crédit : Antti Lipponen/Flickr/CC-BY-2.0)
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