Comme chaque année depuis la fin des années 2000, l’État et en particulier le ministère de l’Éducation nationale ont lancé en février une grande campagne de prévention sur les dangers des écrans. Originalité de l’initiative destinée aux enfants et à leurs parents : elle est entièrement sous le contrôle des entreprises du numérique, qui y voient une opportunité de promouvoir leurs produits, en prétextant protéger la santé des plus jeunes.
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’EST l’une des stratégies d’influence des industriels du numérique pour montrer qu’ils « agissent » en faveur de la santé et du bien-être des enfants, alors que leurs produits et services (téléphones portables, réseaux sociaux, jeux vidéo…) sont de plus en plus ouvertement décriés par les dirigeants politiques, les chercheurs et le grand public. Du 10 février au 31 mars ont lieu les « Safer Internet Days » (des « Journées pour un internet plus sûr », en français), une campagne de sensibilisation internationale destinée à protéger les mineurs en ligne.
Lancée en 2004 par la Commission européenne, et relayée chaque année en France par le ministère de l’Éducation nationale, qui en fait l’un des temps forts de son « agenda scolaire », l’initiative vise officiellement à « encourager les comportements responsables et positifs » sur internet[1]– Lire Safer Internet Day : sensibiliser aux usages du numérique. à travers la diffusion de « ressources » gratuites (kits prêts à l’emploi, fiches pratiques, affiches…) à destination des enfants, des familles et des enseignants.
Les Safer Internet Days sont sponsorisés, au niveau européen, par tous les grands noms de la tech.
Problème : depuis leur lancement, les Safer Internet Days (SID) sont sponsorisés, au niveau européen, par tous les grands noms de la tech, de Google à OpenAI, en passant par X, Apple, TikTok, Snapchat, ou encore Sony et Video Games Europe, le lobby européen des fabricants de jeux vidéo. Une « recette » qui a fait des émules en France, où l’on retrouve en plus Microsoft, Samsung, Orange et Bouygues Telecom, entre autres entreprises partenaires.
Dans l’Hexagone, l’État s’appuie depuis 2008, pour sa politique de prévention, sur un consortium, le Safer Internet France, composé de deux associations directement financées par les Gafam – e-Enfance et Point de Contact[2]– Lire Le Canard Enchaîné : Quand les Gafam arrosent les défenseurs des mineurs. – et d’une start-up de la « EdTech » (le numérique appliqué à l’éducation), Tralalere[3]– De son nom complet, Tralalere pour l’éducation numérique. , qui compte parmi ses « partenaires », autrement dit ses clients, Meta, Amazon, Apple, mais aussi Samsung, Orange ou encore le Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (SELL)[4]– https://www.tralalere.com. .
LES ENFANTS,
« UN FACTEUR D’INTENSE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE »
E-Enfance et Point de Contact sont chargées, respectivement, de gérer une plateforme d’assistance téléphonique (le 3018) et de signaler aux autorités compétentes, européennes et françaises, les contenus en ligne problématiques (cyberharcèlement, arnaques, usurpations d’identité, pédocriminalité…). Tralalere, quant à elle, a pour rôle d’opérer tout au long de l’année le « programme de prévention et d’éducation aux bons usages d’internet », Internet sans crainte, dont les SID sont l’événement médiatique phare chaque année au mois de février.
« Nous sommes obligés de travailler avec les industriels, qui sponsorisent le programme et nos ressources. En échange, ils bénéficient d’une valorisation de leurs actions. »
Pour mener leurs actions, e-Enfance, Point de Contact et Tralalere touchent chaque année plusieurs centaines de milliers d’euros du « programme pour une Europe numérique » (Digital Europe Programme) de la Commission européenne[5]– Doté d’un budget de plus de 8 milliards d’euros pour la période 2021-2027, ce programme vise à « impulser la transformation numérique de l’Europe », en « apportant la … Continue reading. De janvier 2024 à septembre 2025, Tralalere a ainsi perçu 608 000 euros de subventions européennes, 384 700 euros ont été attribués à e-Enfance, et quelque 357 300 euros ont été octroyés à Point de Contact.

Or, les besoins financiers du consortium représentent le double (soit 2,7 millions d’euros). D’où viennent alors les financements complémentaires ? « Dans la mesure où nous ne touchons aucun centime de la part du ministère de l’Éducation nationale, nous sommes obligés de travailler avec les industriels, qui sponsorisent le programme et nos ressources. En échange, ils bénéficient d’une valorisation de leurs actions », répond Axelle Desaint, directrice d’Internet sans crainte pour Tralalere.
Il faut dire que la stratégie est bien rodée, tant du côté des industriels du numérique que de la Commission européenne, dont les intérêts, économiques et politiques, convergent. Dans une communication datant de 2012, la Commission fait ainsi savoir que « l’utilisation accrue et plus judicieuse d’Internet par les enfants est un facteur d’intense développement économique du contenu et des services en ligne innovants. »[6]– Lire La communication de la commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions. Avant de poursuivre : « Bénéficiant de la taille du marché intérieur, les entreprises européennes devraient être bien placées pour exploiter ce potentiel de croissance et d’emplois. »
UN PROBLÈME DE SANTÉ PUBLIQUE
Pour les opposants à l’entrisme des intérêts privés dans la protection des enfants en ligne, comme Marie-Laure Lagandré, psychologue et administratrice de l’association Alerte Écrans, « les SID, c’est le degré zéro de la prévention ! Tout est fait pour minimiser les risques, notamment sanitaires, et renvoyer la responsabilité sur les parents et les enfants, en insistant toujours sur l’éducation aux usages. » Et de rappeler : « Les industriels du numérique financent ce type d’actions une fois que le mal est fait, pour tenter de réparer les dégâts qu’ils causent. »
Une stratégie à laquelle adhère sciemment, et activement, la Commission européenne. Selon cette dernière, « la voie réglementaire reste une possibilité [pour protéger les mineurs sur internet, NDLR] mais, dans la mesure du possible, il vaudrait mieux ne pas y recourir et privilégier des mesures plus souples d’auto-régulation ainsi que l’éducation et la responsabilisation. »

« L’histoire se répète », avertit Servane Mouton, neurologue et co-présidente de la « Commission Écrans », qui a rendu son rapport sur les effets sanitaires des écrans chez les jeunes[7]– Lire Enfants et écrans : À la recherche du temps perdu. à Emmanuel Macron en avril 2024. Elle explique : « Pendant vingt ou trente ans, on a considéré les développements technologiques comme un progrès, sans aucun recul. Or, comme pour bien d’autres produits industriels, on a progressivement glissé, avec les écrans, vers un vrai problème de santé publique. Là encore, comme par le passé, nous sommes face à des acteurs économiques extrêmement puissants, derrière lesquels on court. »
Pour Servane Mouton, un certain nombre de « freins » perdurent avant que les pouvoirs publics mettent en œuvre une véritable prévention à la hauteur des enjeux. Parmi eux : les injonctions contradictoires émises par les autorités sanitaires d’un côté et les associations dites de protection de l’enfance de l’autre – à l’instar d’e-Enfance, Point de Contact, mais aussi de l’Union nationale des associations familiales (Unaf), l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open-Asso) et Génération numérique, elles aussi directement financées par les Gafam, à hauteur de plusieurs dizaines de milliers d’euros. « Il faut instaurer une étanchéité entre politiques de prévention et activités économiques des grandes plateformes », soutient la neurologue.
« DÉNORMALISER » LES ÉCRANS
Une analyse et un mot d’ordre partagés par Amine Benyamina, psychiatre addictologue et co-président de la « Commission Écrans », pour qui il devient urgent de « dénormaliser » les écrans « comme on est parvenus à dénormaliser le tabac ». « Il faut arriver à ce stade ! », insiste-t-il. Avant de préciser : « Il ne faut pas être naïfs, les plateformes savent très bien se défendre. »
Le 10 février dernier, les SID étaient lancés en grande pompe au Sénat, à Paris, en présence d’Anne Le Hénanff, la ministre chargée du Numérique, sa prédécesseuse et ambassadrice pour le numérique Clara Chappaz, et la haute-commissaire à l’Enfance Sarah El-Haïry[8]– Sarah El-Haïry a été épinglée, avec sa collègue Stéphanie Rist, la ministre de la Santé, dans un article du Monde le 20 février pour avoir signé des textes dans un livret publicitaire … Continue reading. Étaient également présentes aux festivités les responsables RSE (Responsabilité sociale des entreprises) de Microsoft France et Orange, qui ont tenu à prendre la parole pour l’occasion.
Sans surprise, les responsables politiques comme les dirigeants de Tralalere – et leurs experts[9]– Entre autres experts, François-Marie Caron, pédiatre et ancien président de l’Association française de pédiatrie ambulatoire (Afpa), et Séverine Erhel, professeure des universités en … Continue reading – ont appelé de leurs vœux, face à un parterre d’adolescents triés sur le volet et à l’unisson des représentants des firmes, à « ne pas diaboliser les écrans et le numérique ». Le message de « prévention » est clair, et invariable : seuls les mineurs sont responsables de leurs mésaventures sur internet, pas les industriels qui en tirent leurs – faramineux – profits.
Anthony Laurent, rédacteur en chef / Sciences Critiques.
> Photo de Une, crédit : Mojzagrebinfo / Pixabay CC
Notes[+]
| ↑1 | – Lire Safer Internet Day : sensibiliser aux usages du numérique. |
|---|---|
| ↑2 | – Lire Le Canard Enchaîné : Quand les Gafam arrosent les défenseurs des mineurs. |
| ↑3 | – De son nom complet, Tralalere pour l’éducation numérique. |
| ↑4 | – https://www.tralalere.com. |
| ↑5 | – Doté d’un budget de plus de 8 milliards d’euros pour la période 2021-2027, ce programme vise à « impulser la transformation numérique de l’Europe », en « apportant la technologie numérique aux entreprises, aux citoyens et aux administrations publiques. ». |
| ↑6 | – Lire La communication de la commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions. |
| ↑7 | – Lire Enfants et écrans : À la recherche du temps perdu. |
| ↑8 | – Sarah El-Haïry a été épinglée, avec sa collègue Stéphanie Rist, la ministre de la Santé, dans un article du Monde le 20 février pour avoir signé des textes dans un livret publicitaire de Google, intitulé Voyage en numérique. Comment accompagner son enfant dans son exploration, alors que le gouvernement entend réguler l’activité des réseaux sociaux. |
| ↑9 | – Entre autres experts, François-Marie Caron, pédiatre et ancien président de l’Association française de pédiatrie ambulatoire (Afpa), et Séverine Erhel, professeure des universités en psychologie du numérique à l’Université Rennes 2, collaborent avec la start-up pour concevoir ses ressources numériques. |