« La science est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls savants. » (Carl E. Sagan)

De la fabrique du consentement à celle du soupçon

De la fabrique du consentement à celle du soupçon

Quels enseignements tirer de l’invasion du Capitole par les partisans de Donald Trump d’un point de vue technocritique ? Cet événement n’est jamais qu’un avertissement de plus, après bien d’autres. Combien en faudra-t-il encore pour éviter que la vague complotiste ne prenne les dimensions d’un tsunami ? Tant que l’humanité tout entière continue de sacraliser la technique à son insu, elle s’oriente non seulement vers une catastrophe écologique mais aussi vers ce que le sociologue Gérald Bronner appelle « l’apocalypse cognitive ».

* * *

> Joël Decarsin, artiste de formation et membre fondateur de l’association Technologos. / Crédit Clément Américi.

I
l aura fallu finalement que le sang coule. Rien moins qu’une après-midi chaotique et cinq morts.

Les questions n’ont pourtant pas manqué ces dernières années : « cet homme est-il normal ? », « constitue-t-il un danger pour son pays ? », « les médias sociaux relaieront-ils éternellement ses tweets ? », etc.

Et voilà que, depuis ce 6 janvier, les réponses fusent : non, cet homme n’est pas normal et oui, il constitue un danger pour son pays. Et voilà également que les médias sociaux cessent de relayer ses tweets.

Il aura donc fallu ces événements pour qu’il soit majoritairement admis que cet homme ne pouvait plus compter pour régner que sur une horde d’individus hirsutes, tatoués, et gesticulants.

Le roi est-il enfin démasqué ? Pas vraiment, hélas, et il importe de savoir pourquoi.

 

L’invasion du Capitole frappe les esprits mais servira-t-elle à freiner l’avancée des théories du complot ?

 

Gloser sur le psychisme d’un chef d’Etat sans s’enquérir de l’état des millions d’individus qui l’ont plébiscité et celui des élus Républicains qui l’ont soutenu, et le soutiennent encore, est intellectuellement malhonnête et je trouve regrettable que la plupart des commentateurs ne décollent guère des faits − l’avenir de Donald Trump, la sécurité autour de l’investiture de Joe Biden − et que l’on continue de parler de « crise » de la démocratie, comme si ce mot n’était pas galvaudé depuis des lustres.

Certains recherchent des explications dans la sociologie[1]NDLR : Lire la tribune libre de Christian Laval, La sociologie contre le néolibéralisme, 28 février 2017. / , soulignant notamment les effets désastreux du consumérisme sur les consciences et ceux induits par le clivage entre une ruralité acculturée et une urbanité élevée à l’Université.

Tout cela est sans doute utile mais à présent secondaire. Le facteur le plus déterminant est d’ordre anthropologique : il s’agit rien moins que du rapport au réel. L’invasion du Capitole frappe les esprits mais servira-t-elle à freiner l’avancée des théories du complot ?

 

 

Convenons déjà que, pour spectaculaire et illégale qu’elle est, celle-ci n’est en rien plus dramatique que l’occupation de la Maison Blanche il y a quatre ans et l’on ne peut comprendre l’une sans comprendre l’autre.

Donald Trump a gagné la présidence pour une raison fondamentale : plus que n’importe quel autre politicien, il a intégré le fait que, dans son pays, les médias sociaux sont lus par un nombre croissant d’individus.

 

C’est l’intelligentsia de gauche qui a préparé le terrain à Donald Trump.

 

Or, il faut se souvenir que les critiques les plus radicales envers la presse mainstream ont été formulées au siècle dernier par des Américains cultivés, notamment le linguiste Noam Chomsky, soulignant à juste titre la connivence entre les grands patrons de presse et le pouvoir politique.

Bien que le rejet de cette presse par Trump ne découle en rien d’une analyse critique, c’est pourtant l’intelligentsia de gauche qui lui a préparé le terrain.

Non seulement, avant de se lancer en politique, il n’y a investi qu’une partie de sa fortune mais, ayant atteint la plus haute marche, il n’a cessé de l’insulter, quand tous ses prédécesseurs avaient, au contraire, veillé à la ménager scrupuleusement. Cela en a interloqué plus d’un et l’on s’est interrogé sur le sens de cette inversion. N’ayant trouvé aucune réponse satisfaisante, je me risque ici à formuler la mienne.

 

Les réseaux sociaux,
des clusters de propagande
sans précédent

 

Tout part du mythe de l’homme providentiel et de la croyance collective selon laquelle un chef d’État élu démocratiquement est forcément plus ou moins cultivé, mesuré − au moins passé le temps de la victoire électorale − et conscient de ses responsabilités. La réaction de Barack Obama les premiers jours du mandat de Trump à propos de ses harangues illustre parfaitement cette croyance : « Cela lui passera ».

Or, on le sait maintenant, les choses n’ont fait qu’empirer ensuite. Cet homme méprise non seulement la presse mais le monde intellectuel en général car il ne dispose pas du bagage culturel requis pour le comprendre, pas plus qu’il ne sait s’entourer pour compenser ce déficit.

Que dit l’enfant dans le conte ? « Le roi est nu ». Trump est inculte et stupide − il faut le dire et le répéter − mais également une majorité de ceux qui l’ont plébiscité − on n’a que les élus que l’on mérite, c’est-à-dire qui nous ressemblent − et une bonne partie de ceux qui l’ont soutenu et courtisé. Dans la mesure où l’inculture devient massive aux Etats-Unis, avec le complotisme, il importe de savoir d’où elle vient.

 

C’est la nouveauté de la propagande : elle donne l’impression d’un dialogue et d’une grande proximité alors qu’en réalité, tout marche comme au temps les plus anciens : à sens unique.

 

Qu’on me permette d’abord cette analogie : quand Trump entend le mot « culture », il dégaine son smartphone et tweete. Un tweet, comme une balle de révolver, c’est court et c’est conçu pour frapper, en l’occurrence l’esprit.

Les tweets circulent sur les médias sociaux. Or, ceux-ci se différencient des médias classiques, en premier lieu, du fait qu’on ne s’y préoccupe ni de vérification des faits, ni de déontologie ni d’éthique et que, le plus souvent, on y sacrifie l’esprit critique à l’humeur.

Plus fondamentalement, ils s’en distinguent du fait qu’on ne se contente plus de consommer l’information d’autrui, on y produit aussi la sienne. Si bien que la puissance de « fabriquer du consentement » que Chomsky percevait autrefois chez les patrons de presse, « le peuple » se l’approprie aujourd’hui.

Certes, il n’est pas nouveau que la réceptivité à la propagande est inversement proportionnelle à l’esprit critique mobilisé. Ce qui l’est en revanche, c’est que les réseaux sociaux constituent des foyers de propagande − des clusters, comme on dit de nos jours − sans aucun équivalent ni précédent, du fait même que celui qui les utilise éprouve sans mal le sentiment grisant qu’on se soucie de ce qu’il dit.

Or, si Trump écrit des tweets à profusion, combien en lit-il ? C’est ici la nouveauté de la propagande : elle donne l’impression d’un dialogue et d’une grande proximité alors qu’en réalité, tout marche comme au temps les plus anciens : à sens unique.

 

 

De cette illusion résulte une autre différence entre médias traditionnels et médias sociaux, et non la moindre : ce que dit la grande presse étant considéré comme faux a priori, toute information doit être désormais considérée comme suspecte ; si bien que ce qui est fabriqué aujourd’hui n’est plus du consentement mais du soupçon.

Certes, il n’y a guère de différence de nature entre l’audience d’un grand quotidien et le grand nombre de followers du président de la première puissance mondiale mais pour que celui-ci reste crédible et gagne l’adhésion du « peuple » lui-même doit distiller le soupçon. Chomsky souhaitait un contre-pouvoir à la grande presse, c’est chose faite, mais pour éradiquer la peste, le « peuple » répand le choléra.

Et si, comme on le dit, le trumpisme est une idéologie, celle-ci ne s’appuie sur aucun livre, du type Mein Kampf ou le Petit livre rouge, mais sur une multitude de micro-messages qui n’ont finalement d’équivalents que les SMS que nos contemporains échangent sans cesse au quotidien.

Ce n’est pas pour rien qu’une fois élu et durant toute la durée de son mandat, alors qu’il disposait pourtant de tous les moyens de communication institutionnels, Trump a continué de multiplier les tweets.

 

Ce que dit la grande presse étant considéré comme faux a priori, toute information doit être désormais considérée comme suspecte ; si bien que ce qui est fabriqué aujourd’hui n’est plus du consentement mais du soupçon.

 

Et c’est précisément parce qu’il a pu utiliser ce moyen pendant quatre ans sans jamais être modéré − ceci au nom de la sacro-sainte liberté d’expression[2]− Au sujet de ce que vaut la liberté d’expression dans notre système technicien, je renvoie à mon article : « La liberté d’expression, une question secondaire », C’est pour … Continue reading − qu’il a cru pouvoir s’en servir également pour faire pression sur les représentants de la nation.

Pourquoi alors cela n’a t-il pas marché ? Pourquoi Trump n’a-t-il pu provoquer qu’un petit bazar sur le Mall mais aucun mouvement insurrectionnel national comme ses millions d’électeurs l’en faisaient rêver ?

Pour le comprendre, il faut se rappeler qu’il s’est forgé à la télé-réalité. Mieux que n’importe qui, il sait que le mensonge ne tue pas plus que le ridicule mais qu’il rapporte. Car les fantasmes non seulement transportent les foules mais celles-ci en réclament toujours plus, tant la confrontation au réel leur demande un effort, celui d’exercer l’esprit critique. Panem et circenses

Mais ce que Trump n’a pas compris, c’est que si un spectateur de télé-réalité a l’impression que ce qu’il voit est plus vrai que ce que drainent les fictions classiques, les acteurs, eux, savent parfaitement que tout est pipé.

Or, ce que n’ont pu supporter les élus du Capitole, c’est de se retrouver contraints de jouer le rôle d’otages dans la dernière sitcom de Trump : celui-ci a ni plus ni moins « pris ses désirs pour la réalité ».

Ce qu’il nous faut donc retenir de l’épisode du Capitole, c’est que l’ère post-vérité marche à plein tube − c’est le cas de le dire − sur ce qui est dit mais qu’elle n’a pas encore gagné tout à fait le réel.

 

Un brouillage entre réalité et fiction

 

Ce brouillage entre réalité et fiction, quelques intellectuels l’ont anticipé il y a un demi-siècle déjà, bien avant les ordinateurs et internet. Je ne citerai ici que Guy Debord.

Il avait parfaitement compris que la société de masse non seulement produit de la culture de masse mais finit par être vécue comme un « spectacle », le théâtre de fantasmes collectifs.

 

Si la théorie du complot a le vent en poupe, c’est en premier lieu parce que les médias sociaux sont, à tort, considérés comme un support d’information neutre.

 

Mais, pour en revenir à l’actualité récente, je signale que, peu avant l’élection de Trump, en 2016, une journaliste anglaise avait pris la pleine mesure des conséquences de ce brouillage dans la vie politique. Constatant que le Brexit devait sa victoire à une multitude de fake news, Katharine Viner, éditorialiste au Guardian, affirmait que si la théorie du complot a le vent en poupe, c’est en premier lieu parce que les médias sociaux sont, à tort, considérés comme un support d’information neutre.

Et si le hack est une pratique relativement bien identifiée, bien qu’occulte, il en va tout autrement du fake qui, lui, se manifeste pourtant au grand jour. Cela est dû au fait qu’à la différence du hacker, qui sait précisément ce qu’il fait et pourquoi, l’auteur d’un fake ne ment pas seulement aux autres, il commence par se mentir à lui-même. Il croit profondément en ce qu’il veut faire croire aux autres. Il croit en ce que les trumpiens appellent les « faits alternatifs ».

 

 

Viner a dressé un remarquable constat mais n’a en revanche rien expliqué. Cela est dû, me semble t-il, à un phénomène que j’observe depuis plusieurs années. Lorsqu’on tente d’analyser les grandes mutations du monde, on en revient le plus souvent… aux technologies (je souligne le pluriel) ; en l’occurrence, ici, les réseaux sociaux − mais, ailleurs, ce sont le nucléaire, la télésurveillance, les pesticides, le clonage, l’intelligence artificielle[3]NDLR : Lire le texte d’Eric Sadin, Le stade incitatif de la vérité, 10 octobre 2018. /

Il est extrêmement rare que l’on saisisse que toutes ces choses forment un système, que Jacques Ellul, en 1977, a appelé le « système technicien ». Je ne développe pas ici sa thèse ni même ne tente de la résumer, elle est trop complexe et cela m’écarterait du propos. Je m’efforce, en revanche, de faire le lien avec ce qui précède.

Viner a pointé le caractère non neutre des médias d’information mais elle n’a fait en quelque sorte qu’une partie du travail. Je me range en effet aux analyses d’Ellul : c’est la technique dans son ensemble, et non pas telle ou telle technique, qui est collectivement, et à tort, considérée comme neutre.

Elle est devenue, expliquait-il, un processus autonome, incontrôlé − « On n’arrête pas le progrès » −, du fait même qu’on la croit neutre. Or, cette croyance (c’est vraiment le terme exact) est collective et d’autant plus prégnante qu’elle s’opère depuis l’inconscient.

 

Dans l’imaginaire collectif, la technique n’est plus considérée comme un ensemble de moyens de parvenir à certaines fins mais comme une finalité à part entière. Pour cette raison, tout lui est inféodé. Si bien que l’activité politique n’est plus qu’une illusion.

 

Concrètement, cela signifie que, dans l’imaginaire collectif, la technique n’est plus considérée comme un ensemble de moyens de parvenir à certaines fins, comme autrefois, mais comme une finalité à part entière. Pour cette raison, tout lui est inféodé. Si bien que, comme l’explique Ellul dès 1965, l’activité politique n’est plus qu’une illusion.

Hélas, comme la plupart des penseurs technocritiques[4]NDLR : Voir et écouter nos conférences-débats : Pourquoi (et comment) critiquer la technologie aujourd’hui ?, 30 mai 2019. / − du reste peu nombreux −, Ellul a vu son audience limitée du fait que les chercheurs en sciences sociales[5]NDLR : Lire l’article d’Anthony Laurent, La technologisation de la vie : du mythe à la réalité, 1er mars 2018. / lui ont reproché d’essentialiser son « objet de recherche », pour reprendre leur jargon.

Je tiens ce procès pour un mauvais procès au motif que je ne vois strictement rien d’inconvenant à essentialiser un phénomène qui, sous ses multiples facettes, est majoritairement considéré comme essentiel : un « fait social total », aurait dit Marcel Mauss.

Tant que l’autonomie de la technique n’est pas considérée comme telle, elle restera surdéterminante et les choses ne pourront évoluer que vers plus de chaos.

L’invasion du Capitole n’est jamais qu’un avertissement de plus, après bien d’autres. Combien en faudra-t-il encore pour éviter que la vague complotiste ne prenne les dimensions d’un tsunami ? Je l’ignore, mais ce que je sais, c’est que tant que l’humanité tout entière continue de sacraliser la technique à son insu, elle s’oriente non seulement vers une catastrophe écologique[6]NDLR : Lire la tribune collective, Second avertissement à l’humanité, 30 octobre 2017, et la tribune libre de Joël Decarsin, Aujourd’hui, il est trop tard, 16 juin 2018. / − ce qui commence à présent à faire consensus − mais vers ce que le sociologue Gérald Bronner appelle « l’apocalypse cognitive ».

La première ne serait alors que la résultante de la seconde. En d’autres termes : si par miracle on pouvait faire l’économie de la seconde, on s’épargnerait sans aucun doute l’épreuve de la première.

Joël Decarsin

 

* * *

 

References

References
1 NDLR : Lire la tribune libre de Christian Laval, La sociologie contre le néolibéralisme, 28 février 2017. /
2 − Au sujet de ce que vaut la liberté d’expression dans notre système technicien, je renvoie à mon article : « La liberté d’expression, une question secondaire », C’est pour dire, 22 novembre 2020. /
3 NDLR : Lire le texte d’Eric Sadin, Le stade incitatif de la vérité, 10 octobre 2018. /
4 NDLR : Voir et écouter nos conférences-débats : Pourquoi (et comment) critiquer la technologie aujourd’hui ?, 30 mai 2019. /
5 NDLR : Lire l’article d’Anthony Laurent, La technologisation de la vie : du mythe à la réalité, 1er mars 2018. /
6 NDLR : Lire la tribune collective, Second avertissement à l’humanité, 30 octobre 2017, et la tribune libre de Joël Decarsin, Aujourd’hui, il est trop tard, 16 juin 2018. /

12 Commentaires

  1. Thank you first of all for your compliments.

    I am not sure I understand your arguments, but I am sure, like you, that the question of the « autonomy of technique » must be (or should be) the main axis of technocritical thinking.

    This autonomy was perfectly described by Ellul as early as the 1950s. However, I criticize him for having analyzed the reasons for it too partially.

    The research I am conducting at the moment is moving in the direction of a synthesis between analytical psychology (Jung) and technocritical thinking (mainly Ellul).

    https://cgjungfrance.com/wp-content/uploads/2020/02/Journee-de-Recherche-Jungienne-du-04-avril-20-def.pdf

  2. Fernando dos Santos Rocha Machado
    6 mars 2021 à 20 h 24 min Répondre

    Very interesting thought avenues open in this essay, I would only ask the author that, given the apparent autonomy of technique, and as the prevalent Sapiens Sp may have differentiated from other mammals and other extinct human species also because of collaboration (besides many other characteristics), which led to the acceleration of technical expertise, the social media (and Internet) today may be leading themselves towards some imminent crossroads: one path that leads to ever-increasing polarization and social secession (which may be a threat to collaboration as a species, and its own survival, in the long run), as the other opens to a never before seen net of collaboration and information (which could prompt a critical assessment of inherent problems and paradoxes of tecnical-prone societies)…or, another one, in the terms of the essay, leading to “cognitive apocalypsis”?

  3. Voilà qui est clair ! A présent, « place aux jeunes », peut-être.
    Au moins les jeunes d’esprit, si on ne les a pas assommés avec tous nos speechs.

  4. Toute la magie de la fable : plaisante et pédagogique à la fois. Bien vu, Pierre !

    Juste un mot sur « l’ami Gérald » car il me semble sentir ici comme une petite pique. Tout à la fin de mon propos, je cite effectivement Gérald Bronner et le titre de son dernier livre, « Apocalypse cognitive ». C’est peut-être une faiblesse de ma part mais, dans le contexte de la prolifération des fake news, je reconnais trouver ce titre aussi évocateur qu’ont pu l’être en leur temps « La parole humiliée » ou « La défaite de la pensée ». On aurait pourtant bien du mal à établir une parenté entre les trois auteurs concernés et surtout leur niveau de lucidité. Technophile à souhait, Bronner est un homme sûr de lui, solidement ancré dans son temps et maîtrisant parfaitement l’art de l’exposition médiatique. Son audience est d’autant plus assurée que son vocabulaire est nourri de cette technicité typique du chercheur, axé sur son « objet de recherche ». Nul risque qu’il n’aille établir un lien quelconque entre les traductions d’Aristote par la scolastique et les bulles de filtre, comme Pierre peut le faire.

    Comme je l’écrivais, le catastrophisme est aujourd’hui en vogue. S’il faut donc rendre un hommage, c’est d’abord à l’éditeur de Bronner et à son service marketing. Voilà, c’est dit.

  5. J’ai lu autrefois, moi aussi « Les nouveaux possédés » et j’ai alors ressenti une certaine frustration à la fin du livre. L’idée de sacré me plaisait bien mais je ne comprenais rien à cette histoire de transfert. Si je capte, à présent, les générations actuelles seraient réfractaires à l’idée de la sacralisation de la technique pour deux raisons. D’abord parce que dans nos sociétés sécularisées, le mot « sacré » a une connotation religieuse qui fait repoussoir auprès des esprits dits « critiques » : les intellos refoulent tout ce qui, de près ou de loin, s’apparente au religieux. Ca, c’est ce que raconte Ellul dans son bouquin. Deuxième raison (apportée par Decarsin) : l’idée d’inconscient n’ayant pas la cote, y compris chez Ellul, très peu de personnes disposent du « bagage intellectuel » (comme il dit) pour prendre en compte la nature du refoulement.

    Je trouve cette thèse lumineuse mais je pense qu’il faut la recontextualiser. Pour cela, je reprends la fable des Deux grenouilles . On plonge une grenouille dans une marmite et on fait chauffer l’eau progressivement. Quand l’eau est bouillante, la grenouille n’en peut plus mais, tant bien que mal, à force d’adaptation, survit. On plonge une deuxième grenouille directement dans l’eau bouillante et là, elle hurle de douleur.

    Interprétons. Tout démarre au XIIe siècle en Europe occidentale. Alors que l’eau coule tranquillement dans les rivières, les théologiens découvrent et traduisent les auteurs Grecs. « Tiens, se disent-ils, intéressante cette histoire de raisonnement ! ». Ca, c’est l’allumette que l’on glissera bientôt sous la marmite. Arrive au siècle suivant un anglais : Roger. Roger Bacon (c’est son nom) est un fan d’expérimentation : il met de l’eau dans une marmite, y plonge une grenouille, met le feu sous la marmite et lui demande ce qu’elle en pense. L’eau tiède fait tellement plaisir à la grenouille que Roger est fier de lui et se proclame humaniste : « c’est moi tout seul qui fait plaisir aux p’tites grenouilles ». La grenouille demande alors à Roger-la-Science de remettre un peu de bois sous la marmite : « ce sera plus douillet » dit-elle. Progressivement, la température monte. Et cette progression, la grenouille l’appelle « le progrès ». Quand l’eau commence à bouillir, la vapeur s’élève et emplit la pièce : c’est la fumée qui monte des usines au XIXe siècle. Et puis voilà qu’il n’y a plus de bois pour chauffer l’eau et que le petit-fils de Roger, un gros malin lui aussi, invente le nucléaire. La température monte en flèche et là, c’est le degré qui fait déborder la marmite : devenue radioactive, l’eau déborde et inonde la maison, jusque là très pacifique. (« Fukushima », « l’océan pacifique »… vous me suivez toujours ?). La grenouille change de couleur et commence à râler dur ; « Je veux rester verte » crie t-elle. Aussitôt, Europe-Écologie-les-Verts rapplique et transmet les protestations de la grenouille au parlement de Strasbourg. Hélas, rien n’y fait… C’est quand même pas la démocratie qui va arrêter le progrès, puisqu’on vous dit qu’on ne l’arrête pas !

    Et la deuxième grenouille, dans tout ça ? Appelons là « Greta » . Et comme c’est une grenouille suédoise, « Greta Tuhnberg. ». Greta est une toute jeune grenouille : on l’a plongée dans l’eau bouillante sans même que son prof d’histoire ait eu le temps de lui parler de Thomas d’Aquin traduisant Aristote. Alors, que fait Greta, qui ne comprend rien à ce qui lui arrive ? Elle hurle : elle est indisciplinée, comme tous les élèves qui ne comprennent pas pourquoi on les met dans des marmites. Ses cris remontent jusqu‘au Parlement suédois, le CPE. « Qu’y a t-il ma petite ? » Alerté par le bruit, les médias accourent et tout le monde félicite Greta pour sa maturité. De fait, Greta est douée, elle hurle remarquablement bien et ses cris montent cette fois jusqu’à l’ONU, l’assistance sociale. « Qu’est-ce qui ne va pas Greta, tes parents divorcent ? » « Non madame, c’est juste le réchauffement de ma marmite. L’eau est trop chaude, je suis sûre qu’il s’agit juste d’un problème de CO2 et d’ozone. On pourrait pas faire venir un professionnel qui revoit un peu le réglage ? » « Géniale idée, Greta ! » Et en attendant, pour calmer sa douleur, vite, un peu de la pommade : tout le monde couvre Greta de médailles et de prix. En 2019, le magazine économique Forbes l’a fait entrer dans la liste des « cent grenouilles les plus influentes du monde ». A l’automne dernier, Greta a appelé les Américains à voter pour Joe Biden. Celui-ci élu, Greta espère que son état va s ‘améliorer. Bénie soit Greta (… raison pour laquelle on peut dire à présent que Greta est une grenouille de bénitier).

    Comment Greta se sortira t-elle de sa marmite ? Aussi incroyable qu’il paraisse, nul ne le sait ! « Apocalypse cognitive », comme dirait l’ami Gérald. Demain est un autre jour. Si loin…

  6. C’est chose entendue : la « gauche de la gauche » est sourde à toute approche technocritique. Mais il me semble qu’il y a plus grave : pour la quasi totalité de nos contemporains, l’idée même d’une quelconque survivance de la sacralité est impensée car impensable, a fortiori l’idée d’un « sacré transféré à la technique ». Sans doute en irait-il autrement si, au siècle dernier, Max Weber avait bénéficié d’autant d’audience que Karl Marx ; autrement dit si l’histoire des mentalités avait été considérée avec autant d’égard que celle des… faits (en l’occurrence la domination sociale de la bourgeoisie sur le prolétariat).

    Si l’humanité avait alors accordé la même dignité à l’esprit qu’à la matière (et pas seulement « l’esprit du capitalisme » !), le mot « sacré » aurait aujourd’hui une certaine résonnance et on ne s’embourberait certainement pas dans « l’ère post-vérité » (1). C’est pourquoi, malgré tout mon respect pour la pensée d’Ellul, je regrette que, dès qu’il a parlé du « sacré transféré à la technique », il n’a jamais pris le soin d’indiquer où exactement ce transfert prenait sa source. Sans cesse il a parlé de « l’homme », laissant alors au lecteur la lourde charge de se débrouiller pour comprendre ce qu’il entendait par là ; toujours il dénigré la psychanalyse ; jamais il n’a pris au sérieux le concept d’inconscient.

    Or j’ai la conviction que le psychisme constitue une réalité aussi tangible et réelle que « les choses ». Et comme quand on chasse le naturel il revient toujours au galop, tant que l’on ne prend pas en compte la réalité du psychisme, celui-ci se manifeste avec toujours plus de violence, c’est-à-dire de la façon la plus irrationnelle qui soit. Pour le coup, le monde de Kafka est devenu une pleine réalité, celle dans laquelle nous baignons ou plutôt pataugeons.

    Car ce qu’on appelle « la post-vérité », c’est en premier lieu un univers de mille fantasmes. Et tant que ceux-ci ne sont pas clairement identifiés comme tels, diagnostiqués, ils continueront de se répandre dans la nature, ou plus exactement ce qui constitue aujourd’hui l’équivalent de la nature : « les espaces virtuels ». Ils seront de plus en plus assimilés à des « faits alternatifs » par ceux qui les répandent, eux-mêmes de plus en plus nombreux.

    En cette période de pandémie, nous sommes particulièrement inexcusables si nous ne saisissons pas toute la portée de l’expression « message viral ». Et tant que l’on ne fait rien d’autre que de s’en offusquer, les cris d’orfraie ne serviront à rien d’autre qu’à ajouter du bruit au bruit.

    J’arrête ici mon dialogue avec Pierre pour laisser un peu de place à d’autres.

    (1) A ce propos, je m’étonne que personne n’ait encore créé l’expression « post-réalité ». Dans cet article, je cite Debord et la Société du Spectacle mais que dire aujourd’hui, quand l’algotrading met « l’économie réelle » sur le banc et, qui plus est, quand on emploie cette expression comme si elle allait de soi, comme si elle ne nous révélait pas, mieux que nulle autre, à quel point la « nouvelle économie » nous éloigne toujours plus du réel.

  7. Lordon, comme tant d’autres, réduit le fact checking à une simple riposte aux fake news, sans réaliser que celui-ci est la parfaite illustration de la tendance à rechercher dans la technique des réponses aux problèmes qu’elle crée elle-même, voire qui n’existent même pas. Ellul a étudié ça dans le années 1950, bien avant internet. Et Morozov aussi, il y a huit ans, mais il s’est focalisé sur le webcentrisme, c’est-à-dire qu’il n’a pas pris en compte que la technique (dans son ensemble) est autonome parce que « la recherche de l’efficacité maximale en toutes choses » est ce que « les gens » ont le plus en commun.

    Les gauchistes ne peuvent absolument pas entendre ce genre d’arguments car ça les obligerait à se remettre en cause eux-mêmes, faire leur « autocritique » comme ils disaient autrefois. Rappelons-nous les paroles scientistes, transhumanistes et béates (quel pléonasme !) de Mélenchon : « Ce qui était autrefois une condition biologique cessera d’être une servitude. Demain nous vaincrons la mort ».

    Quand Lordon dit que « le journalisme qui règne depuis longtemps ne discute plus de rien, hormis des vérités factuelles », il se garde bien de reconnaître que son journalisme à lui (le Diplo) plie les faits à une vulgate totalement « has been ».

  8. « Manière de voir » a consacré un dossier à la question des fake news l’été dernier (1). Je retiens ces mots : « Menée au nom de la vérité et de la factualité, la bataille internationale contre les fake news est d’abord une lutte politique : elle transpose dans l’univers des médias l’offensive des partis centristes contre les dirigeants dits « populistes ». Elle charrie aussi le mépris des populations urbaines, diplômées, expertes, à l’encontre des classes populaires supposées incultes, crédules et influençables ». Soit. Mais si la « lutte politique » en question est concertée, on peut très bien parler alors de complot ! Et on peut dire qu’accuser de mépris ceux qui « supposent les classes populaires incultes, crédules et influençables » est populiste et démago. Les arguments de « la gauche de la gauche » ne tiennent pas.

    Une phrase de Lordon me semble en revanche particulièrement pertinente : « La frénésie du fact-checking est le produit dérivé tardif, mais au plus haut point représentatif, du journalisme qui règne depuis très longtemps, et dans lequel il n’y a plus rien à discuter, hormis des vérités factuelles » (2).

    Je pense alors à ce qu’écrivait Ellul il y a « très longtemps », 73 ans : « Sans aucun doute, le motif le plus puissant qui pèse sur nous comme un interdit, le motif qui nous empêche de remettre en question les structures de cette civilisation et de nous lancer dans la voie de la révolution nécessaire, c’est le respect du fait. Actuellement, le fait constitue la raison dernière, le critère de vérité. Il n’y a pas de jugement à porter sur lui, estime t-on, il n’y a qu’à s’incliner. Et dès lors que la technique, l’État ou la production sont des faits, il convient de s’en accommoder. Nous avons là le nœud de la véritable religion moderne : la religion du fait. » (3).

    Si la question de l’autonomie de la technique n’est toujours pas intégrée, c’est probablement parce que la majorité des individus restent rivés aux faits, ils n’en décollent pas, ne les mettent pas en perspective historique, ne les inscrivent pas dans le temps long. Tout cela nécessite à la fois un certain bagage culturel et un minimum d’honnêteté intellectuelle.

    (1) « Fake news », une fausse épidémie, Manière de voir / Le Monde diplomatique n°172, août-septembre 2020
    https://www.monde-diplomatique.fr/mav/172/

    (2) « Politique post-vérité ou journalisme post-politique ? » Frédéric Lordon, Le Monde diplomatique, 22 novembre 2016
    https://blog.mondediplo.net/2016-11-22-Politique-post-verite-ou-journalisme-post

    (3) Jacques Ellul, Présence au monde moderne, 1998. Réédité en 2008 dans la compilation Le défi et le nouveau, p.61

  9. Qu’Ellul ne nie pas la question de la domination sociale et qu’il la relativise, j’en conviens. Il n’empêche qu’une bonne part de ce qui reste aujourd’hui de militantisme en France, qui s’engouffre dans « la gauche de la gauche », nie catégoriquement la réalité du complotisme… et de fait y participe. Dès que s’est généralisée l’expression « post-vérité », une de ses égéries, Frédéric Lordon, s’en est ouvertement moqué. Il fallait alors l’entendre quand il critiquait Viner : « selon elle, les réseaux sociaux sont le lieu de la post-vérité car ils enferment leurs adhérents dans des bulles de filtres, ces algorithmes qui ne leur donnent que ce qu’ils ont envie de manger et ne laissent jamais venir à eux quelque idée contrariante. Mais on croirait lire là une description de la presse mainstream, qui ne se rend pas compte qu’elle n’a jamais été elle-même autre chose qu’une gigantesque bulle de filtre » (Le Monde diplomatique, novembre 2016).

    Ces gens-là continuent tellement de rêver au Grand soir qu’ils se ferment les yeux sur cette réalité qu’est l’autonomie de la technique. Et en se persuadant qu’une poignée d’horribles oligarques manipulent le gentil peuple, ils refusent d’admettre que les dominateurs sont eux-mêmes aliénés. Dans le passé, Ellul a analysé en détail comment la majorité des marxistes ont développé une vision tronquée du concept d’aliénation et n’ont retenu de Marx que le concept de lutte de classes. Mais peut-être faut-il aller plus loin aujourd’hui. En pratiquant le déni de réalité, en se dérobant à l’idée même d’autonomie de la technique, les héritiers du marxisme sont des négationnistes avant la lettre. Ils participent au complotisme, activement mais tout autant inconsciemment que les autres.

    N’est-ce pas Ellul qui classait Marx parmi les grands « maîtres du soupçon » ?

  10. Je souscris globalement au commentaire de Pierre. Un bémol toutefois sur les « contes d’ogres et de fées » : Ellul ne minimalise absolument pas les rapports de domination sociale mais il relativise cette question en regard de la prégnance de l’idéologie technicienne au motif que celle-ci est totalitaire : elle aliène l’ensemble des catégories sociales. Je renvoie ici à « Métamorphose du bourgeois » (1967), aux trois livres sur la révolution (1969-1982) , aux cours sur Marx et le marxisme (professés à l’IEP de Bordeaux pendant trois décennies) et au petit ouvrage posthume (publié il y a trois ans), « Les classes sociales ».

    Reste que la question de l’autonomie de la technique, oui, demeure totalement occultée. Non seulement chez les universitaires, comme le soulignait Anthony Laurent le 1er décembre, mais chez les « intellectuels » de façon générale. A cela j’ajoute qu’il faut aussi balayer devant sa porte : quel crédit le milieu technocritique lui-même accorde t-il à la thèse de la sacralité de la technique, épicentre (selon moi) des analyses elluliennes ?

  11. Je trouve convaincante l’idée selon laquelle l’ascendant des médias sociaux sur les médias traditionnels marquerait le passage d’une fabrique du consentement à une fabrique du soupçon. Toutefois, ce serait une erreur d’opposer dos-à-dos ces deux familles de médias. Pour le comprendre, il faut à nouveau se référer à Ellul. En 1987, il écrivait : « Un nombre de plus en plus grand d’entre nous accède à la possession d’instruments qui peuvent nuire aux voisins. […] Des moyens qui, autrefois, étaient réservés à des puissants, des riches et constituaient leur privilège sont maintenant à la portée de tous. Cela nous paraît naturel, c’est une démocratisation du confort […]. Mais c’est en même temps la démocratisation du mal que l’on peut se faire à soi-même et aux autres. […] L’homme de notre société n’est assurément pas plus mauvais que celui des siècles passés mais […] il a maintenant des moyens qui le rendent redoutable. »

    Le pouvoir de propagande que Chomsky dénonçait chez les grands médias, de simples particuliers se le sont approprié. Et grâce à qui ou plutôt à quoi ? A la technique et plus précisément à sa démocratisation ! Il est bien vrai qu’avec le complotisme, on passe d’une ère du consentement à une ère du soupçon (ou « ère post-vérité »). Mais il ne faut pas perdre en vue ce que le consentement et le soupçon ont étroitement en commun : ce sont des opinions. Et s’il y a une opposition radicale à établir, c’est plutôt celle entre « opinion » et « esprit critique ».

    En 1962, dans son livre « Propagandes », Ellul démontrait que, dès lors que nous évoluons dans une société de masse, la frontière entre « information » et « propagande » devient toujours plus ténue. C’est un tort d’imaginer que les dirigeants des médias sont des êtres machiavéliques manipulant… « l’opinion publique ». Le public (il ne faut pas dire « le peuple » mais on peut y penser), ce n’est qu’une vague opinion. Et c’est lui-même qui demande à être manipulé car le monde lui paraît si complexe qu’il se saisit de tout ce qu’on lui propose pour s’en évader.

    Chomsky a commis l’erreur classique de tous les post-marxistes : établir un clivage manichéen entre le bon peuple et une poignée d’horribles manipulateurs. Mais croire en cela, c’est encore croire aux contes d’ogres et de fées, se raconter de belles histoires plutôt que de se coltiner à la thèse ellulienne de l’autonomie de la technique.

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