Série « La science et le nazisme » (2/3) – Passées leurs premières velléités de purger les sciences de toute influence juive, les nazis ont laissé libre cours à la recherche, qui a prospéré au moins jusqu’au milieu de la guerre. Mais que faire des savoirs nés sous le Troisième Reich, indissociables de ses crimes ? La question est récurrente en médecine.
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NE DÉFAITE lors de la Première Guerre mondiale, qui se termine par une révolution chassant une dynastie régnant depuis des siècles ; plusieurs années d’hyperinflation faisant perdre toute valeur à la monnaie ; puis une nouvelle crise économique entraînant un chômage de masse ; et pour finir l’instauration d’une dictature menée par un caporal qui ne fait pas mystère de son intention de déclencher une nouvelle guerre.
L’histoire allemande du premier tiers du XXe siècle n’est faite que de bruit et de fureur. Mais dans ce chaos politique, universités et laboratoires demeurent comme des pôles de stabilité. La science allemande est la meilleure du monde, et le reste en dépit de l’instabilité. Entre 1901 et 1939, le tiers des prix Nobel en physique, chimie ou physiologie et médecine est attribué à un chercheur allemand ou autrichien.

L’arrivée au pouvoir des nazis en janvier 1933 porte certes un coup violent au monde scientifique allemand. L’antisémitisme exacerbé du nouveau pouvoir contraint de nombreux chercheurs à l’exil. Le plus célèbre d’entre eux est Albert Einstein, qui est en quelque sorte l’arbre cachant la forêt. Moins connue du grand public, mais tout aussi éminente pour son rôle dans l’histoire des sciences, l’université de Göttingen voit son exceptionnel centre de recherche mathématique, constitué autour de David Hilbert, se vider de ses forces vives.
Les nazis n’ont que mépris pour les sciences les plus fondamentales.
Les nouvelles autorités n’ont que mépris pour les sciences les plus fondamentales. L’antisémitisme trouve là un nouveau terrain d’application : pour les nazis, la race germanique a le sens du concret là où la race juive se complaît dans l’abstraction.
DÉNONCER LA « PHYSIQUE JUIVE »
Sous l’impulsion de deux prix Nobel de physique, Philip Lenard et Johannes Stark, le mouvement dit de la Deutsche Physik (physique allemande) entreprend d‘interdire l’enseignement de la théorie de la relativité et de la mécanique quantique, alors à la pointe de la recherche en physique, mais dénoncées comme « physique juive pour leur abstraction ». Lenard et Stark, tous deux nazis convaincus, ont passé la soixantaine et ne comprennent rien aux nouvelles directions prises par la physique. Leur campagne en faveur de la Deutsche Physik choque le milieu des physiciens allemands qui, sans être nazis, restent travailler en Allemagne.
Werner Heisenberg, auréolé de son prix Nobel de 1932, en est la figure la plus éminente. A partir de 1936, suite à un arbitrage au plus haut niveau de Himmler, les attaques contre la physique juive et Heisenberg qui refuse de la dénoncer cessent. Les tentatives d’un Ernst Lehmann, professeur de botanique à l’université de Tübingen pour créer une Deutsche Biologie, ou d’un Ludwig Bieberbach, professeur à l’université de Berlin, de défendre les Deutsche Mathematik ne rencontrent pas plus de succès.
Il faisait bon être chercheur sous le Troisième Reich.
Si on laisse de côté les sciences humaines et sociales, on peut donc dire que la recherche scientifique sous le nazisme s’est poursuivie dans des conditions somme toute normales : le pouvoir nazi, dont un des symboles était l’inamovible ministre de la Science, de l’Education et de la Formation du Peuple, de 1934 à son suicide le 8 mai 1945, n’intervient pas dans le contenu des recherches. La Kaiser Wilhelm Gesellschaft, qui finance et gère des laboratoires dont les membres se consacrent à temps plein à la recherche, voit son budget passer de 5,7 millions de Reichsmark en 1932 à 14,4 millions en 1944. Jusqu’en 1937, elle est présidée par un physicien respecté, Max Planck. A condition de n’être ni Juif, ni opposant politique, il faisait bon être chercheur sous le Troisième Reich.

Comment apprécier la production scientifique faite sous le régime nazi ? Son intention délibérée d’aller à la guerre, puis, à partir de 1942, la mobilisation de toutes ses forces au service de l’armée, a conduit à d’énormes investissements dans deux domaines à l’influence aussi durable que considérable : le spatial et le nucléaire. L’importance des recherches menées sous le Troisième Reich en matière de fusées comme de maîtrise de la fission atomique n’a pas échappé aux Alliés, qui se lancèrent dans une vaste opération de repérage et de capture des savants allemands impliqués dans ces programmes. On sait aujourd’hui que des Allemands jouèrent un rôle majeur dans l’accession de l’URSS à l’arme atomique en 1949 comme dans l’alunissage américain de 1969.
Les Allemands jouèrent un rôle majeur dans l’accession de l’URSS à l’arme atomique en 1949 comme dans l’alunissage américain de 1969.
Dans les deux cas, les savoirs acquis dans ces domaines par le Troisième Reich étaient étroitement liés à ses crimes. L’historien allemand Rainer Karlsch[1]– Rainer Karlsch, La Bombe de Hitler, Calmann-Lévy, 2007 (édition originale allemande, 2005). a montré qu’il était possible, quoi que non démontré, qu’un essai d’arme nucléaire que l’on qualifierait aujourd’hui de tactique ait été mené sur les détenus du camp de Ohrdruf en mars 1945. Quant à l’espace, il est parfaitement établi que l’ingénieur Werner von Braun, concepteur de la fusée Saturne qui permit le succès du programme Apollo, savait que les missiles V2 qu’il avait conçus étaient assemblés entre 1943 et 1945 par les détenus du camp de Dora dans des conditions si épouvantables qu’un tiers d’entre eux y périrent.
UN HÉRITAGE COMPLEXE
À ASSUMER AUJOURD’HUI
L’héritage que nous ont légué les nazis ne se limite pas à ce savoir technique au service de la guerre et de la destruction. Tout à leur obsession démographique d’accroître la vigueur du peuple allemand, les nazis financèrent des recherches visant à déterminer les causes de nombreuses maladies et à agir sur elles par de la prévention. Comme l’a montré l’historien des sciences américain Robert Proctor, ce sont des épidémiologistes travaillant sous le Troisième Reich, usant des méthodes les plus modernes, qui montrèrent pour la première fois le caractère cancérigène de l’amiante ou du tabac.
Les nazis financèrent des recherches visant à déterminer les causes de nombreuses maladies et à agir sur elles par de la prévention.
Ces recherches, menées sur des registres statistiques – que l’on appellerait aujourd’hui des bases de données – ne prêtent guère à contestation éthique. Il n’en est pas de même des expériences menées sur les malheureux détenus de camps de concentration. A Dachau, par exemple, des médecins SS plongèrent des prisonniers dans des bains glacés pour étudier leurs réactions physiologiques et les meilleures méthodes pour les réchauffer ensuite. Au moins 80 prisonniers en sont morts. S’il semble que ces travaux n’aient pas été menés avec la rigueur nécessaire, même selon les standards de l’époque, ils n’en ont pas moins été cités par la littérature internationale plus de quarante fois.
Autre exemple : la rédaction des sept volumes d’un atlas de l’anatomie du corps humain par le médecin – et fervent nazi – autrichien Eduard Pernkopf a fait appel à 1 377 corps de prisonniers exécutés. Cet atlas est pourtant longtemps resté une référence. Les crimes commis par les médecins nazis ont été jugés lors d’un procès tenu à Nuremberg qui se conclut en août 1947. Une de ses conséquences fut l’adoption d’un code de Nuremberg, qui est aujourd’hui encore un texte de référence en matière d’éthique biomédicale.

Un dernier legs embarrassant de la science du Troisième Reich porte sur la nosologie, c’est-à-dire la classification des maladies. On ne parle plus guère aujourd’hui de « syndrome de Reiter », comme on l’a fait pendant des décennies, mais plutôt d’arthrite réactionnelle : l’implication du médecin Hans Reiter dans les expériences sur le typhus menées sur des détenus de Buchenwald est à en effet à présent bien établie, quoi qu’il n’ait jamais été poursuivi par la justice.
Le fascisme eut aussi des aspects féconds et créatifs, aussi pervers que cela puisse paraître.
Surtout, le syndrome d’Asperger, aujourd’hui très connu, a été décrit dans la thèse de doctorat, soutenue en 1943, du médecin autrichien Hans Asperger qui, s’il n’était pas nazi, participa comme la quasi-totalité des médecins du Reich aux opérations de sélection avant euthanasie des malades mentaux. En cela le syndrome d’Asperger, qui visait à caractériser les « psychotiques autistiques » ne devant pas être euthanasiés car leurs remarquables facultés intellectuelles pouvaient être utiles à la Volksgemeinchaft, la « communauté du peuple », est sans doute un des héritages les plus complexes à assumer aujourd’hui de la science du Troisième Reich.
Comme l’écrit Robert Proctor dans La Guerre des nazis contre le cancer[2]– Robert Proctor, La Guerre des nazis contre le cancer, Les Belles Lettres, 2001 (édition originale en anglais, 1999), p.259., « nous construisons trop souvent une image d’épouvantail à propos des médecins nazis – des démons monstrueux et sadiques acharnés à commettre un génocide et des expérimentations criminelles. Il y eut bien sûr de tels hommes mais le fascisme eut aussi des aspects féconds et créatifs, aussi pervers que cela puisse paraître. »
Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste / Sciences Critiques.
> Les deux autres volets de notre série sur la science et le nazisme :
- Du nazisme comme biologie appliquée (1/3)
- Grand Entretien avec l’historien états-unien Jeffrey C. Herf, auteur notamment de Le Modernisme réactionnaire. Haine de la raison et culte de la technologie aux sources du nazisme (3/3)
> Photo à la Une : Joseph Goebbels, ministre de la propagande (au milieu), et Albert Speer, ministre de l’armement (à droite), assistent à un lancement de missile V2 depuis Peenemünde, dans le nord-est de l’Allemagne, en août 1943. / Wikicommons CC-BY-SA 3.0