« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. »
(Carl E. Sagan)

Nicolas Marty : «Personne n’accepterait qu’on garde des êtres humains captifs à vie dans des cages»

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Les expériences de laboratoire sur les animaux font partie intégrante de la recherche scientifique, et ce depuis des siècles. Mais, depuis quelques années maintenant, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer ces pratiques jugées attentatoires au bien-être animal et contraires à l’éthique le plus élémentaire. C’est le cas de Nicolas Marty, président du tout nouvel Observatoire de l’Expérimentation Animale, qui souhaite ouvrir un débat sur la nécessité et l’intérêt des expériences sur les animaux, tout en appelant à leur arrêt immédiat et définitif. Trois questions à un militant éclairé de la cause animale.

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Sciences CritiquesQuels sont les principaux problèmes éthiques soulevés par l’expérimentation animale ?

Nicolas Marty − Il faut d’abord définir ce dont on parle : l’expérimentation animale, c’est l’utilisation d’animaux autres qu’humains à des fins scientifiques, réglementaires ou éducatives, par le biais de méthodes qui impliquent des contraintes et/ou des souffrances pour eux, sans chercher leur accord. On ne parle donc pas des recherches cliniques vétérinaires qui tentent de respecter la volonté exprimée par chaque animal, ni de l’éthologie de terrain qui observe les animaux ou leur propose un dispositif non contraignant auquel ils peuvent ou non participer s’ils y trouvent un intérêt.

 

aucun homme n’a le droit d’infliger des souffrances plus grandes que ce qu’il serait lui-même prêt à endurer.

 

À partir de là, le principal problème éthique est le spécisme, c’est-à-dire le fait de discriminer des individus sur la base de leur appartenance à une espèce − ou en l’occurrence leur non-appartenance à l’espèce humaine −, malgré l’absence de lien logique entre l’espèce et la différence de traitement qu’elle est censée justifier. C’est ce dont parlait déjà, sans le nommer, Théophraste dans l’Antiquité, puis Jeremy Bentham et Humphrey Primatt à la fin du XVIIIe siècle. On l’entend aussi résonner en 1949 dans une réflexion de Charles Hume, fondateur de la Fédération des Universités pour le Bien-Être Animal (UFAW), pour qui « aucun homme n’a le droit d’infliger des souffrances plus grandes que ce qu’il serait lui-même prêt à endurer volontairement pour le même objectif expérimental, en l’absence de raisons sociales qui le pousseraient à les refuser »[1]− Hume, Charles (1949). « How to Befriend Laboratory Animals » ; et en introduction de Worden, Alastair N. (éd.) (1947). The UFAW Handbook on the Care and Management of Laboratory Animals, … Continue reading.

À partir des années 1970, les animaux autres qu’humains ont fait l’objet de vives discussions dans le milieu de la philosophie morale. Les désaccords restent nombreux entre les écoles d’éthique normative, mais un large accord a émergé sur la question du spécisme. D’abord, l’espèce n’est pas un critère pertinent de discrimination morale. En fait, même les critères attribués à une espèce entière pour justifier le spécisme ne sont pas pertinents, dans la mesure où ils font l’objet de différences très larges au sein même de chaque espèce.

Concrètement, il s’est avéré que tous les arguments employés pour légitimer le spécisme pouvaient être utilisés en l’état pour justifier le racisme ou le sexisme, notamment. En guise de critère pertinent de discrimination morale, on s’appuie donc sur la sentience, ou conscience phénoménale, c’est-à-dire sur la capacité à avoir des expériences vécues subjectivement comme positives ou négatives. Et il s’avère que la sentience est présente chez tous les vertébrés et probablement chez de nombreux invertébrés[2]− Lire la Déclaration de New-York (2024)..

 

personne dans les laboratoires n’accepterait que l’on élève des êtres humains génétiquement modifiés.

 

Malgré cet accord chez les spécialistes, la société n’a pas évolué dans ce sens, préférant l’encadrement réglementaire des pratiques d’exploitation d’animaux − c’est-à-dire leur pérennisation − et matérialisant le spécisme comme un système non seulement culturel, mais aussi politique et économique[3]− Sarah Zanaz (2020), « Spécisme systémique, plus qu’une position éthique individuelle, le spécisme est un système », L’Amorce.. Certainement, personne dans ces laboratoires n’accepterait que l’on élève des êtres humains génétiquement modifiés, qu’on les garde captifs à vie dans des cages d’une dizaine de mètres carrés, qu’on les utilise dans des expériences ou qu’on les tue pour analyser leurs tissus – même si cela permettait d’éradiquer définitivement toute forme de cancer. Comme le dit le Code de la santé publique (article L.1121-2), « l’intérêt des personnes qui se prêtent à une recherche impliquant la personne humaine prime toujours les seuls intérêts de la science et de la société ». Pourtant, dès lors qu’il ne s’agit pas d’êtres humains, ces réticences disparaissent.

En-deçà de la question de la valeur scientifique des « modèles animaux » − dont les revues systématiques tendent à montrer qu’elle est médiocre[4]− Pandora Pound (2023). Rat Trap – The capture of medicine by animal research – and how to break free. Troubador Publishing. −, il y a donc cette simple question : pourquoi nous accordons-nous une légitimité à instrumentaliser la vie d’êtres sentients d’une manière qui nous révolte profondément quand des personnes humaines sont concernées, alors que les spécialistes d’éthique ont largement démontré que ce choix est arbitraire ?

 

Comment l’institution scientifique et les chercheurs prennent-ils en compte et en charge le problème de la souffrance animale dans les laboratoires ? Quelles marges de progression s’offrent encore à eux ?

À l’échelle individuelle, il y a dans les laboratoires des personnes bien intentionnées dont le but est de prendre soin des animaux dans ce cadre. C’est d’ailleurs la cause de dilemmes moraux pour ces personnes, souvent les petites mains des laboratoires, « soutiers de la recherche »[5]− Raphaël Larrère (2014), « L’expérimentation animale du point de vue des soutiers de la recherche ». Dans Les animaux : deux ou trois choses que nous savons d’eux, p. 225-235. qui se retrouvent régulièrement dans des situations qui les heurtent profondément sur le plan moral, telles que la mise à mort en série de dizaines d’animaux qui n’ont plus d’utilité ou l’interdiction de soigner un animal souffrant quand sa douleur est prévue dans le protocole.

 

 

Du côté de l’institution, on parle bien d’éthique, mais généralement sans en consulter les spécialistes. Comme le disait Raphaël Larrère il y a vingt ans, cela aboutit à un « bricolage », qui inscrit « dans le cadre d’une déontologie kantienne », empêchant les personnes humaines d’être concernées, « une sorte de calcul utilitariste » censé distinguer la souffrance utile de l’inutile[6]− Raphaël Larrère (2002), « Éthique et expérimentation animale », Nature Sciences Sociétés 10(1), p. 24-32.. C’est là l’objet des « 3R » (Remplacer, Réduire, Raffiner), souvent présentés à tort comme des « principes éthiques » alors qu’ils ont été édictés par un biologiste et un zoologiste dans les années 1950 et que les spécialistes d’éthique en soulignent les limites régulièrement.

Concrètement, il s’agit de remplacer les animaux par d’autres méthodes expérimentales équivalentes si celles-ci existent déjà, de réduire le nombre d’animaux au minimum utile à l’obtention de résultats solides, et de raffiner les méthodes expérimentales et les conditions de détention afin de réduire les souffrances à leur minimum utile pour le but recherché. La nature même des 3R est donc de faire passer les objectifs expérimentaux avant les intérêts des animaux[7]− Roland Cash, Nicolas Marty et Muriel Obriet, « La réglementation sur l’expérimentation animale protège-t-elle vraiment les animaux ? », Revue Semestrielle de Droit Animalier 2023/1. : s’il faut infliger des souffrances sévères à des milliers d’animaux pour obtenir le résultat escompté, alors cela est jugé légitime.

 

aucune discussion n’est ouverte par les institutions sur la légitimité même de l’expérimentation animale.

 

L’application de ces 3R est imposée par la réglementation européenne, par le biais de l’évaluation des projets en amont de leur autorisation et du suivi du « bien-être animal » par une structure dédiée au sein du laboratoire. Dans les faits, en France, le système d’évaluation des projets est très déficitaire. Les « comités d’éthique » qui en sont chargés par le ministère de la Recherche sont rattachés aux laboratoires et composés majoritairement de leurs employés. Il y a donc une très large marge d’amélioration, ne serait-ce qu’en matière d’indépendance. Quant aux « structures chargées du bien-être animal », si positives qu’elles puissent être pour le raffinement, elles sont internes aux laboratoires. Entre autres témoignages, le cas d’Hélène Bernard, rapporté par la Maison des Lanceurs d’Alerte[8]− Lire l’article « Expérimentation animale : la victoire douce-amère d’Hélène Bernard », 22 septembre 2021., montre que ce système n’apporte aucune garantie même quand toutes les voies réglementaires sont employées.

Enfin, la marge de progression la plus évidente se situe du côté de la discussion éthique de fond. Actuellement, aucune discussion n’est ouverte par les institutions sur la légitimité même de l’expérimentation animale. Il faut dire que cela reviendrait à remettre en question un système massif incrusté dans les institutions scientifiques et le gouvernement depuis trop longtemps.

 

Quelles sont, selon vous, les alternatives vertueuses à l’expérimentation animale ?

La première alternative serait l’arrêt de l’expérimentation animale. L’institution scientifique accepte très bien aujourd’hui qu’il soit interdit de réaliser ce type d’expérimentation sur des personnes humaines, quels que soient les résultats qui peuvent en découler. Cela n’était clairement pas le cas au XIXe siècle, quand les grands noms de la science expérimentale suggéraient d’utiliser, ou utilisaient eux-mêmes, des prisonniers ou d’autres personnes vulnérables. Cela n’était toujours pas le cas quand les médecins nazis ont défendu leurs expérimentations humaines à Nuremberg en mettant en avant leur intérêt scientifique, ou quand les partisans de l’étude de Tuskegee l’ont défendue de la même manière aux États-Unis dans les années 1970. Infecter aujourd’hui des personnes humaines sans leur consentement et leur refuser des soins pour observer le développement d’une maladie, afin de mieux la connaître pour mieux la traiter, serait vu comme une violation majeure de l’éthique biomédicale.

 

à chaque nouvelle technologie, de nouvelles manières d’utiliser les animaux apparaissent.

 

Politiquement, la possibilité d’appliquer ces restrictions aux animaux autres qu’humains n’est pas encore mise en avant. Plus précisément, elle ne l’est plus, après l’avoir été pendant des dizaines d’années au XIXe siècle puis au XXe siècle. Mais je ne doute pas qu’elle le sera à nouveau.

 

rat entre les mains

 

En attendant, l’autre alternative, plus souvent mise en avant − notamment dans la réglementation européenne − est le remplacement total, avec l’idée que tout ce que fait l’expérimentation animale soit un jour réalisé par des méthodes sans animaux. Je ne suis pas du tout spécialiste de ces méthodes, et mon avis à leur sujet n’a donc que peu de pertinence. Scientifiquement au moins, elles semblent extrêmement porteuses. Du point de vue éthique, employées pour remplacer l’expérimentation animale, elles ont l’avantage de pouvoir éviter des souffrances à des êtres sentients. Quoi qu’il en soit, tant que l’on n’interdit pas le développement de nouvelles méthodes animales, c’est une course sans fin, puisqu’à chaque nouvelle technologie, de nouvelles manières d’utiliser les animaux apparaissent.

 

Quel est le but de l’expérimentation animale ?

 

Reste donc à mettre sur la table la question de fond : quel est le but de l’expérimentation animale ? Si l’on parle des tests de sécurité de produits − quels qu’ils soient − avant leur mise sur le marché, on peut se demander si leur mise sur le marché est bien utile pour le public, ou s’il s’agit juste de contenter le marché libre. Si l’on parle de la recherche, lorsque l’objectif final est d’aider les personnes en souffrance, l’argent déployé dans l’expérimentation animale ne disparaîtrait pas par magie avec son arrêt. Au contraire, il pourrait être redistribué vers des initiatives ayant le même objectif, qu’il s’agisse de recherches expérimentales, de recherches-action, ou plus simplement d’aide directe aux personnes et aux populations concernées. Le problème de fond, parmi tous les autres, c’est le biais du statu quo.

Propos recueillis par Anthony Laurent, rédacteur en chef / Sciences Critiques.

> Photo à la Une : Mouse in a cage (Wikicommons)

> Photo pano : Creative Commons CC0 / Pxhere

 

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Notes

Notes
1 − Hume, Charles (1949). « How to Befriend Laboratory Animals » ; et en introduction de Worden, Alastair N. (éd.) (1947). The UFAW Handbook on the Care and Management of Laboratory Animals, Londres, Baillière, Tindall & Cox.
2 − Lire la Déclaration de New-York (2024).
3 − Sarah Zanaz (2020), « Spécisme systémique, plus qu’une position éthique individuelle, le spécisme est un système », L’Amorce.
4 − Pandora Pound (2023). Rat Trap – The capture of medicine by animal research – and how to break free. Troubador Publishing.
5 − Raphaël Larrère (2014), « L’expérimentation animale du point de vue des soutiers de la recherche ». Dans Les animaux : deux ou trois choses que nous savons d’eux, p. 225-235.
6 − Raphaël Larrère (2002), « Éthique et expérimentation animale », Nature Sciences Sociétés 10(1), p. 24-32.
7 − Roland Cash, Nicolas Marty et Muriel Obriet, « La réglementation sur l’expérimentation animale protège-t-elle vraiment les animaux ? », Revue Semestrielle de Droit Animalier 2023/1.
8 − Lire l’article « Expérimentation animale : la victoire douce-amère d’Hélène Bernard », 22 septembre 2021.
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